Quand les Tchèques Bohumil et Marie travaillaient pour Henri Matisse

Conférence de Lenka Froulíková intitulée « Henri Matisse : Lettres, une histoire tchèque en France »

Le Grand Palais de Paris accueille, jusqu’au 26 juillet 2026, une grande exposition consacrée à Henri Matisse, l’un des noms parmi les plus éminents de l’histoire de l’art. Inaugurée cette semaine, elle réunit des centaines d’œuvres datant de 1941 à 1954 et issues de collections françaises et internationales : peintures, dessins, gouaches découpées, livres illustrés, textiles et vitraux. À cette occasion, nous vous invitons à découvrir l’histoire aussi simple que passionnante d’une amitié qui, pendant plusieurs années durant, a lié l’artiste à un couple de Tchèques.  

Cette histoire méconnue a été révélée par Lenka Froulíková, traductrice, ancienne professeure de tchèque en France et chercheuse indépendante qui partage sa vie entre Prague et Nîmes. En 2018, Lenka Froulíková a présenté au micro de Radio Prague Int. la correspondance inédite d’Henri Matisse (1869-1954) conservée par le collectionneur tchèque Petr Vašát, correspondance qu’elle a traduite et qui a été publiée en tchèque. Parmi cette vingtaine de lettres datant des années 1920-1930, trois ont été adressées à Émile et Marie Káš (Kášovi en tchèque), deux personnes d’origine tchèque de prime abord. « Malheureusement, nous ne savons rien d’eux », avait toutefois alors constaté Lenka Froulíková sur notre antenne. Cinq ans plus tard, en décembre 2023, un message qu’elle a reçu a levé le voile sur ce mystère. Lenka Froulíková raconte :

Lenka Froulíková | Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.

« J’ai trouvé dans ma boîte électronique une lettre qui commençait ainsi : ‘Bonjour, j’ai découvert aujourd’hui qu’il existait trois lettres adressées à Émile et Marie Kášovi par Henri Matisse. Dans l’interview que vous avez accordée à la radio, vous dites ne savoir rien de plus de ces personnes. Eh bien, moi, je sais !’ »

Qui était la personne qui vous a adressé ce message ?

Bohumil  (Emil) Káš | Photo: Archives de Lenka Froulíková

« C’était la petite fille d’une dame âgée, Ludmila. Dans sa lettre, elle explique : ‘Ma grand-mère m’a raconté que son oncle et sa tante, Bohumil et Marie Kášovi, travaillaient à une certaine époque pour Henri Matisse. Bohumil, le peintre l’appelait Émile. Il était valet de chambre et chauffeur, tandis que sa femme, Marie, était cuisinière. Ma grand-mère est persuadée que c’est à eux que sont adressées les trois lettres que vous évoquez dans l’interview. Si cela vous intéresse, je peux vous mettre en contact avec ma grand-mère, pour qu’elle vous en dise plus.’ Bien sûr, j’étais très intéressée ! Peu de temps après, à Drnovice, en Moravie, j’ai écouté le récit captivant de Ludmila, une dame très aimable et vive d’esprit, âgée de plus de 80 ans. Grâce à elle, j’ai également réussi à retrouver la fille unique du couple Káš. »

Pourriez-vous nous présenter ce couple et nous expliquer comment s’est-il retrouvé chez Henri Matisse à Nice ?

Marie Kášová | Photo: Archives de Lenka Froulíková

« Bohumil (il est évident que la famille Matisse l’appelait Émile, parce que c’était plus facile à prononcer) et Marie sont nés tous les deux en 1902. Bohumil était originaire de Přerov, en Moravie, où il a travaillé comme vendeur dans un magasin de produits divers. Il est parti pour la France à l’âge de 21 ans, après avoir été dispensé de service dans l’Armée tchécoslovaque. Il ne l’a effectué que quelques mois, comme en témoigne la traduction française du document officiel qu’il a dû présenter pour pouvoir séjourner en France. »

« Bohumil Káš a épousé Marie qui avait donc le même âge que lui. Nous ne connaissons pas la date exacte de leur mariage, toutefois, d’après les photos de famille, où ils apparaissent en couple avec d’autres personnes, il est évident qu’ils se connaissaient ou se sont mariés dès 1930 environ. Marie était originaire de Sojovice, en Bohême. Elle est arrivée en France avec une famille pragoise chez laquelle elle travaillait depuis l’âge de 15 ans, étant donné qu’elle avait neuf frères et sœurs. Lorsque cette famille a déménagé en France, elle est partie avec eux. On peut supposer que Marie et Bohumil se sont rencontrés et se sont mariés en France. »

Hanri Matisse,  'Tempête à Nice',  1919-1920 | Photo: Musée Matisse Nice/Wikimedia Commons,  public domain

Une photo sur la Promenade des Anglais

Que sait-on sur leur vie de couple en France ?

« Bohumil y a travaillé dans des restaurants et dans des hôtels du sud de la France. Savoir quand ils ont été employés chez Matisse n’était pas facile. En parlant avec madame Ludmila, j’ai appris que la sœur de Bohumil (donc sa maman) était allée rendre visite à son frère à l’époque où il travaillait justement chez le peintre. Ludmila m’a dit que sa maman était partie en France avec sa fille Věra, la sœur de Ludmila, alors âgée d’environ cinq ans. Finalement, nous en sommes arrivés à la conclusion que c’était en 1939. Il y a une anecdote qui accompagne cette visite : l’épouse d’Henri Matisse, Amélie, avait alors offert à la petite Věra un grand crabe en chocolat. Ce crabe, elles l’ont ramené en Tchéquie et il a été longtemps conservé dans la famille. »

Bohumil,  Marie et Antonie photographiées près de la balustrade à Nice | Photo: Archives de Lenka Froulíková

« Il existe aussi une autre trace de cette époque. La mère de Bohumil, Antonie, a également rendu visite à Bohumil et Marie. Il existe une grande photo encadrée de cette rencontre à Nice où les Matisse séjournaient à cette époque. On y voit la célèbre Promenade des Anglais au bord de la mer avec la végétation méditerranéenne typique. Les trois personnes, à savoir Bohumil, Marie et Antonie, sont photographiées près de la balustrade avec la ville en arrière-plan. »

Chauffeur et cuisinière

Henri Matisse,  'Portrait de Madame Matisse,  La ligne verte',  1905 | Photo: Statens Museum for Kunst,  Copenhagen/Wikimedia Commons,  public domain

« Il faut préciser aussi que Marie Kášová, qui était employée comme cuisinière dans la famille, était plutôt une dame de compagnie d’Amélie Matisse. L’artiste était souvent absent en raison de son travail et Amélie s’en plaint souvent dans leur correspondance. Sur la photo prise à Nice, Marie apparaît comme une femme très charmante et souriante. Elle est restée gravée dans les souvenirs de sa fille adoptive, Stanislava, non seulement comme excellente cuisinière, mais aussi comme une merveilleuse conteuse. »

« Selon madame Ludmila, Bohumil Káš était également un homme très joyeux, sociable, parce qu’elle se souvient notamment de ses récits colorés sur le Maroc, où il a également séjourné. Bohumil maîtrisait apparemment très bien le français. Et c’est peut-être la raison pour laquelle Henri Matisse l’a employé, ainsi que sa femme. »

Comment Henri Matisse a-t-il trouvé ce couple ? Comment se sont-ils rencontrés ?

Hendri Matisse,  'Femme au chapeau  (Amélie Matisse)',  1905 | Photo: GualdimG,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

« On ne sait pas. On peut supposer que c’était peut-être par une association des Tchèques et Slovaques qui devait exister en France dans les années 1930. »

« Bohumil conduisait une grande voiture américaine que Matisse avait achetée pour sa femme Amélie, qui avait des difficultés à marcher à un âge avancé. Mais il ressort clairement des lettres et aussi des récits familiaux qu’il était également chargé d’autres tâches : il nettoyait les pinceaux du peintre, rangeait ses croquis. D’ailleurs, Henri Matisse lui a offert quatre dessins dédicacés. Bohumil et Marie les ont rapportés dans leur pays. »

L'un des dessins offerts aux époux Káš par Henri Matisse | Photo: Archives de Lenka Froulíková

Sont-ils toujours conservés par la famille ?

« Oui, ils se trouvent chez leur fille Stanislava. Elle vit à Lysá nad Labem, où le couple Káš a vécu après son retour en Tchécoslovaquie, et possède de nombreux documents manuscrits signés Henri Matisse que j’ai pu consulter. Parmi eux, j’ai choisi une lettre qui témoigne du lien étroit qui unissait le peintre et le couple tchèque. Dans cette lettre, datée du 3 juillet 1934 et signée Henri Matisse, on peut lire :

‘Mon cher Émile,

voulez-vous bien m’envoyer les clichés de photos de dessins dont vous trouverez dans cette lettre les épreuves ? Je vous écrirai demain pour les photos des bois nègres dont je vous ai parlé hier. Espérant que tout va bien, je vous serre la main à tous deux.’

La lettre à Emil | Photo repro: Magdalena Hrozínková,  'Henri Matisse,  Dopisy,  Lettres/Krajská galerie výtvarného umění ve Zlíně

Henri Matisse voyageait beaucoup pour son travail. Il allait souvent en Espagne, à Tolède ou à Madrid. Il a travaillé aussi à plusieurs reprises à Collioure et est allé peindre au Maroc. On sait qu’il partait souvent seul. On peut donc supposer que le couple Káš restait avec sa femme, ses deux fils, Jean et Pierre et sa fille aînée, Marguerite. »

« Stanislava m’a raconté aussi une historie un peu amusante, selon laquelle Bohumil a dû transporter un grand nombre de volières et de cages contenant des oiseaux exotiques de Paris vers le sud de la France, où la famille Matisse séjournait brièvement. En consultant les documents conservés par leur fille Stanislava, j’ai pu enfin définir la période exacte où Bohumil et Marie ont travaillé dans la famille Matisse : à savoir précisément de mai 1931 à février 1939, ce qui est évoqué dans une attestation signée Henri Matisse. Il affirme qu’il était ‘très content de leur service, et de leur travail, et de leur honnêteté.’ »

Henri Matisse,  'Portrait de la famille du peintre',  1911 | Photo: Hermitage Museum,  St. Petersburg/Wikimedia Commons,  public domain

La guerre et le retour en Tchécoslovaquie

Lorsque les Káš ont quitté la famille d’Henri Matisse, en février 1939, sont-ils retournés en Tchécoslovaquie ?

L'un des dessins offerts aux époux Káš par Henri Matisse | Photo: Archives de Lenka Froulíková

« Non, ils sont restés en France jusqu’en 1946. Quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté, l’armée tchécoslovaque sur le territoire français a commencé à se former dans le sud de la France, à Agde. En décembre 1939, Bohumil s’est engagé comme volontaire. »

« Il a été membre de cette armée jusqu’en juillet 1940, puis, il a été membre de la résistance jusqu’à la fin de la guerre. Ces deux faits sont attestés par un document de l’Union nationale de la colonie tchécoslovaque en France, délivré à Paris le 15 février 1940. En revanche, on ne sait rien de plus sur la vie de sa femme pendant la guerre. Bohumil et Marie ont quitté la France en mars 1946. L’une des raisons qui les a poussés à retourner en Tchécoslovaquie était leur intention de s’occuper de la mère âgée de Marie qui vivait seule. Ils ont décidé de s’installer près de chez elle, dans la petite ville de Lysá nad Labem, en Bohême centrale. Lorsque l’un des frères de Marie est devenu veuf, le couple sans enfants a accueilli sa fille Stanislava, née en 1946, pour l’adopter par la suite. En 1958, Bohumil et Marie se sont installés avec leur fille dans une maison familiale où Stanislava vit aujourd’hui encore et où se trouvent de nombreux dessins inconnus d’Henri Matisse. Les archives familiales contiennent de nombreux documents précieux rédigés en français. Je suis contente de pouvoir les consulter et de les faire découvrir à madame Stanislava qui, elle, ne parle pas français. »

Les archives Matisse

Un documentaire tchèque consacré à l’histoire de cette amitié entre Henri Matisse et la famille Káš est en préparation. A-t-elle suscité de l’intérêt aussi en France ?

« Oui. Après la publication de la correspondance d’Henri Matisse, j’ai trouvé dans ma boîte électronique encore une lettre importante que je vais vous citer :

‘Chère madame,

je me permets de vous écrire au sujet du livre Henri Matisse – Lettres, dont vous avez été la traductrice et dont nous avons appris la parution au détour de votre entretien à Radio Prague. Il serait très précieux pour les Archives Matisse de disposer de copies de cet ensemble. Malheureusement, nous n’arrivons pas à nous le procurer depuis la France. Auriez-vous des conseils pour pouvoir le commander en toute facilité ?’

La lettre est signée Georges Matisse, Archives Matisse, Issy-les-Moulineaux.

Bien sûr, un exemplaire du livre a été tout de suite envoyé à l’arrière-petit-fils d’Henri Matisse, avec qui j’ai échangé encore plusieurs lettres à ce sujet. Aujourd’hui, en connaissant la suite de cette histoire, j’aimerais bien reprendre contact avec les Archives et les en informer. »

Hanri Matisse,  'Autoportrait',  1918 | Photo: Wikimedia Commons,  public domain

Qu’est-ce que cette recherche vous a apporté personnellement ?

Photo: Ed. Krajská galerie výtvarného umění ve Zlíně

« Chaque rencontre avec l’héritage culturel d’Henri Matisse apporte de fortes impressions esthétiques. Mais déjà en lisant et plus tard en traduisant les lettres du peintre, j’ai réalisé que c’était une opportunité de découvrir un peu plus sa vie personnelle et familiale. Les lettres montrent aussi quel était le cercle amical de l’artiste. Il parle de ses amis peintres, de ses amis sculpteurs, de ses mécènes aussi, ainsi que de ceux qui ont commencé à acheter ses tableaux. Il mentionne des personnalités comme Sergei Shchukin. Ce grand collectionneur russe est l’un des premiers qui a reconnu le talent d’Henri Matisse. Dans les lettres, on parle aussi des Américains, Gertrude et Léo Stein, également de grands collectionneurs d’art. Mais ce que j’ai apprécié le plus, ce sont ses lettres pénétrées de l’amour pour sa famille, pour sa femme Amélie, pour sa fille Marguerite, pour ses fils Jean et Pierre, pour sa maman. Les lettres adressées à Émile et à Marie Káš contribuent à l’éclairage de l’environnement quotidien du peintre. On y parle souvent des choses de la vie de tous les jours, qui n’ont peut-être pas de grande importance artistique. Mais il y a un aspect humain qui est bien lisible entre les lignes et qui, pour moi, était un grand enrichissement et qui met sous une lumière très favorable la personnalité d’Henri Matisse. Pour moi, ces lettres n’ont pas uniquement une valeur documentaire. Il y a cet aspect humain qui m’a séduit. »

Photo repro: Magdalena Hrozínková,  'Henri Matisse,  Dopisy,  Lettres/Krajská galerie výtvarného umění ve Zlíně

Souvenirs de France

Quelle a été la vie de Bohumil et Marie Káš après leur retour en Tchécoslovaquie ? Sont-ils restés attachés à la France ?

« J’ai posé exactement la même question à leur fille. Elle m’a dit que Bohumil avait travaillé comme ouvrier agricole. Il passait beaucoup de temps à entretenir leur maison et leur jardin. Marie est restée au foyer et s’est occupée de sa maman. Ensemble, ils ont élevé leur fille adoptive qui a travaillé toute sa vie comme infirmière. Et la France, dans leur vie? Selon Stanislava, ils ne sont plus revenus en France. Mais elle se souvient que sa maman lui a toujours raconté des histoires et des anecdotes liées à leur séjour en France. »

Sont-ils restés en contact avec Henri Matisse ou avec sa famille ? Ont-ils échangé des lettres ?

« On n’en sait rien. S’ils se sont envoyés des lettres, elles n’ont pas été conservées, du moins pas en Tchéquie. Peut-être dans les Archives d’Henri Matisse, mais on n’en sait pas plus… »