Reporters sans frontières ouvre à Prague son premier bureau en Europe centrale
Fondée il y a 40 ans, l’ONG Reporters sans frontières (RSF), a annoncé, ce mardi, dans le cadre de la conférence Forum 2000, l’ouverture de son bureau à Prague, le premier en Europe centrale et orientale. Cette organisation indépendante qui œuvre pour la défense de la liberté de la presse et pour la promotion du droit à l’information siège à Paris, mais elle est présente sur tous les continents, à travers ses 15 bureaux et sections et son vaste réseau de correspondants actifs dans 150 pays.
Situé dans les locaux de l’agence de presse tchèque ČTK, le bureau pragois est dirigé par Pavol Szalai, ancien responsable du bureau Union européenne-Balkans à RSF. Le bureau est créé sous les auspices d’un conseil d’orientation, parmi lesquels figurent Tomáš Sedláček, directeur de la Bibliothèque Václav Havel à Prague et Věra Jourová, ancienne vice-présidente de la Commission européenne.
Pour évoquer la mission de ce premier bureau de Reporters sans frontières en Europe centrale et orientale, inauguré avec le soutien du président tchèque Petr Pavel, Radio Prague Int. a rencontré le directeur général de RSF, Thibaut Bruttin.
« Cela fait maintenant plus de dix ans que Reporters sans frontières, se développe au niveau international, avec l’idée que nos bureaux ne représentent pas RSF mais qu’ils soient au contraire des bureaux qui baignent, infusent dans les communautés journalistiques et médiatiques. Nous avons aussi par ailleurs conscience des problématiques de la liberté de la presse au sein de l’Union européenne. On ne peut plus, comme au début des années 2010, considérer que tout va bien et qu’il faut se concentrer sur les pays de l’entourage et du voisinage européen. Il faut travailler sur les enjeux de liberté de la presse. »
« La Tchéquie est un pays qui, structurellement, va mieux en termes de liberté de la presse : elle occupe la 10ème place au classement mondial et nous paraissait le lieu idéal pour une telle mission. Je rajoute qu’il y a aussi une communauté journalistique puissante ici avec des médias en exil et des médias d’importance mondiale, comme Radio Free Europe. Donc nous nous sommes sentis bienvenus. Nous sommes également sensibles à l’histoire de la Tchéquie, de son combat pour la liberté de la presse depuis le début du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Je crois qu’on a vocation à aider. »
Vous avez dit que ce nouveau bureau à Prague était un tremplin idéal pour renforcer vos opérations dans les États membres de l’Union européenne et aussi dans les pays candidats à l’adhésion. De quels pays s’agit-il plus précisément ?
« En ce qui concerne l’Europe centrale, nous voyons ce qui s’est passé en Hongrie, devenue peut-être un anti-modèle pour la liberté de la presse. Les médias locaux sont sous contrôle des amis de Viktor Orbán, mais on voit aussi une utilisation politique terrible des accusations portées contre les journalistes. En Slovaquie, nous assistons à une reprise en main, notamment des médias de services publics. Tout cela est très inquiétant. Nous assistons à une érosion de la liberté de la presse dans certains des pays qui sont rentrés le plus récemment dans l’UE. »
« Les candidats à l’adhésion, la Bosnie par exemple où je me suis rendu récemment, ne font pas beaucoup de progrès vers une presse libre alors que cela fait partie du socle attendu de leur part. Il faut alors trouver une façon de relancer la machine en faveur d’une presse libre, d’une presse soutenable en termes de qualité et d’une parole publique responsable. Je crois que ce n’est pas gagné. »
En Tchéquie, après la victoire aux élections législatives du parti populiste ANO qui entend former un gouvernement avec deux partis d’extrême droite, il existe également des craintes pour l’avenir de l’audiovisuel public. Comment RSF peut-il éventuellement le soutenir ?
« Reporters sans frontières ne fait pas de politique et tant mieux, parce que la liberté de la presse bénéficie à tout le monde. C’est une liberté publique qu’il faut défendre quelle que soit son adhésion partisane. En qui concerne les menaces qui pèsent sur l’audiovisuel public, Reporters sans frontières a publié récemment un rapport qui essaye de proposer une perspective européenne sur la situation. Il montre surtout à quel point agiter une réforme de l’audiovisuel public est devenu une stratégie politique qui permet de canaliser du mécontentement de générer une forme de discrédit des journalistes. Reconnaissons-le : les médias de service public sont très souvent le refuge du pluralisme et de l’investigation. Voilà pourquoi de nombreux dirigeants politiques s’en prennent à l’audiovisuel public. »
« Il faut bien préciser que la situation est différente au moment où nous nous parlons, en octobre 2025, par rapport à il y a quelques mois. Elle a changé avec l’adoption du règlement européen sur la liberté des médias (European Media Freedom Act, ndlr). Cette législation pionnière est en vigueur depuis le 8 août et elle impose aux États membres de l’Union européenne d’avoir à la fois des garanties d’indépendance pour l’audiovisuel public, mais aussi d’avoir un financement stable, pérenne. Je crois que toute législation qui serait passée en Tchéquie, ou en tout cas qui serait présentée au Parlement, devrait être en conformité avec ce règlement européen sur la liberté des médias, et nous y veillerons. »
La Radio publique tchèque (Český rozhlas) a obtenu récemment la certification Journalism Trust Initiative (JTI), une norme internationale pour un journalisme fiable que Reporters sans frontières avait lancée en 2019. Qu’est-ce que cela signifie ?
« Cela signifie qu’après la certification du groupe Economia, qui est un média privé, on voit arriver des médias de service public. Il nous faut créer une coalition au sein de l’industrie des médias, au sein de la profession journalistique, de tous ceux qui se reconnaissent dans les standards professionnels. La Journalism Trust Initiative, ce n’est pas seulement un label public c’est aussi une façon pour les rédactions de travailler sur leur propre pratique, de remettre sur l’établi ce qui constitue le fonctionnement interne. Cette transparence, ce devoir de lisibilité à l’égard du public et à l’égard de soi-même, c’est quelque chose qui a à peine émergé ces dernières décennies, on est ravis de voir un grand nombre de médias rejoindre ce mouvement-là. Nous sommes convaincus qu’il ne faut pas être dans un regard extérieur critique des médias, mais au contraire d’inviter les médias à une transparence à une réflexion, faire un pas vers le public. Je suis très heureux qu’en Tchéquie, on sente un mouvement qui aille dans ce sens. Ce n’est qu’au prix d’une redéfinition du journalisme, une re-distinction par rapport aux influenceurs, par rapport aux propagandistes et par rapport au contenu sponsorisé que l’on arrivera à obtenir pour le journalisme une place spécifique dans le débat public. »
L’Europe centrale et orientale est une région clé pour la Russie, pour ses stratégies de désinformation de manipulation de l’information. Quelles sont les démarches concrètes que RSF peut entreprendre depuis Prague pour lutter contre la propagande du Kremlin ?
« Le meilleur moyen de lutter contre la propagande du Kremlin, c’est de la démasquer. Nous sommes convaincus que tous les efforts de ‘fact-checking’, de ‘debunking’ ne sont pas vains, loin de là, ils sont utiles et importants, mais le démenti que vous apportez à un récit qui s’est déjà propagé a toujours un impact moindre. C’est pour ça qu’il faut renverser la vapeur. Nous devons comprendre, parce que c’est un enjeu existentiel pour le journalisme, qui sont les personnes, quels sont les budgets et quels sont les récits que la propagande russe entretient à travers le monde. Nous avons par exemple établi l’ampleur de la menace en Serbie avec Russia Today qui s’y est implantée qui a même une connexion satellitaire. Je crois que c’est exactement cela qu’il nous faut accroître comme connaissances. Nous avons face à nous des gens qui sont déterminés, qui n’utilisent pas les armes du journalisme, mais qui en utilisent les atours. Il faut prendre garde à la façon dont nous pourrions avoir collectivement une fragilité à l’égard de ces récits-là. Le blanchiment d’informations fausses, d’informations qui servent les intérêts du Kremlin, c’est l’objectif ultime de la propagande russe et parfois nous voyons des partis et responsables politiques, parfois même des médias, qui légitimement se font avoir. »
En février dernier, dans une interview pour la Radio tchèque, vous avez partagé vos inquiétudes liées au fait que les journalistes deviennent des cibles en exerçant leur métier dans des conflits armés et des acteurs des jeux diplomatiques. Ces inquiétudes sont toujours présentes, n’est-ce pas ?
« Je parle depuis une organisation qui célèbre aujourd’hui ses quarante ans. Quarante années de combat aux côtés des journalistes, et l’histoire du journalisme c’est une histoire de victoire, de progrès, de réalité révélée, mais c’est aussi une histoire de violence. Il faut reconnaître que, quand Reporters sans frontières a été fondé en 1985, on pouvait encore croire que le journaliste était, selon la formule consacrée, un témoin privilégié de l’histoire. Aujourd’hui on voit qu’il est devenu au fil des années, une victime collatérale, puis un témoin gênant, puis une monnaie d’échange. Nous avons tiré la sonnette d’alarme sur ce qui se passait à Gaza : nous y avons vu à la fois la fermeture de la bande de Gaza, ensuite le discrédit porté sur le professionnalisme des journalistes palestiniens, et enfin leur élimination quasi systématique par l’armée israélienne. »
« Voilà pourquoi nous avons réuni 21 États il y a deux semaines à New York pour dire qu’il était important de tenir bon sur les principes de la résolution 2222 du Conseil de sécurité des Nations Unies. Celle-ci dit clairement que les journalistes contribuent à la protection des populations civiles par leur action, que les journalistes sont des civils, et ne devraient en rien constituer une cible militaire légitime, et que tous ceux qui portent atteinte à l’intégrité physique des journalistes s’exposent à la justice internationale. Cela paraît du bon sens, mais dans l’époque de confusion dans laquelle nous sommes, je crois qu’il était important de se réunir avec les États les plus engagés sur ces thématiques-là, autour de ces principes fondamentaux. Il ne s’agit en rien de se laisser aller à un sentiment ou à un mouvement, il s’agit de rester dans une position qui est une position de rigueur morale, de radicalité juridique, et de rappeler les fondamentaux de l’exercice journaliste. »
Entendez-vous ouvrir d’autres bureaux de Reporters sans frontières prochainement dans le monde ?
« Si le besoin se fait sentir, oui, car Reporters sans frontières contribue à l’action nationale. Donc oui, si demain, en Afrique de l’Est, si demain en Inde, ou peut-être encore dans les Balkans, nous en sentons le besoin, nous sentons aussi qu’il y a une complémentarité qui peut être trouvée, nous le ferons. L’expansion internationale de RSF est la condition de sa crédibilité et de sa force. C’est ça qui fait que quand vous recevez un communiqué de RSF, il n’a pas été fait par quelqu’un depuis Paris qui n’a pas passé un coup de fil. On est désormais véritablement aux côtés des journalistes avec une capacité d’action immédiate et c’est ça qui fait notre force. Nous savons de quoi nous parlons. Et c’est pour ça que je dis aux gens : faites-nous confiance. Quand on vous dit qu’un journaliste est un journaliste, ce n’est pas un journaliste en uniforme, ce n’est pas un communicant, ce n’est pas un influenceur, nous savons de quoi nous parlons et nous savons aussi qui ne fait pas partie de la famille du journalisme. Il important qu’il y ait ce respect du travail des ONG qui trop souvent, comme celui des journalistes, est mis à mal. »






