Liberté des médias : la Tchéquie, « un phare » en Europe centrale mais peut-être pas indéfiniment
Entré en vigueur le 8 août, un nouveau règlement européen impose aux Etats membres de l’Union européenne (UE) des obligations en matière d’indépendance éditoriale et fonctionnelle des médias de service public. Cette nouvelle législation survient quelques jours à peine après la publication d’un rapport de Reporters sans frontières (RSF) alertant sur les pressions subies par les médias publics au sein de l’UE. Pour évoquer à la fois ce rapport et les enjeux de l’European Media Freedom Act, nous avons rencontré Pavol Szalai, responsable du Bureau Union européenne–Balkans à RSF.
Extraits de l’entretien. Pour écouter l’intégralité de l’interview, appuyez sur le bouton « Lecture ».
Pavol Szalai, vous êtes déjà intervenu sur nos ondes plus tôt dans l’année pour nous parler du classement mondial de la liberté de la presse établi en 2025 par RSF, un classement dans lequel la Tchéquie figure à la dixième place. Depuis cette rencontre, plusieurs changements importants en matière de liberté des médias ont eu lieu en Europe et en Tchéquie, à commencer par l’entrée en vigueur d’une nouvelle législation européenne, le 8 août. Est-ce que vous pouvez nous présenter ce nouveau règlement ? Pourquoi est-il si important ?
« L’acte européen pour la liberté des médias (EMFA) est une législation d’importance historique. Nulle part ailleurs dans le monde il n’existe une telle législation transnationale juridiquement contraignante. Elle contient des dispositions fortes en matière d’indépendance des médias publics, mais aussi privés. Elle garantit notamment une protection des journalistes contre les abus de surveillance et les logiciels espions. Enfin, cette législation donne des outils pour augmenter la transparence du financement et de la propriété des médias. C’est important. Les médias sont redevables. Ils doivent être transparents et se montrer transparents envers le public. »
Que signifie concrètement l’entrée en vigueur de cette nouvelle législation pour les pays d’Europe centrale ?
« Cette législation défend autant le droit des journalistes à informer que le droit des citoyens à être informés, et ces problématiques, traitées par ce texte, sont très présentes en Europe centrale. Certes, pas exclusivement : il y a de graves problèmes en matière de liberté de la presse également en France ou en Italie. Au Pays-Bas, un journaliste a été assassiné il y a quelques années. Mais les problèmes systémiques, nous les trouvons surtout en Europe centrale et orientale.
Prenons le cas de la Slovaquie. Cette dernière est en train de chuter depuis maintenant deux ans dans notre classement mondial de la liberté de la presse. Elle est actuellement classée 38e sur 180 pays. La Hongrie a construit, quant à elle, un anti-modèle de la liberté de la presse qu’elle essaie maintenant d’exporter. La Pologne, elle, stagne. Il y a eu une amélioration, mais elle n’est pas systémique. Je dirais donc que seule la Tchéquie, avec ses problèmes, certes, reste une sorte de phare pour la liberté de la presse dans la région. Mais nous ne savons pas si cela ne va pas évoluer après les élections du mois d’octobre. »
L’augmentation controversée de la redevance audiovisuelle
Fin juillet, RSF a publié un rapport intitulé « Pression sur les médias publics, un test décisif pour les démocraties européennes », un rapport dans lequel vous alertez sur les menaces qui pèsent sur l’audiovisuel public au sein de l’Union. Dans ce rapport, la Tchéquie est considérée comme un exemple inspirant. Vous écrivez même : « La Tchéquie est, parmi les pays de l’ancien bloc de l’Est, le pays présentant les médias de service public les plus solides, et un exemple à suivre pour les pays post-communistes européens ». Vous justifiez ces propos en vous appuyant notamment sur le choix d’augmenter la redevance audiovisuelle en mai, de 15 couronnes par mois pour la télévision et de 10 couronnes par mois pour la radio. Dans quelle mesure l’augmentation de la redevance est-elle le gage de l’indépendance des médias publics ?
« Il faut le dire clairement : en augmentant et modernisant la redevance, la Tchéquie va à contre-courant de ce qui se fait en Europe, puisque aujourd’hui les médias publics sont devenus l’ennemi numéro un sur le continent. Dans la plupart des pays de l’Union européenne, les médias publics subissent des pressions politiques, malheureusement. Or, ce sont parfois ces mêmes gouvernements qui sont censés appliquer le nouveau règlement sur la liberté des médias.
En ce qui concerne la Tchéquie, il y a eu des avancées significatives. En plus de l’augmentation et de la modernisation de la redevance, il y a eu la réforme des organes de contrôle du conseil de la Télévision tchèque et de la Radio tchèque, qui rend ces deux institutions plus indépendantes. Et c’est pour ces différentes raisons que le travail des médias publics tchèques est très respecté par les journalistes des médias privés en Tchéquie et par les autres médias étrangers. »
Dans votre rapport, vous le rappelez, il existe plusieurs façons de financer les médias publics. Il peut s’agir d’une redevance audiovisuelle, comme en Tchéquie et dans neuf autres pays membres, d’une redevance prélevée sur les factures d’électricité, d’un prélèvement adossé à un impôt ou une taxe, ou encore d’un financement sur le budget de l’Etat. Quel mode de financement est le plus à même de garantir la liberté et l’indépendance des médias publics ?
« Aujourd’hui, en Europe, la redevance est minoritaire. Les médias publics sont majoritairement financés par d’autres moyens qui peuvent aussi garantir l’indépendance conformément à l’article 5 du nouveau règlement européen qui oblige les Etats à garantir un financement pérenne, prévisible, pluriannuel et suffisant.
Ce qu’il faut, c’est regarder le fond des propositions de ceux qui défendent un changement. Or, nous savons deux choses. La première, c’est qu’en Tchéquie, cette proposition d’abandon de la redevance, émanant des partis d’opposition, est accompagnée d’accusations infondées de corruption politique des directions des médias. L’objectif est de réorganiser les médias publics pour pouvoir en changer la direction. Et la deuxième chose que nous savons, c’est que, par le passé, lorsqu’il y a eu une transition de la redevance vers le financement sur le budget de l’Etat, le financement des médias publics a diminué en moyenne de 9 %. Il s’agissait donc pour les gouvernements d’une opportunité pour diminuer le financement des médias publics. Or, chaque diminution de ce type présente un risque parce qu’elle peut s’accompagner de demandes et de négociations qui pèsent sur l’indépendance éditoriale des médias. »
La réforme de la redevance audiovisuelle a beaucoup fait débat, au sein de la classe politique tchèque. Les partis d’opposition, notamment le mouvement ANO et le SPD, étaient contre l’augmentation. Ces formations politiques prônent le remplacement de la redevance par des subventions directes du budget de l’État et envisagent potentiellement de fusionner la Télévision tchèque et la Radio tchèque. Est-ce que de telles réformes pouvant nuire à l’indépendance éditoriale des médias publics sont encore possibles compte tenu de l’entrée en vigueur de la nouvelle législation européenne ?
« D’un point de vue strictement juridique, je pense que la fusion de la radio et de la télévision reste possible, en vertu de la législation européenne. Reste également possible un financement depuis le budget de l’Etat. Mais, encore une fois, cette législation européenne donne aussi des garanties d’indépendance éditoriale et fonctionnelle aux médias. Elle interdit, par exemple, un changement de direction anticipé et insuffisamment justifié au sein de médias publics, qui pourrait avoir des motivations politiques. La Commission européenne regardera à présent de très près les conséquences d’une mesure qui se veut ‘d’efficacité managériale’ et ‘politiquement neutre’.
Par conséquent, je pense qu’il n’est pas souhaitable, en Tchéquie, que la fusion ait lieu et que la redevance soit abandonnée. Nous voyons bien que dans le contexte politique et juridique actuel, ce mode de financement et cette organisation des médias publics est conforme au règlement européen sur la liberté des médias. Or, et c’est là l’une de nos conditions à RSF, tout changement doit aller exclusivement dans le sens de l’accroissement de l’indépendance et non de son affaiblissement. Sinon, la législation nationale violera le droit européen contraignant. »
Créer un audiovisuel extérieur européen pour sauver Radio Free Europe/Radio Liberty
Dans votre rapport, vous dressez également une liste de recommandations pour « réinventer le service public de l’information de demain ». Parmi les pistes envisagées, vous avancez l’idée de créer un audiovisuel extérieur européen qui permette la survie de Radio Free Europe/Radio Liberty, une radio qui, on le rappelle, est basée à Prague, s’adresse à une audience située dans des pays d’Eurasie où la liberté des médias est souvent bafouée, et une radio dont les financements américains ont été coupés sous l’administration Trump. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ?
« Les Tchèques peuvent être fiers d’accueillir Radio Free Europe/Radio Liberty, et je pense d’ailleurs que beaucoup le sont. Nous devons tout faire pour la survie de ce média important. Radio Free Europe/Radio Liberty diffuse depuis les années 1950. Son objectif initial était de contrer la propagande communiste. Aujourd’hui encore elle joue un rôle très important d’alternative fiable à la propagande dans des régimes dictatoriaux, pas seulement en Europe de l’Est, en Russie et au Bélarus, mais aussi en Asie, en Inde ou encore en Iran, par exemple. C’est un symbole d’espoir pour beaucoup de gens qui vivent dans des dictatures.
La Tchéquie, avec Radio Free Europe et ses médias publics influents et indépendants, a donc une obligation. Et cette obligation, c’est de défendre Radio Free Europe et d’autres médias qui émettent dans des zones non démocratiques. Nous avons besoin du soutien de la Tchéquie pour créer un système européen de l’audiovisuel extérieur. Or, comme vous le savez, en Europe, il existe France 24, RFI, Deutsche Welle, Belsat et d’autres. Nous pensons que ces médias, avec Radio Free Europe, devraient coopérer avec pour objectif d’assurer la survie de Radio Free Europe, menacée par l’administration Trump, et d’accroître l’exportation d’une information fiable dans les dictatures. »
Soutenir les médias fiables et sanctionner les organes de propagande
La recommandation de créer un audiovisuel extérieur européen semble d’autant plus pertinente que, la semaine dernière, nous avons appris, selon un rapport de l’Institute for Strategic Dialogue publié le 5 août, que certains organes de propagande russe, comme RT, Spoutnik et d’autres, continuaient d’être largement accessibles dans certains pays de l’UE, y compris en Tchéquie, alors qu’ils sont supposés être interdits. Que vous inspirent les observations de ce rapport ?
« Nous regrettons que, malgré les sanctions européennes contre ces sites et ces télévisions, ces organes de propagande - parce que ce ne sont pas des médias - continuent à fonctionner et soient accessibles. La propagande russe est vraiment un poison pour nos démocraties. Et pas seulement, d’ailleurs, la propagande russe. La propagande chinoise est elle aussi présente en Tchéquie, en France et dans d’autres pays de la région.
Nous devons donc soutenir les médias qui produisent une information fiable, mais aussi démasquer et sanctionner ceux qui diffusent de la propagande. Or, je regrette que certains médias publics en Europe diffusent, de fait, de la propagande russe, tellement ils sont manipulés et politisés. En Hongrie, par exemple, la situation de MTVA [le Fonds de soutien aux services médiatiques et de gestion des actifs] est totalement désastreuse et déconnectée de la législation européenne que nous avons évoquée. Et ce risque de diffusion de la propagande russe par des médias publics existe aussi en Slovaquie. Il faut donc que les avertissements, qui sont multiples et réguliers, sur la diffusion de la propagande soient pris au sérieux. Si l’Union européenne est prête à dépenser 800 milliards d’euros pour sa défense, je pense qu’elle peut aussi consacrer un certain budget à la défense de l’information et au soutien à l’information fiable, parce qu’aujourd’hui, malheureusement, nous affrontons aussi une guerre informationnelle. »






