Sophie Knittl : « Il y a une telle jubilation permanente à faire de la mise en scène »

Sophie Knittl, photo: Archives de Sophie Knittl

Rencontre aujourd’hui avec la comédienne et metteur en scène française Sophie Knittl. Pour la petite histoire, elle est, pour les personnes observatrices, l’homonyme de la photographe française également installée à Prague, Sophie Knittel, que nous avions déjà rencontrée récemment. Mais c’est bel et bien de théâtre et non de photographie, dont nous parlerons dans cette émission. Sophie Knittl nous y parle de sa passion pour les planches, de ses inspirations mais aussi des spectacles qu’elle prépare pour la fin de l’année.

Sophie Knittl, photo: Archives de Sophie Knittl
Sophie Knittl, bonjour. Vous êtes actrice, metteur en scène. Vous enseignez le théâtre aux francophones de Prague, que ce soit des jeunes ou des adultes. D’ailleurs Radio Prague avait déjà eu l’occasion de vous rencontrer il y a quelques temps. Parlez-nous pour commencer de votre arrivée à Prague…

« Je me suis retrouvée à Prague parce que j’ai des origines franco-tchèques par mon père. Mais avant cela, je suis née en France, j’y passe mon bac, j’y fais mes études théâtrales. Je commence une carrière professionnelle en France. Et le hasard de la vie a fait qu’à 32 ans l’opportunité de venir et de découvrir Prague s’est présentée à moi. Il y avait évidemment l’attirance pour une culture familiale que je connaissais sans connaître. Cette opportunité, c’était la proposition du Lycée français de Prague de venir ouvrir un premier atelier théâtre qui était sous une forme plus légère que ce qui existe aujourd’hui. C’était en 2002, on est en 2016, il y a donc 14 ans d’existence. Ca correspondait pour moi à un besoin personnel d’éloignement de la France. Je suis donc venue et on a ouvert ces premiers ateliers qui sont sur la base du volontariat et d’interventions dans les classes. Prague est une ville magnifique, on s’y sent très bien, très vite. J’étais une amoureuse de Paris, cet amour de Paris a été supplanté par l’amour de Prague. La tranquillité, la beauté, l’ouverture ont fait que ce qui devait être un passage se révèle finalement un véritable projet de vie puisque cela fait 14 ans que je suis ici. »

D’où vient votre passion du théâtre ?

« C’est un choix de vie, une passion qui me vient de mon enfance parce que je suis ce qu’on appelle une enfant de la balle. Mon père n’est pas que tchèque, il est aussi metteur en scène. Donc je suis née dans le théâtre. Quelque part, on peut tenter d’y échapper, j’ai cru d’ailleurs que ce n’était que quelque chose qui passait dans ma vie. J’ai eu envie de faire d’autres choses jusqu’à ce que je réalise que toutes ces choses que j’envisageais, je ne les voyais que comme un rôle. A 16 ans, j’ai compris que ma voie était dans le théâtre. Je l’ai choisie d’abord en tant que comédienne. D’ailleurs, à l’époque, en France, il n’y avait pas encore les ouvertures de formation à metteur en scène. Et puis la mise en scène n’était pas vraiment ma tasse de thé : c’est très lourd, c’est diriger, conceptualiser, avoir une équipe, ça développe beaucoup de choses. Alors que ce qui m’intéressait, c’était interpréter, proposer, et être dirigée. La vie en a décidé totalement autrement et j’ai été poussée vers la mise en scène, chemin que je ne peux pas regretter… Je suis passionnée par la mise en scène, j’en ai accepté les difficultés, les lourdeurs. Mais j’en suis récompensée par de tels échanges. Il y a une telle jubilation permanente à faire de la mise en scène, à prendre des projets à bras-le-corps, de réunir des équipes, de voir naître, de conceptualiser un projet ! Faire la comédienne, c’est mon moment de repos où j’offre tout ce que je peux offrir à un metteur en scène, connaissant les difficultés qu’il y a à réunir tous ces gens, à monter cet iceberg jusqu’à la réalisation finale d’un spectacle. »

Avez-vous des maîtres à penser dans la mise en scène, des méthodes qui vous sont plus proches ?

René Kalisky et Antoine Vitez, photo: public domain
« Je me suis mise vraiment sous la famille vitezienne. Donc Antoine Vitez est pour moi une immense référence. J’ai travaillé avec Retjep Mitrovitska, un de ses comédiens. La découverte d’Antoine Vitez, au moment où sont sortis tous ses livres, a été une ouverture, une révélation. Ce théâtre, sa manière de voir, de vivre le théâtre, de mettre en scène, m’a complètement happée. On se rend compte que derrière Vitez, il y a Bertold Brecht, le théâtre épique. Ce sont aussi des choses qui m’ont énormément influencée. Il y a aussi Pina Bausch, même si c’est de la danse théâtrale qui a eu une influence énorme. Il y aussi tous ces noms qui m’ont nourrie, comme Olivier Py, et toutes ces rencontres que l’on fait. »

Est-ce que vous vous intéressez au théâtre et à la mise en scène tchèques ?

« La mise en scène tchèque, je m’y suis intéressée et je la vois évoluer. Je tente d’aller voir des spectacles en tchèque, même s’il me manque la langue. Professionnellement, je ne parle qu’en français… En 14 ans, j’ai vu une évolution formidable du théâtre tchèque. Il y a un théâtre contemporain tchèque extrêmement riche, peut-être plus allemand que français, mais qui a évolué à une vitesse fabuleuse. En 14 ans, on a l’impression que trente ans de théâtre ont été explorés. »

Vous enseignez le théâtre à des jeunes et à des adultes. Les premiers dans le cadre des ateliers du Lycée français de Prague, et les adultes dans le cadre d’un autre atelier-création. J’imagine que l’approche est différente entre les jeunes et les adultes…

Photo: Denisa Tomanová
« Tout-à-fait. Tout en ayant des similitudes. La manière d’aborder le travail de recherche et l’échange n’est pas la même. Le résultat cherché est par contre le même puisqu’on va parler d’incarnation, de mise en scène, d’interprétation et de spectacle. Chez les plus jeunes, c’est aussi la découverte d’une culture à travers le théâtre, quelque chose qui leur permet de découvrir l’incarnation, que les mots ne sont pas seulement couchés sur le papier, mais qu’ils peuvent prendre vie. Que prendre vie n’est pas que la récitation, ni la narration, que le corps a un langage. Evidemment, les adultes, même si ce sont des amateurs, ont ce genre de notions, donc on va plus vite et on parle plus rapidement d’un travail de mise en scène dans une approche quasi-professionnelle, là où pour les plus jeunes, je commence par leur faire découvrir le monde théâtral, avant de parler de parler de la constitution d’une pièce et d’une création. »

Est-ce que ces jeunes qui vous approchent vous parlent de leurs motivations ? On dit que parfois, certaines personnes timides choisissent de faire du théâtre pour sortir d’elles-mêmes…

« C’est en effet un exemple. Je fais en sorte chaque année de prendre du temps pour rencontrer les nouveaux et échanger autour du théâtre, de ce que c’est pour eux, de pourquoi ils viennent. Il y a donc toutes sortes de motivations : effectivement, combattre la timidité en fait partie, l’envie d’être au sein d’un groupe… Mais je n’ai pas encore rencontré de jeunes qui me diraient : je veux être comédien. C’est plus pour s’offrir une découverte, une ouverture, un moment différent dans leur semaine de cours. C’est sur la base du volontariat et ils se rendent compte que ça leur apporte aussi des atouts pour d’autres matières. »

Pour parler plus concrètement de spectacles, le prochain rendez-vous c’est dans une semaine, avec une création qui s’appelle Les enfants du siècle, tirée évidemment de Musset, puisqu’on pense aux Confessions d’un enfant du siècle, mais aussi au film de Diane Kurys, Les enfants du siècle. Parlez-nous de votre travail avec vos élèves…

« En septembre, je suis arrivée avec l’idée de travailler sur Musset. Mais Musset c’est vaste et face à moi j’avais un groupe d’une vingtaine de jeunes. Les pièces de théâtre de Musset, que ce soit On ne badine pas avec l’amour, ou Les caprices de Marianne, ne proposent pas assez de personnages. Je leur ai donc proposé de faire des montages, de piocher dans tout Musset tout ce qui pouvait les faire réfléchir et ce qu’ils pouvaient ressentir de toujours contemporain, qui les faisait vibrer, pour parler d’eux-mêmes dans ce siècle qu’ils vivent, mais en n’utilisant que Musset. On a donc fait beaucoup d’improvisations autour de tout cela. On va vous parler d’amour, de rapports hommes/femmes… Il y a des choses absolument éternelles et qui résonnent toujours de manière contemporaine. Je me suis retrouvée à un moment donné avec 28 pages. On a donc refait un second tri et je leur ai vendu aux enchères chaque phrase, chaque petit dialogue, chaque petit monologue, et c’était à eux d’attraper ce qui résonnait en eux. Donc, le 20 mai, il y a une représentation réservée, sur invitation, à l’ambassade de France, et le 21 mai, à l’Institut français de Prague, à partir de 19h. L’entrée est libre, mais les places sont très limitées. »

Il y a encore un rendez-vous théâtre avec votre groupe d’adultes…

« Oui, avec le Petit théâtre français. C’est une création, réadaptation, réécriture de la Reine Margot de Dumas, que nous avons appelée Margot. C’est un spectacle riche car ils sont 25 en scène. C’est un spectacle de 2h30 avec entracte, payant, qui se jouera les 10 et 11 juin au Divadlo Na Prádle. C’est une fiction historique. C’est une fiction historique : évidemment, je suis partie de Dumas et il n’a pas été le seul auteur à servir d’inspiration pour cette pièce. On parle de la Saint-Barthélemy, on parle de religion, de pouvoir, on parle encore d’amour, toujours… J’ai vraiment mis cette mise en scène sous le signe du théâtre épique. Mais ce n’est pas fini, puisqu’il y a encore les collégiens : le 17 juin, au Divadlo Na Prádle, avec les 6e qui joueront la Conférence des oiseaux, et les 5e-4e, L’île des esclaves de Marivaux. »

Ateliers. Théâtre. LFP

Petit théâtre français