Sylvie Germain chez Bohuslav Reynek

Petrkov
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Un semeur de silence, de transparence et de miséricorde - tel apparaît aux yeux de la romancière Sylvie Germain le poète et graveur tchèque Bohuslav Reynek. La personnalité de cet homme et artiste, qui pourrait être considéré comme une incarnation de la modestie, a éveillé chez la romancière française une sympathie et un intérêt profonds. Elle lui a rendu hommage par un livre qui situe ce poète dans son milieu - dans sa maison de Petrkov, un hameau du plateau tchéco-morave.

Sylvie Germain
"Si mon choix s'est porté sur cet auteur encore très méconnu et si peu accessible aux lecteurs français, explique Sylvie Germain, c'est parce que la force, la grâce, qui émanent tant de son oeuvre que de sa personne, invitent à s'arrêter sur son seuil. Il y a des dons qu'il serait désolant de négliger, des halos de lumière qu'il serait une carence de ne pas regarder lorsqu'ils se présentent, fût-ce de loin, sur notre chemin. Or, Reynek fut prodigue en dons impondérables : dons de patience, d'intelligence subtile du coeur humain, de ses tourments et de ses rêves, dons de douceur et d'exigence de rigueur. Et cette prodigalité d'être, c'est dans sa terre du fond de la Bohême orientale qu'il l'a puisée, travaillée, et c'est depuis sa demeure qu'il l'a dispensée, jour après jour."


Ils ne pouvaient pas se rencontrer. Sylvie Germain est née trop tard, elle a raté sa rencontre avec Reynek né en 1892 et disparu en 1971. Mais, la mort n'a achevé que l'existence physique du poète qui créait des valeurs immatérielles. Elle ne peut pas faire mourir ce qui est immatériel et impérissable. C'est la consolation suprême des véritables artistes. Sylvie Germain a pu connaître Reynek grâce à ses fils, aux personnes qui lui avaient été familières, à la ferme de Petrkov mais surtout à travers son oeuvre, ses poèmes et ses gravures:

«C'est une oeuvre de quelqu'un d'une totale intégrité, d'un immense courage. C'est cela que j'aime finalement. Je trouve que les plus belles formes de courage et d'héroïsme, ce ne sont pas les flonflons militaires ou de grandes expositions de bravoure, mais c'est souvent ce qui se joue dans l'ombre. Et Reynek était un homme de l'ombre, c'était un homme infiniment discret, qui portait, comme illuminé, toute sa vie une foi profonde; il y avait une dimension mystique dans la foi de Reynek. Il a traversé une des pires périodes qui soit, la guerre, l'occupation des nazis et puis le communisme. Il a vécu cette période avec sa femme, la poétesse française Suzanne Renaud qui a été assez brisée par tout cela.»


Dans son livre intitulé «Bohuslav Reynek à Petrkov », Sylvie Germain promène le lecteur dans les lieux qui portent encore l'empreinte du poète. Elle évoque le paysage dans lequel le poète vivait, mais elle cherche aussi à recréer ce que nous pourrions appeler son paysage spirituel. Elle parle de sa poésie, de ses gravures, de son admiration pour la littérature française, de ses traductions. Elle répertorie les éléments essentiels qui créent l'univers dans lequel infusait sa poésie comme la lumière qui rend le monde visible, mais aussi, comme elle dit "lisible et scriptible", ou la neige, élément qui a joué un rôle important dans la vie physique du poète pendant de longs hivers à Petrkov et qui est entrée aussi dans ses poèmes et ses gravures. Le chapitre intitulé "Métamorphoses d'un lieu immuable" retrace la vie de ce fils de paysan qui malgré son intelligence et son talent, ou peut-être justement à cause d'eux, est resté pendant toute sa vie, lui aussi, paysan proche de la terre, vivant dans un dénouement presque biblique et gardant malgré les oppressions de toutes sortes une grande liberté:

«Je trouve que l'oeuvre qu'il a créée, à l'aube, avant d'aller nourrir ses cochons, assis près de sa grande poêle en train de graver avec vraiment les moyens du bord – il n'avait presque pas de matériel, il était assez autodidacte dans ce domaine-là – c'était vraiment une manière chez lui de traduire ce qu'il y avait de plus profond en lui, donc une oeuvre extraordinaire, que ce soit le cycle de « La Passion », que ce soit le cycle de « Don Quichotte de Cervantes », ou sa poésie. Pour moi, il y a beaucoup de ce que l'on peut appeler, je me méfie des grands mots comme l'âme tchèque, mais disons de l'esprit de ce pays, peut-être. En tout cas, j'ai été extrêmement touchée par cette oeuvre. Alors même que mon niveau de tchèque était misérable, un jour en lisant un livre de Reynek, quand j'habitais encore Prague, dans les samizdats à l'époque parce qu'il était interdit de publication, j'ai été extrêmement touchée, j'ai même senti qu'il y avait une sorte de consonance avec l'oeuvre d'un autre poète que j'adore, le poète autrichien Georg Trackl. J'ai appris après d'ailleurs qu'il avait traduit Trackl. Donc, vous voyez, c'était comme s'il y avait une force qui permettait par la douceur même de la musique de Reynek à une étrangère comme moi avec une connaissance minime de la langue, d'y être sensible."


"Les animaux étaient nombreux à la ferme de Petrkov, lisons nous dans le chapitre consacré à la faune qui partageait la vie du poète. Des poules, des pigeons, des brebis, des chèvres, des cochons, et des chats. Dans la cour, face à la maison, s'étend une longue bâtisse datant de l'époque baroque ; son plafond est voûté. Ce bâtiment servait de grange, d'étable et d'écurie. Reynek avait à soigner, nourrir tout ce bétail. Dès l'aube, il préparait la pâtée des cochons, puis il s'occupait de tous les membres de son humble arche de Noé."

Et l'auteur de raconter le rapport profond qui liait le poète et son troupeau de brebis, car être berger était sa vocation suprême. "Jamais un rapport de maître à son bétail, de supérieur à inférieur, précise Sylvie Germain, mais un rapport de serviteur à des créatures tout à la fois vulnérables et douées d'une force énigmatique. Un rapport de réciprocité dans le don de présence et celui de nourriture - une nourriture double de la part de l'animal : terrestre et céleste, quotidienne et ancestrale." L'auteur évoque aussi le jardin de la ferme, ce lieu "intermédiaire entre la maison et la nature participant de l'intimité et de l'extériorité. Une intimité à ciel ouvert". Elle amène le lecteur dans la cuisine, "ce sanctuaire du logis" avec un poêle en faïence, ou Suzanne Renaud et Bohuslav Reynek préparaient leur nourriture, se réfugiaient vers la source de la chaleur, mais qui était pour le poète aussi un atelier où il gravait ses eaux-fortes et écrivait sa poésie.


Aujourd'hui, la maison de Bohuslav Reynek est toujours là. Elle n'a pas beaucoup changé bien qu'il n'y ait plus de troupeaux ni de volailles. Mais il y a toujours des chats, des tourterelles et tous les oiseaux de passage. Et quand on cherche et quand on est sensible, on arrive à y retrouver aussi l'âme de celui qui, "assis près de son poêle, arrachait au chaos des impressions et sensations, à l'opacité des éléments, les choses qu'il avait vues, pour les passer au crible de sa méditation et les transfigurer en vers concis, en musicalité, en images brumeuses et diaphanes - transformant du même coup la nature en monde, la rumeur en chant, la matière en lumière."

Le livre "Bohuslav Reynek à Petrkov" de Sylvie Germain est paru aux éditions Christian Pirot.