« Molière aurait plus de facilités à nous comprendre qu’un Français du XXIe siècle »

Guyaume Boulianne

La première partie de l’édition 2025 du festival Afrique en création, qui s’est déroulée début mars à Prague, a permis de célébrer la richesse culturelle de la francophonie. Des auteurs incarnant sa diversité étaient invités pour partager leur création avec le public tchèque. Parmi eux, le conteur acadien Guyaume Boulianne, venu du Canada pour représenter le français d’outre-Atlantique, dans une variante un peu moins connue que celle de ses voisins québécois. Entretien, à écouter !

Guyaume Boulianne, vous êtes un Acadien du Manitoba, pourriez-vous nous expliquer ce que cela signifie ?

« Le Manitoba, c’est une province au Canada. L’Acadie, c’est comme la grande sœur de la francophonie canadienne. Avant les Québécois, il y avait les Acadiens. Nous sommes une culture distincte. Et une très petite minorité francophone au Canada. »

Vous êtes conteur, mais aussi musicien et poète. Vous avez publié un recueil de poésie intitulé Nâ et écrit en acadjonne. Quelle est la particularité de cette variante du français ? Un francophone de France comprendrait-il ?

Photo: Prise de parole/Poésie

« Un francophone de France aurait des difficultés. L’acadien a plusieurs dialectes et l’acadjonne est une variété de l’acadien propre au sud-ouest de la Nouvelle-Écosse. Je suis né au Manitoba mais j’ai grandi en Nouvelle-Écosse, qui est une autre province au sud du Québec. Un Français aura effectivement extrêmement de difficultés à comprendre. Mais, historiquement, l’acadjonne a conservé plusieurs mots anciens qui venaient du Poitou, de la langue du poitevin saintongeais. Je pense que Molière aurait plus de facilités à nous comprendre qu’un Français du XXIe siècle. »

Que signifie le titre de votre recueil, Nâ ?

« Nâ, c’est un mot qui est utilisé en acadjonne, mais qui a été emprunté au langage micmac, celui des premières nations, des peuples autochtones. Il y avait beaucoup d’échanges culturels et linguistiques avec ces gens-là. Nâ, c’est un mot que tu mets au début de ta phrase quand tu annonces un statement. 'Nâ, écoute-moi'. 'Nâ, écoute-moi là, on y va.' »

Vous avez grandi et vivez en Nouvelle-Écosse, qui est une province majoritairement anglophone. Qu’est-ce que cela représente d’être un conteur, un artiste francophone dans une province à majorité anglophone ?

Guyaume Boulianne | Photo: Irena Vodáková,  Facebook du festival Tvůrčí Afrika

« Sur un million d’habitants en Nouvelle-Écosse, 4% sont francophones et 2% acadiens. Je pense qu’un grand aspect qui me pousse à créer et à vivre en français est le fait que quand tu appartiens à la langue de la majorité, la langue devient un héritage. Alors que quand tu fais partie d’une minorité, d’une ultra-minorité même, la langue devient un choix. Moi, j’ai choisi de vivre en français et d’écrire en français. Je suis très fier d’avoir la chance de faire ça, et de voyager et de partager cette culture avec les autres. »

Est-ce la première fois que vous vous produisez en Tchéquie et en Europe ?

« Je suis allé quelque fois en France. J’ai rencontré l’organisatrice du festival à Kinshasa au Congo l’été passé. Mais oui, c’est ma première fois à Prague et en Tchéquie. En un mot, wow ! »

Vous êtes conteur en plus de vos divers talents, car je crois savoir que vous êtes aussi musicien et poète. Quel est pour vous le rôle du conteur dans la société ?

« C’est une bonne question. Cela évolue constamment et je pense que cela vient par vagues. Le conte, c’est quelque chose qui gagne ou qui perd en popularité, mais qui reste toujours constant. C'est toujours là, même si seulement un petit pourcentage de gens aiment ça et veulent faire partager les contes qui restent dans leur tête. Je crois que le rôle d’un conteur est de faire s’asseoir les gens ensemble, pour se relaxer et s’amuser. Un peu comme toutes les formes d’art, disons. C’est juste un moyen très efficace de décrocher de la vie de tous les jours. »

Vous êtes aussi musicien.  N'est-il donc pas plus facile de toucher les gens grâce à la musique, car il n’y a pas la barrière de la langue ? Pensez-vous pouvoir toucher le public tchèque grâce à votre musique ?

« Oui, je pense que c’est beaucoup plus facile avec la musique, pour des raisons moins tangibles. La musique évoque plein de choses, au-delà des barrières linguistiques. Pour cette raison, je pense que c'est peut-être plus facile de toucher un public en terre étrangère linguistique. Mais j’ai beaucoup aimé avoir de l’interprétation simultanée en même temps que le conte. Je pense qu’il y a toujours moyen de trouver. »

Dernière question sur la Tchéquie : y a-t-il des artistes, des auteurs, des poètes, des musiciens tchèques qui ont pu vous inspirer ?

« J’ai lu pas mal de Kafka. Mais la seule recherche que j’ai faite pour me préparer à ce voyage, est d’avoir lu Kundera, 'La Plaisanterie' et 'Risibles Amours'. Grâce à ça, j’ai découvert la slivovice (eau-de-vie à base de prune, ndlr). Et je dois dire que d’essayer de trouver de la slivovice le plus vite possible est plutôt une bonne préparation. »