Touhfat Mouhtare : « Interpréter le Coran comme je le souhaite, comme Elif Şafak »
Touhfat Mouhtare, écrivaine comorienne installée en France, était l’une des invités du festival Mois de la lecture d’auteurs à Brno, puis Ostrava et également à Trenčín et Prešov en Slovaquie. Elle s’est fait connaître avec son recueil de nouvelles, Âmes suspendues, et son roman Le feu du milieu, qui mêlent récits intimes et mémoire collective. À travers ses textes, elle explore notamment les liens familiaux, l’exil et la transmission. Lors de son passage à Brno, elle a accordé un entretien à RPI, en revenant d’abord sur le concept d’exil, le thème central du festival cette année.
Extraits de cet entretien disponible en audio.
Touhfat Mouhtare : « Le concept d'exil, pour moi, est un concept joyeux. Même si souvent il est présenté comme quelque chose de triste et de tragique, moi, j'ai eu la chance de le vivre de façon heureuse, puisque j'ai énormément voyagé dans mon enfance. Je pense que c'est la France qui a réussi à me retenir le plus longtemps. Donc, je vis cela vraiment comme quelque chose d'heureux, de joyeux, de pouvoir m'exprimer comme je le souhaite, de pouvoir rentrer dans mon pays d'origine, quand je le souhaite, comme je le souhaite, mais aussi d'avoir le choix. Donc, je pense que j'associerais peut-être l'exil au choix. »
Vous avez dû quitter plusieurs pays, un peu à la dernière minute, il me semble. Votre père était médecin à l'OMS ?
« C'est ça. Mon père travaillait à l'OMS, et donc il nous emmenait partout, mes frères et sœurs et moi. Et à chaque fois, il fallait quitter les pays dans lesquels nous vivions, donc le Burundi, le Congo. Le Burundi, par exemple, on l'a quitté en 1994, parce que c'était voisin du Rwanda, et il s'est passé ce qu'il s'est passé. Et au Congo-Brazzaville également, il y avait la guerre civile. Enfin, à chaque fois, il fallait partir dans la précipitation. Et donc, j'ai pris l'habitude de photographier toujours dans ma tête, dans ma mémoire, toutes les images qui m'avaient marquée, qui avaient marqué mon séjour dans ces endroits. Je pense que l'enfant que j'étais pressentait que c'était des parts importantes de cette enfance, et que donc il fallait que je garde cela bien précieusement. »
Que ressent-on en lisant à voix haute sa propre œuvre ? Alors ici à Brno, devant un public qui ne comprend pas forcément le français, donc c’est affiché en tchèque sur l’écran derrière vous. Êtes-vous habituée à lire à voix haute ce que vous écrivez ? Est-ce que vous le faites pendant votre travail d’écriture ?
« J’ai l’habitude de lire à haute voix ce que j’écris. Je le fais beaucoup quand j’ai fini d’écrire un roman, et que je veux m’assurer que tout cela a bien un sens, que c’est bien raisonnable. Et en effet, en le lisant, il m’arrive d’être surprise parce qu’on oublie, on oublie après avoir écrit. Au fil de l’écriture, on finit par oublier ce que l’on a écrit. Et donc oui, parfois, je peux être un peu surprise, agréablement ou pas d’ailleurs, mais en général, j’ai de bonnes surprises. Je me dis, tiens, je ne savais pas que je pensais, par exemple, aussi librement, ou que je m’étais donné cette liberté-là d’inventer ceci. »
Un rapport d’intimité et d’amitié avec les textes religieux
À propos de liberté, vous avez évoqué pendant la lecture, et après, pendant les livres, votre relative liberté à parler, à écrire sur l’islam et à écrire sur le Coran. Vous avez remarqué ça quand, que vous étiez finalement assez libre de pouvoir écrire ce que vous vouliez ?
« Oui, je l’ai remarqué de façon assez naïve, parce que ce n’est qu’une fois que j’ai grandi, parce que je l’ai découvert adolescente, et c’est une fois que j’ai grandi et que j’ai vu que parfois, ça pouvait poser problème quand on parle, quand on s’attaque à une ‘idéologie’, peu importe laquelle. Mais j’ai un rapport vraiment d’amitié, on va dire, avec les écritures, quelles qu’elles soient, que ce soit le Coran, le Bhagavad Gita ou la Bible. J’ai vraiment un rapport d’intimité, d’amitié avec ces textes, parce que je les perçois comme des traces, comme des tentatives de résoudre cette énigme que nous sommes. Et donc, je trouve cela très beau, très touchant. »
Que représentait la Tchéquie pour vous avant de venir ici ?
« Alors, j’avais beaucoup de... Comment dire ? Je confondais beaucoup les pays d’Europe de l’Est. Enfant, j’ai été très marquée par mon premier contact, par exemple, avec l’Albanie ou la Bosnie. Et donc, je mélangeais un petit peu tout dans ma tête. Et puis, en me renseignant un petit peu, en posant des questions, avant d’arriver, je percevais un endroit où il y a une grande envie de liberté, voire même une sorte de propension à s’emparer de sa liberté. Il y a vraiment cette impression-là que j’ai de ‘Allez, on va se libérer, on va aller battre le pavé, et on est libre, en fait’. On ne demande pas la permission. Et je pense que mon impression n’est pas démentie en arrivant. »
Des questionnements insoutenablement « légers »
Alors, je ne voudrais pas faire référence à Milan Kundera à chaque fois qu'on est à Brno et à chaque fois qu'on parle de Brno, mais il en a été question après votre lecture, parce que vous avez en commun cette référence à Kundera avec une écrivaine turque que vous admirez beaucoup.
« Oui, alors déjà, le fait d'être dans l'endroit où il a pu passer son enfance, et puis de lire devant un public qui ne me comprend pas, mais qui le comprend lui, c'est très déroutant. C'est vraiment très déroutant. Et puis le fait qu'il ait vécu en France aussi. Je pense que le rapport que j'ai, c'est un rapport qui me permet de valider ma place à moi, mon positionnement à moi en tant que romancière, le fait de dédier ma vie à cet art-là, le fait de le vivre en France, tout en étant complètement ancré dans mes origines. Je me demandais si ce n'était pas un peu une imposture. Et puis il suffisait que je lise Milan Kundera pour me rendre compte que tous ces questionnements-là, finalement, sont très ‘légers’, finalement, comme il le dit. »
L’écrivaine à laquelle je faisais référence, c’est évidemment Elif Şafak, qui est aussi une admiratrice de Milan Kundera, d’après ce que vous avez dit.
« Oui, et Elif Shafak, je pense que c’est l’une de celles qui m’ont mis le pied à l’étrier pour affirmer le fait que je voulais écrire et que je voulais en faire ma profession. C’est en la lisant que j’ai aussi signé à moi-même l’autorisation d’interpréter le Coran comme je le souhaitais, puisque c’est exactement ce qu’elle fait aussi. Et de, oui, de clamer une certaine liberté et d’écrire, non pas en tant que femme ou en tant qu’homme ou en tant que voilà, mais vraiment en tant qu’individu. Voilà, je pense qu’elle m’a donné cette liberté-là. »
Shingazidja, shimaoré, shindzuani ou shimwali ?
Quelle est votre langue maternelle ? Les langues officielles aux Comores sont le comorien, l’arabe et le français mais c’est compliqué pour le comorien parce qu’on ne parle pas la même langue selon l’île sur laquelle on habite…
« Alors, c’est un sujet assez particulier, puisqu’il n’y a pas de langue mère à laquelle seraient reliés des dialectes. Il faudrait qu’il y ait une langue matrice. Il n’y a pas de langue matrice. Il y a aux Comores quatre variantes d’une langue qui fait que l’on se comprend d’île en île. » « Donc, ma variante à moi s’appelle le shingazidja, c’est ce que je parle. Mais ça ne m’empêche pas de comprendre le shimaoré qui est parlé à Mayotte, le shindzuani qui est parlé sur l’île d’Anjouan ou le shimwali qui est parlé à Mohéli. Je peux les comprendre, même si je ne les parle pas entièrement. Donc, c’est comme si on nous avait proposé une sorte de concept complètement abstrait et que chacun avait pour charge de le faire sien. Je trouve ça très, très intéressant qu’il n’y ait pas de langue matrice, même si sur chaque île, chacun voudrait un petit peu que ce soit sa langue qui soit la langue matrice, évidemment. »
Et à l’écrit, ça se passe comment pour ces différences ?
« Alors, à l’écrit, pendant quelques temps, avant les années 1960, on écrivait avec l’alphabet perse parce que dans cet alphabet-là, à la différence de l’arabe, on peut y trouver des sons comme le P, le V, etc. Et puis ensuite, à partir des années 1960, on a eu un régime... Je pense que c’était un régime communiste qui a instauré le latin aussi. Donc là, il y avait les deux. Il y a ces deux alphabets. »
Mais chaque île écrit donc différemment ?
« Alors, oui, chaque île écrit à sa façon. Chaque langue comorienne a son propre système grammatical. Et l’un de mes anciens éditeurs, par exemple, qui est un linguiste, a même écrit plusieurs fois un dictionnaire de la langue comorienne de son île. Donc, il y a plusieurs systèmes syntaxiques grammaticaux spécifiques pour chaque île. »
« Les Comores ont une histoire qui date de très longtemps avec la Russie »
Vous évoquiez avec le public de Brno le fait qu’en plus du français il y avait aux Comores de plus en plus de possibilités d’apprendre le chinois ou le Russe. La Russie a annoncé récemment l’ouverture d’une ambassade à Moroni. Est-ce qu’on sent sur place les influences chinoise ou russe, quand on revient aux Comores ?
« Alors, il y a longtemps que je ne suis pas retournée aux Comores puisqu’ayant des enfants et les billets étant très chers, c’est toujours un peu compliqué. Mais ce que je peux en dire, c’est que ce que je sens, c’est qu’il y a en ce moment une sorte de ras-le-bol de la chape française sur le pays, on le sent au niveau de la population, chez les jeunes. »
« À mon époque, à l’époque où j’étais adolescente, on envoyait les jeunes bacheliers en France pour aller étudier ou systématiquement dans un pays francophone au Canada, au Bénin, etc. Et aujourd’hui, on les envoie en Malaisie, on les envoie en Azerbaïdjan, qui propose des bourses. Il y a d’autres pays quand même qui commencent à proposer des bourses. »
« Et avec la Russie, c’est une histoire qui date de très longtemps. On a eu un président qui a fait ses études en Russie. On a eu plusieurs cadres qui ont fait leurs études en Russie. Je pense qu’il n’y a peut-être pas une opposition aussi frontale qu’on peut l’avoir sur le continent africain envers la France, mais plutôt une volonté de garder toutes les options ouvertes. Et que tant que c’est quelqu’un qui vient nous aider à construire, très bien, construisons ensemble. Il y a cette vision-là. Mais c’est vrai que le sentiment de ras-le-bol, je commence un peu à le sentir aujourd’hui, notamment envers la France ou envers la diaspora comorienne en France, qui est peut-être parfois très donneuse de leçons. »
Le drame des kwassa-kwassa et un lagon devenu un cimetière maritime
De ce qu’on peut voir en général en Europe de la crise entre les Comores et Mayotte, c’est vraiment la vision depuis Mayotte qui prédomine. On connaît le drame des kwassa-kwassa, mais finalement on voit très peu le côté comorien de ce drame.
« Oui, pour moi, le lagon qui sépare Mayotte de ses îles sœurs, c’est le plus grand cimetière maritime au monde. Et ce sont aussi des espoirs brisés. Disons que les Comores sont devenues indépendantes sur le papier. Mais en réalité, c’est très difficile de lâcher un territoire comme celui-là. Et donc, il y a encore des frictions. Il y a encore des tensions. Et donc, forcément, c’est la population qui en subit les conséquences, et qui parfois peut a envie d’aller à Mayotte, soit pour aller chercher une autre façon de vivre, soit pour aller voir de la famille. »
« J’ai plusieurs membres de ma famille qui se sont déplacés vers Mayotte. Et en fait, je pense que c’est impossible d’empêcher des personnes de tenter d’accéder à une meilleure vie. Ça ne veut pas dire que Mayotte offre un environnement plus avantageux qu’aux Comores. Je pense qu’on est à peu près logé à la même enseigne, c’est ce que découvrent les gens une fois qu’ils y sont. Mais je pense que la vraie problématique, c’est cette sorte de querelle familiale entre Mayotte et les autres îles, où on a des habitants des autres îles ou des acteurs politiques qui croient beaucoup au retour de Mayotte dans le giron comorien. Puis, de l’autre côté, à Mayotte, une forte opposition de ce côté-là. »
« Et en fait, ce qu’essayent de faire les acteurs culturels ou les acteurs sportifs, c’est de faire en sorte d’oublier un peu les superstructures politiques, et de se dire : écoutez, bon voilà, il y a ce qui se passe là. Mais nous, qu’est-ce qu’on peut faire ? Et maintenant, il y a des gestes qui se font, qui sont très beaux. Par exemple, récemment, il y a eu la saison du Maoulide - une saison religieuse aux Comores d’inspiration soufie — et il y a eu toute une délégation mahoraise qui est venue. Ou alors, quand l’équipe de foot comorienne a été qualifiée pour la CAN, il y a une délégation mahoraise qui est venue féliciter l’équipe. Donc, il y a des échanges comme ça qui se font, qui essayent un peu de s’affranchir des questions politiques, qui restent encore très épineuses. »






