Un nouveau Musée des Survivants là où ont été sauvés les Juifs de la Liste de Schindler

Musée des Survivants

À l’occasion du 80e anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le Musée des Survivants (Muzeum přeživších) a ouvert ses portes à Brněnec, à environ 200 km à l’est de Prague, à la limite entre Bohême et Moravie. Ce musée est situé sur le site de l’ancienne usine textile où Oskar Schindler et son épouse ont sauvé environ 1 200 Juifs pendant la Shoah.

Musée des Survivants | Photo: Josef Vostárek,  ČTK

Cette ouverture marque l’aboutissement d’un projet de mémoire et de transmission historique, porté par l’un des descendants de la famille juive Löw-Beer, propriétaire de l’usine avant-guerre.

Interrogé par la Radio tchèque, Milan Šudoma, responsable du projet de l’Arche de Schindler, a tout d’abord souligné le travail de Daniel Low-Beer, qui a donné en 2020 le coup d’envoi de la rénovation du site :

Milan Šudoma | Photo: Honza Ptáček,  ČRo

« Tous les bâtiments, toute l’usine, étaient dévastés. Il a repris l’initiative en rejoignant le fonds de la Fondation Arche qui existait déjà. Son soutien financier a été tel que le fonds a pu acheter la plupart des bâtiments de l’ancienne usine, ce qui a ensuite permis de commencer à travailler à sa rénovation ».

Après la guerre et la libération par l'Armée rouge, le site a continué à être utilisé comme usine, mais dans les années 2000, les bâtiments de l'usine Schindler de Brněnec ont été abandonnés et ont commencé à tomber en ruines.

En 2016, certains des bâtiments ont été déclarés monuments nationaux, puis en 2018, la Fondation Arche a racheté le site.

Milan Šudoma a expliqué en détail la composition actuelle du lieu :

« Il y a trois bâtiments qui sont protégés en tant que monuments historiques. Il s’agit des bâtiments qui faisaient partie de l’usine ou du camp de travail d’Oskar Schindler, où il a transféré des prisonniers de Pologne en 1944. Nous avons commencé à réparer le toit de l’un de ces bâtiments, tandis que la municipalité de Brněnec répare le toit d’un autre bâtiment, dont elle est propriétaire, et souhaite y construire un centre d’information qui sera relié à notre musée. Le troisième bâtiment est l’ancien bâtiment de la blanchisserie. »

Musée des Survivants | Photo: Abaca Press/Profimedia

L’usine de Brněnec (Brünnlitz en allemand), confisquée par les nazis en 1938, a été transformée en camp annexe du camp de concentration de Gross-Rosen (sur l’actuel territoire polonais) où étaient fabriquées des munitions. C’est ici qu’Oskar Schindler, industriel allemand né à Svitavy, a transféré les ouvriers juifs employés dans son usine de Cracovie, leur évitant la déportation vers les camps d’extermination. Cette histoire a été rendue célèbre par le film "La Liste de Schindler" de Steven Spielberg.

Le musée occupe une partie rénovée de l’ancienne usine, tandis qu’une paroi de verre transparente sépare cette section des bâtiments encore en ruine, symbolisant le lien entre le passé et le présent. Le projet a aussi été financé grâce à des fonds européens, au soutien des autorités locales et à la participation de jeunes de cinq pays européens, qui ont contribué à la conception du musée.

Musée des Survivants | Photo: Abaca Press/Profimedia

Le musée propose actuellement deux expositions principales. La première, intitulée "Starting at Zero", met en lumière le travail de femmes designers issues du mouvement Bauhaus, contraintes de reconstruire leur carrière après la montée du nazisme. La seconde exposition se concentre sur la vie dans les camps de concentration, présentant des photographies, des documents et des objets personnels des survivants, tels que des valises et une moto, accompagnés de présentations audiovisuelles.

Schindler, un personnage toujours controversé avec une épouse longtemps restée dans l’ombre

Bien que le musée ne soit pas encore ouvert quotidiennement, il accueille des activités éducatives pour les écoles et prévoit d’élargir son accès au public à l’avenir. Les bâtiments restants, dont le bureau de Schindler et les baraquements des troupes SS, sont en cours de restauration pour accueillir de nouvelles expositions et un centre d’information.

Oskar Schindler | Photo: Yad Vashem/Wikimedia Commons,  public domain

« Oskar et Emilie Schindler sont la preuve qu’une seule personne peut faire la différence », indique le Musée des Survivants en citant Rena Finder, l’une des personnes sauvées par Schindler.

Oskar Schindler est un personnage controversé, comme le rappelle Milan Šudoma :

« D’un point de vue actuel, c’était un espion à l’image quelque peu négative. Nous voulons présenter les faits sans le présenter de manière univoque et permettre ainsi aux visiteurs de se faire leur propre opinion. Le fait est que grâce à lui, près de 1 200 personnes ont survécu, transportées de Pologne à Brněnec. Elles y sont restées de l’automne 1944 jusqu’à la libération et ont survécu. »

Elle aussi issue de la communauté allemande des Sudètes comme son époux, Emilie Schindler (née Pelzl en Moravie) est également devenue Juste parmi les nations.

Même Thomas Keneally, l’auteur australien du livre La liste de Schindler, aurait écrit un livre légèrement différent après plus de 40 ans, selon Milan Šudoma :

« Sa femme, Emilie Schindler, qui a peut-être eu plus à voir avec l’histoire qu’Oskar Schindler lui-même, aurait certainement eu plus d’espace. L’auteur lui-même a séjourné chez nous pendant plusieurs semaines il y a quelques années. Il devait assister à l’inauguration, mais son état de santé ne le lui a pas permis ».

Margaret Keneally | Photo: Petr Švancara,  ČTK

Pour cette inauguration récente du musée, c’est la fille de l’auteur de l’ouvrage adapté au cinéma, Margaret Keneally, qui est venue, avec des documents que son père souhaitait présenter au musée :

« J’ai apporté trois documents. D’abord des transcriptions originales des entretiens que mon père a eus avec certains des prisonniers qui se trouvaient ici, et qui parlaient de ce qu’ils vivaient ici et de leur survie. J’ai apporté aussi des transcriptions originales du procès d’Amon Göth, qui était le commandant nazi à Płaszów, en Pologne. Et j’ai apporté une partie du manuscrit original qu’il avait tapé à la main.

« Il voulait apporter ces trois choses parce qu’il voulait souligner tout d’abord, avec les interviews, l’histoire des survivants, ensuite le fait que justice avait été faite avec le procès d’Amon Göth, et enfin le fait que nous devions continuer à raconter ces histoires. La partie de l’histoire qu’il a racontée sera donc ici, et ce lieu est un élément important pour continuer à raconter cet épisode. »

Plus d'infos sur ce nouveau musée : https://arksfoundation.net/


Daniel Low-Beer : « Très fiers d'ouvrir ce musée mais il reste encore beaucoup à faire »

Arrière petit-fils d'Arnold Löw-Beer, Daniel est le descendant de cette grande famille qui s'est le plus impliqué dans l'aquisition et la rénovation de cette usine historique spoliée par les nazis. Il travaille pour l'OMS à Genève, d'où il a accordé un entretien en français à Radio Prague International.

Extraits de cet entretien à écouter dans son intégralité en appuyant sur Lecture.

Les journaux tchèques qui ont parlé de l’ouverture de ce nouveau musée des survivants ont évoqué, pour certains, une histoire de réconciliation. Est-ce que, pour vous, c’est aussi de cela dont il s’agit, d’une histoire de réconciliation ?

Daniel Low-Beer avec Eva Lustigová lors de l’ouverture du Musée des Survivants à Brněnec | Photo: Petr Švancara,  ČTK

Daniel Low-Beer : « Oui, pour moi, d’abord, c’est réconcilier notre histoire, coupée en 1938. On a eu la chance d’être invités à Brno en 2017. Ils ont dit qu’il n’y avait pas de survivants. Mais les Low-Beer sont revenus et on a pu renouveler la relation avec la communauté. Et pour moi, c’est quand même important. C’était un endroit où mon père a vécu, où mon grand-père a vécu. Donc, c’est renouveler, réconcilier notre histoire. Ça, c’est le premier pas. Et c’était très émouvant. On a marqué 80 ans depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. 80 ans aussi depuis le moment où Oskar Schindler a reçu de ceux qu’il a sauvés la bague avec les mots 'Celui qui sauve une vie sauve l'humanité' inscrits dessus. »

« Donc, pour moi, c’était une réconciliation un peu avec mon histoire. On m’a donné un peu de mon histoire de mon père, mon grand-père, dans un endroit qui était très important pour nous. Pendant des centaines d’années, avant d’être coupé brutalement en 1938. »

« Mais aussi, de pouvoir remettre cette histoire un peu universelle, des histoires des survivants qui sont là et où on peut les écouter parmi les histoires de 1 200 survivants de ce camp de concentration au centre du pays et qui est peut-être un des endroits les plus connus dans le monde de cette période. Cette histoire universelle de si tu sauves une vie, tu peux sauver le monde, c’était le premier pas d’une certaine réconciliation de notre histoire. Mais avec en arrière-plan, une déchirure terrible en 1938. Il y avait le noir et le blanc de ce moment à l’ouverture de ce Musée des Survivants, 80 ans, après la fin de la Deuxième Guerre. »

Vous parliez de cette année 2017. Ça a été crucial, c’est le moment où vous, les descendants, vous êtes venus à Brno et où vous avez entamé ce processus compliqué qui a abouti à racheter une partie de ces bâtiments, de cette usine de Brněnec ?

« Cela s'est fait par étapes, mais il faut dire que c’était très important que le maire de Brno et Meeting Brno nous aient invités en 2017 comme famille, officiellement. Ce n’était que pour un week-end. On avait les trois maisons, Alfred Löw-Beer, sa fille Greta Tugendhat née Löw-Beer et sa soeur qui était à la Villa Arnold avec le jardin au milieu. Et ils ont pensé qu’il y avait peut-être cinq, dix survivants. On est venus parfois dans les musées et les guides disaient 'Ce sont de très jolies maisons mais il n'y a pas de survivants de la famille'. Et en fait on était là. Et en 2017, ils ont pensé cinq à dix, mais il y avait 100 Löw-Beer qui sont revenus pour un week-end. »

Villa Tugendhat | Photo:  Martina Kutková,  Radio Prague Int.

Venus de plusieurs continents…

« Oui, du Canada, des États-Unis, du Brésil, d’Australie et de Paris aussi. On a passé un week-end. On était obligés de partir à la fin. Mais pour moi, j’ai écrit l’histoire de la famille dans le livre The Arks. L’histoire de Löw-Beer est derrière la villa Tugendhat et la Liste de Schindler. Et j’ai pensé que l’histoire était peut-être derrière moi, mais ce n’est pas le cas. »

Quelles ont été les principales difficultés logistiques - ou politiques - que vous avez pu rencontrer lors de ce processus de création du Musée des Survivants ?

« Le plus important était de renouveler cette relation avec la communauté de Brněnec et on a travaillé ensemble comme on a travaillé quand on a créé cette usine en 1854. C’était un petit village et on a essayé d’exprimer cette liberté des Juifs pour s’exprimer au centre de l’Europe, au cœur de l’Europe en Moravie, et elle est devenue la deuxième plus grande usine de l’Europe. Toujours avec le village. Il y avait un des systèmes de santé, un des premiers avec des assurances. C’était une relation qu’on a bâtie pendant presque 100 ans et c’était un énorme plaisir de renouveler cela. »

L’usine à Brněnec avant la reconstruction | Photo: Miaow Miaow,  Wikimedia Commons,  public domain

« On en a besoin encore de financement pour les bâtiments historiques. On attend encore l’action des politiciens pour les bâtiments les plus historiques. Mais on a fait le premier pas et on a fait les choses étape par étape. Il y a eu beaucoup de défis sur le chemin pour ouvrir ce très beau musée qui a attiré pour l’ouverture des gens de partout dans le monde. On était tous très fiers, 80 ans après la fin de la Deuxième Guerre. »

« C’était un vrai partenariat avec des gens qui ont travaillé avec nous pour la première fois depuis 1938. C’était très émouvant de mettre les histoires de ma famille qui revient dans cet endroit, de voir les Löw-Beer du Brésil revenir et d’en apprendre sur comment ils ont échappé à la mort et sont arrivés au Brésil. De mettre aussi le travail en commun avec la Shoah Foundation. On a 110 000 heures de témoignages des survivants. Donc maintenant, il y a un endroit où on peut écouter ce qui s’est passé dans cet endroit raconté par les personnes qui étaient là, les 300 personnes échappées d’Auschwitz et qui arrivent par la même entrée à Brněnec telle que peuvent la voir les visiteurs. On avait la famille de Joseph Bau pour raconter son histoire. »

Musée des Survivants | Photo: Petr Švancara,  ČTK

Joseph Bau, qui a fait des faux papiers pour lui-même contribuer à sauver des Juifs…

« Oui, il en a sauvé, à côté d’Oskar et d’Emilie Schindler. On avait aussi l’héritier d’Emilie Schindler et on avait l’histoire de Joseph Bau racontée par la famille. Ça veut dire les nouvelles histoires aussi qui sont sorties. Et on avait la famille de Thomas Keneally, qui a écrit La liste de Schindler, venue d’Australie aussi pour remettre des archives originales. Donc, c’est une petite lumière réconciliée sur ça. C’est un grand mot, mais une petite lumière contre l’obscurité de la Deuxième Guerre. On doit être conscient qu’il y avait des actes qu'il était possible de faire. C’est ce que disent les survivants. Tout le monde a dit qu’il n’y avait rien qu’on pouvait faire. C’est un mensonge parce qu’il y a toujours quelque chose, peut-être même petit, qu’on peut faire. »

Musée des Survivants | Photo: Petr Švancara,  ČTK

« Et maintenant, j’espère que ces histoires personnelles et universelles vont être racontées pour les siècles à venir. C’était le sens de ce moment de 80 ans depuis la Deuxième Guerre mondiale. Cette histoire unique de l’histoire d’Oskar Schindler avec, ce que les gens ne ne savent pas forcément dans le monde, l’endroit le plus important de cette histoire qui se joue en Tchéquie. »

Daniel Low-Beer lors de la pose de 18 Stolpersteine pour des membres de sa famille à Brno | Photo: Václav Šálek,  ČTK

Dans l'audio de cet entretien, vous pourrez notamment découvrir pourquoi le patronyme de Daniel ne comporte pas l'umlaut de Löw-Beer, en apprendre davantage sur le lien de la famille avec le rabbi Löw et Comenius en Moravie, le premier retour en Tchécoslovaquie de son père avec lui enfant en 1973, les liens avec la célèbre villa Tugendhat, la récente pose de 18 Stolpersteine pour des membres de sa famille à Brno, ainsi que sur les premiers textiles présentés la semaine dernière à Paris de la collection Löw-Beer Touch de la marque LB Sons, qui a relancé la production en 2024 et s’inscrit dans la tradition de conception et de fabrication du textile en Moravie.