Un portrait photographique ? Attraper une image de quelqu'un et la garder pour soi...

Isabelle Huppert, photo: Carole Bellaïche

A la une de l'actualité culturelle le Festival du film français. Sa 9e édition se déroule à Prague et dans les régions du 23 au 27 novembre. Une trentaine de films sont à l'affiche, dont « Les glaneurs et la glaneuse », un documentaire d'Agnès Varda, la réalisatrice française que vous entendrez dans ce magazine. Rencontre également avec Carole Bellaïche et Frédéric Poletti, deux photographes de la revue les Cahiers du cinéma. Ils exposent leurs portraits d'acteurs et de réalisateurs au cinéma Svetozor...

« Les glaneurs et la glaneuse », film documentaire réalisé en 1999 par Agnès Varda, est sorti le 23 novembre dans les salles en République tchèque. Au printemps 2001, la célèbre réalisatrice l'a présenté en personne à Prague, au festival des films documentaires axés sur les droits de l'homme, One World. Les glaneurs et la glaneuse y ont gagné le Grand prix. A cette occasion, Agnès Varda a confié :

« Le sujet que je traite, c'est le droit de l'homme de ramasser les restes. J'ai été à la rencontre de ceux qui vivent des restes, qui ramassent dans la rue, dans les marchés, à la campagne. Ceux qui sont tellement pauvres qu'ils ouvrent les poubelles et ramassent ce qui est jeté. C'est une population très particulière. Et les spectateurs sont très reconnaissants, parce que je leur fais connaître les gens à qui ils ne parlent jamais ! En même temps, comme je suis une baladeuse, une glaneuse moi-même qui se promène en France, en voiture ou en train, j'ai rencontré d'autres gens qui avaient des choses amusantes à dire. Et je les ai laissés parler. Moi-même, je parle de moi avec simplicité. Comme tous les artistes, je pique des idées, des émotions, des images...Et j'en fais un film. Comme m'a dit un journaliste du Midi Libre : c'est un film grave, de bonne humeur. Je crois que ma bonne humeur est un élément de partage aussi important que la conscience, aussi important que la gravité. »


Isabelle Huppert, Jeanne Balibar, Jean-Claude Carrière, Krzysztof Kieslowski, les frères Larrieu, Michel Piccoli, Romain Duris... Souriants, pensifs, cigarette à la main, dans la rue, dans des cafés... Voilà comment ces grandes figures du cinéma français apparaissent sur les portraits photographiques réalisés par Carole Ballaïche et Frédéric Poletti pour la prestigieuse revue les Cahiers du cinéma. Ils sont exposés, en marge du Festival du film français, au cinéma pragois Svetozor. Carole Bellaïche collabore aux Cahiers du cinéma depuis 1992. Trois ans plutôt, elle a organisé sa première exposition personnelle, présentant sa série de photos de stars françaises dans les musées parisiens. Elle parle de son modèle préféré :

« Isabelle Huppert adore être photographiée. Elle se glisse dans une séance photo, elle s'abandonne... On dirait qu'elle se délecte à être photographiée, ce qui est très agréable pour le photographe. Elle a envie qu'on prenne des choses d'elle. C'est une attitude presque étrange. Les journées passées avec Isabelle Huppert pourraient ne pas se terminer, si à un moment donné, épuisé, on ne dit pas : là, je ne peux plus, j'ai besoin de m'arrêter ! Elle, elle n'est jamais fatiguée. Il est vrai que j'ai fait beaucoup de photos avec elle... Elle a vraiment l'aura de la star, la perfection des traits, elle prend la lumière d'une certaine façon... Moi, je l'a compare souvent à Garbo. Mais il ne faut pas simplement se retrouver en face d'elle et la photographier. Il faut la surprendre ! Pour moi, comme j'ai fait tellement de photos avec elle, c'est assez difficile... Sinon, j'ai aimé photographier par exemple Catherine Deneuve, actrice qui me faisait rêver quand j'étais petite fille ! Je l'ai photographiée il n'y a pas longtemps. J'ai rencontré une femme très belle, intelligente qui voulait partager quelque chose et qui a senti que je l'aimais aussi. Je pense qu'il faut montrer aux gens qu'on les aime. Après, ils donnent en échange. Voilà pourquoi la séance avec Deneuve a été réussie. »

« J'ai été introduite dans le milieu du cinéma par une autre photographe, Dominique Issermann, aujourd'hui très connue en France et dans le monde... Elle m'a poussée à devenir photographe, quand j'avais 14 ans. Elle m'a envoyé des comédiens qui avaient besoin de portraits pour leur book, parce qu'elle n'avait plus le temps de le faire... J'ai fait donc mon premier portrait à 16, 17 ans. J'avais très peur. Ensuite, j'ai pris l'habitude assez rapidement de photographier les comédiens, à partir de l'âge de 19 ans, j'ai commencé à photographier les gens plus célèbres. J'ai trouvé une complicité avec eux assez évidente, sans me poser trop de questions. »

La complicité, la confiance, croyez vous qu'elles sont essentielles dans la relation entre le photographe et la personne photographiée ?

« Dans la relation, oui. »

Mais on n'a pas le temps d'établir une véritable relation...

« Les relations entre les modèles et les photographes ne peuvent durer que cinq minutes. Mais elles existent quand même. Il y en a qui durent des années, puis il y a des moments de complicité qui durent vraiment le temps de la photo. Je vois bien, maintenant, qu'avec certaines personnes, il s'est passé quelque chose de fort, pendant quelques minutes... On emmène l'image avec nous, on les laisse, mais on a notre image et on part avec, elle nous accompagne toute notre vie. Voilà ce qu'on cherche. Attraper quelque chose de quelqu'un et le garder pour soi. »

Lors d'une séance photo, c'est vous qui organisez tout, qui choisissez l'endroit, les décors... ?

« Certaines séances pour les Cahiers du cinéma sont très différentes de celles que je fais pour d'autres journaux, pour la presse féminine. Pour les Cahiers, j'ai fait à peu près la moitié des photos à Paris et la moitié dans des festivals, où le lieu était décidé par les attachés de presse. Dans les festivals, les rendez-vous s'enchaînent. Le cinéaste et là et il reçoit toutes les dix minutes un journaliste différent. Cela donne une photo à l'instantané, il faut trouver tout de suite comment le photographier. C'est comme des gammes au piano. Pour les Cahiers, il s'agit souvent de photos très naturelles de cinéastes qui ne demandent pas de préparation spéciale, maquillage, coiffure etc., comme pour les actrices. Souvent, les séances se déroulent chez les gens ou dans les hôtels, où le décor est imposé. Il faut aller vers l'autre et faire la photo. Par contre pour les actrices ou acteurs que je photographie sur toute une journée, c'est moi qui choisis le décor et l'équipe. Tout est plus lourd et plus compliqué. Surtout, je choisi les lieux, c'est extrêmement important pour moi. Si on me fait photographier quelqu'un dans un lieu que je n'aime pas, je rate mes photos. »

Quels sont alors vos lieux préférés ? A part les musées...

« Eh bien, les musées. Toute sorte de musées. Sinon, les espaces grands, des lumières du jour qui rentent par de grandes fenêtres. Des lieux plutôt chargés, pas trop vides, pas trop froids. Des cafés. J'adore les cafés ! J'aime les lieux habités. »

Frédéric Poletti est iconographe et journaliste. Il a exposé notamment au Domaine de Kerguehennec, il collabore à Télérama, Marie-Claire, Libération et à d'autres journaux et magazines encore. Passionné de tramways, il envisage de revenir à Prague et de photographier ce moyen de transport emblématique de la capitale tchèque... On l'écoute :

« J'aime beaucoup mettre en scène les metteurs en scène. Et puis les actrices. J'ai adoré photographier Jeanne Balibar. Ce qui s'est passé avec elle, pour les Cahiers du cinéma, dont elle a fait la couverture, c'est que je l'ai prise en contre-plongée. C'est une image d'elle qui n'est pas habituelle dans les magazines féminins. J'aime travailler pour les Cahiers, c'est parce qu'il y a une forme de liberté. C'est un magazine qui est encore assez ouvert, assez particulier, il laisse le photographe s'exprimer, ce qui est plutôt rare. Les magazines ont des exigences différentes, ils attendent une image qui correspond à leur image. En même temps, c'est un exercice de style. »

L'exposition « Portraits des Cahiers du cinéma » se déroule jusqu'au 30 novembre au cinema Svetozor, rue Vodickova, au centre de Prague.