Une campagne de désinformation cherche à attiser les tensions entre Prague et Varsovie
Une campagne visant à faire croire que la Pologne voudrait récupérer une partie du territoire tchèque a récemment fait le buzz sur les réseaux sociaux des deux côtés de la frontière. Révélée par le site Seznam Zpravy, cette affaire est considérée par les services de renseignement comme une opération d’influence en provenance de la Russie.
« Těšínsko je české », soit « la région de Těšín est tchèque ». Ces derniers temps, des affiches appelant à manifester contre de prétendues revendications territoriales polonaises avaient circulé sur le Facebook tchèque. L’annonce promettait un rassemblement à Třinec, dans la région de Těšín, et dénonçait la volonté supposée de Varsovie de récupérer une partie du territoire tchèque. Sauf que la manifestation n’avait pas été déclarée à la mairie et que son organisateur, un certain Adam Sikora, semble ne pas exister.
L’enquête publiée la semaine dernière par Seznam Zprávy révèle une opération beaucoup plus élaborée qu’une simple intox publiée sur les réseaux sociaux. Le profil présenté comme étant celui d’Adam Sikora utilisait notamment une photographie vraisemblablement générée par l’IA. Cette personne qui se prétendait aussi propriétaire d’une maison située dans la région de Těšín mettait en vente son bien dont les photos ont elles aussi été générées de manière artificielle. En outre, le logo du syndicat KOVO a été utilisé sans autorisation pour rendre l’appel à manifester plus crédible.
L’opération ne s’arrêtait pas à Facebook. En Pologne, de faux comptes ont diffusé un fake présenté comme un document officiel du gouvernement polonais et annonçant des revendications territoriales. Ce document avait d’abord été publié par un faux profil se faisant passer pour celui de l’ambassadeur tchèque en Pologne, Břetislav Dančák. Les auteurs ont ensuite créé une copie d’un véritable site de la Radio publique tchèque, iRozhlas, en utilisant une adresse quasi identique à celle du site original. Sur cette interface ressemblant à s’y méprendre aux pages réelles, un article fabriqué de toutes pièces y affirmait notamment que les habitants des territoires concernés commençaient à vendre leurs biens dans la crainte d’une intervention polonaise. Le site de la radio régionale polonaise PiK a été carrément piraté, avec vol de mot de passe de l’un de ses journalistes, afin d’y publier un faux article annonçant que la Pologne s’apprêtait à occuper quelque 600 hectares de territoire tchèque. Tout en se référant aux médias tchèques !
Cette campagne de désinformation pour le moins sophistiquée s’appuie sur un différend territorial bien réel, portant sur quelque 368 hectares que la Pologne réclame depuis longtemps à la Tchéquie. Ce contentieux trouve ses racines dans le conflit autour de la région de Těšín, qui avait notamment donné lieu à la guerre dite des Sept Jours en 1919 entre la Pologne et la Tchécoslovaquie. Si un traité datant de 1958 a officiellement réglé les différends frontaliers, certaines questions sont restées en suspens et font depuis l’objet de discussions diplomatiques, sans qu’il soit à aucun moment question d’une annexion quelconque. La campagne actuelle ravive donc artificiellement un vieux contentieux historique qui peut encore trouver un écho dans cette région.
Sans surprise, les services de sécurité polonais et tchèques soupçonnent la Russie d’être impliquée, même si rien ne lui a été pour l’heure officiellement attribué. Selon l’autorité polonaise pour la sécurité cybernétique NASK, les méthodes utilisées correspondent à celles déjà observées dans des opérations d’influence attribuées à la Russie. L’objectif pourrait être de fragiliser les relations entre deux pays qui comptent - ou ont récemment compté - parmi les soutiens les plus actifs de l’Ukraine face à la Russie. Le think tank Prague Security Studies Institute vient d’ailleurs de présenter les premières conclusions d’une étude sur l’utilisation et la manipulation de l’histoire de l’Europe centrale par la propagande russe, dont nous aurons l’occasion de reparler bientôt sur notre antenne.
L’affaire a également provoqué un début de polémique à Prague. Le Premier ministre Andrej Babiš a reproché aux services de renseignement tchèques (BIS) de ne pas l’avoir informé à temps de la campagne. Selon lui, il n’aurait reçu les premières informations que le jour où il a convoqué le Conseil de sécurité de l’Etat. Il a aussi critiqué l’ambassadeur tchèque à Varsovie, Břetislav Dančák, auquel il reproche de ne pas avoir fait remonter l’affaire au ministère des Affaires étrangères dès qu’il en avait pris connaissance. Le gouvernement a annoncé vouloir améliorer la circulation de ce type d’informations à l’avenir.
Le journaliste à l’origine de l’article de Seznam Zprávy rappelait toutefois ce week-end sur les réseaux sociaux que peu après son arrivée au pouvoir, le gouvernement actuel a congédié des ministères la plupart des personnes chargées de ce toutes ces questions d’opérations d’influence, ainsi que le fait qu’une des plus proches collaboratrices d’Andrej Babiš a, par le passé, elle-même relayé de la propagande russe.
La campagne de désinformation autour des prétendues revendications polonaises fait écho, par contraste, à la plaisanterie lancée en 2022 sur les réseaux sociaux tchèques et polonais autour d’une « annexion » tchèque de Kaliningrad, qui promettait aux Tchèques un accès à la mer Baltique. A gros renfort de blagues et d’exagérations, les internautes malicieux avaient multiplié cartes et revendications fictives, en s’appuyant notamment sur le lien historique de l’enclave avec le roi de Bohême Přemysl Otakar II, tout cela pour tourner en dérision les velléités annexionnistes russes en Ukraine.
Mais, contrairement à la campagne de désinformation actuelle, il était évident qu’il s’agissait d’un ‘running joke’ où personne ne cherchait à faire passer une fiction pour un fait, même si certains médias russes ont pris – ou ont fait semblant de prendre – cette anecdote au sérieux. Dans la récente affaire de Těšín, au contraire, faux documents, faux médias, faux profils et images générées par IA ont été utilisés pour donner crédit à une histoire inventée de toutes pièces et tenter d’attiser les tensions entre Tchèques et Polonais. Pas de chance pour les acteurs de la désinformation, les relations tchéco-polonaises sont au beau fixe et à côté des démentis officiels de rigueur, de nombreux internautes facétieux n’ont pas tardé à inonder les réseaux tchèques et polonais de memes rappelant l’amitié entre les deux voisins.





