Quand les Tchèques s’amusent sur Twitter en annexant Kaliningrad

Et si la Tchéquie revendiquait l’enclave russe de Kaliningrad fondée au Moyen Age en l’honneur d’un roi de Bohême ? D’une boutade partie d’un tweet polonais réagissant aux annexions infondées de la Russie en Ukraine et à ses pseudo-référendums, les réseaux sociaux tchèques se sont enflammés ces derniers jours, signe de la vitalité d’un sens de la dérision local. Peut-être aussi du besoin d’un peu de légèreté dans un contexte géopolitique angoissant.

Qui ne parle pas tchèque a sans doute raté le plus beau raz-de-marée de blagues submergeant mardi les berges du réseau social Twitter. L’idée de rattacher – ou annexer, c’est selon – l’enclave russe de Kaliningrad a commencé fin septembre par une petite phrase d’un tweetos polonais, solidaire de ses voisins tchèques enfermés dans leur pays enclavé : « Il est temps de diviser Kaliningrad pour que nos frères tchèques aient enfin un accès à la mer ».

Reprise par quelques anonymes tchèques, mais aussi par l’eurodéputé chrétien-démocrate Tomáš Zdechovský (KDU-ČSL) la blague a pris des proportions inédites mardi, avec la création d’un compte Twitter annonçant : « Après un référendum réussi, 97,9 % de la population de Kaliningrad a décidé de fusionner avec la République tchèque et de rebaptiser Kaliningrad en Královec. »

Référence à un référendum en ligne lancé par Andrej Poleščuk, un Biélorusse vivant en Tchéquie, très actif sur les réseaux, la boutade a depuis vécu sa petite vie. Tant et si bien que 12 heures seulement après sa création, le compte @KralovecCzechia comptait déjà 20 000 abonnés mardi soir (près de 65 000 ce jour…).

Depuis le 4 octobre, les memes ont foisonné, réveillant chez les Tchèques un humour potache et un sens de la dérision – et de l’autodérision – à nul autre pareil. Anonymes ou institutions officielles s’en sont depuis donné à cœur joie.

Première liaison ferroviaire établie entre Prague et Kaliningrad,

première antenne de l’assurance maladie tchèque, futur décrochement local de la Radio et Télévision publiques tchèques,

possibilité d’acheter de l’immobilier sur un des sites les plus courus en la matière, page Wikipedia tchèque de Kaliningrad actualisée, bulletin météo de la TV tchèque présentant le temps à « Královec » et même « création » d’une marine militaire tchèque !

Impossible de faire ici la liste de tous les détournements qui ont émergé depuis quelques jours, les réactions venant même des plus hautes sphères puisque le ministre des Affaires étrangères en personne, Jan Lipavský (Pirates), s’est fendu d’un tweet laconique mais assez clair : « Le partenariat avec nos voisins baltes n’a jamais été aussi fort ».

Mais alors d’où vient cette idée de rattacher, ou plutôt d’annexer sans autre forme de procès, à l'instar de la Russie en Ukraine, l’enclave de Kaliningrad/Královec ? Parce que la ville de Kant, qu’on appela aussi Königsberg en son temps, doit en partie sa fondation au roi de Bohême Přemysl Otakar II, comme le rappelait récemment l’historien français Loïc Chollet sur notre antenne :

« Fondée par un roi tchèque, ou en tout cas avec la participation d’un roi tchèque – c’est sûr. Quant à savoir si la ville est balte, teutonique, allemande, russe, etc., je serais tenté de dire que c’est une ville cosmopolite à l’identité multiple comme c’est le cas de quasiment toutes les villes dans l’Europe médiévale. »

La complexité de l’Histoire n’étant pas une notion familière du Kremlin, les petits farceurs de Tchéquie se sont ainsi allègrement lâchés en imaginant un retour de la Kaliningrad historique à la Tchéquie.

La blague va loin puisque rendez-vous est d’ores et déjà pris ce lundi 10 octobre à 16h devant l’ambassade de Russie pour faire valoir – de manière ludique, bien sûr – ces prétentions territoriales tchèques :

Si quelques esprits chagrins ont émis çà et là quelques doutes sur la pertinence de ce « running joke », appelant à s’intéresser désormais à de « vrais sujets », le flot de memes n’a pas tari, réveillant chez beaucoup un sens typique de la « recese » aux vertus thérapeutiques en cette période anxiogène.

En tchèque, « recese » ne veut pas seulement dire « récession économique », mais il signifie aussi « farce, canular », révélateur d’un certain état d’esprit dans la culture tchèque. Une culture et un imaginaire collectif façonnés notamment par les aventures du Brave soldat Chveïk, roman satirique de Jaroslav Hašek de 1921 mettant en scène un personnage naïf, incompétent mais rusé, qui tourne en dérision l’armée et la guerre. Dans le même style « récessif » donc, Jára Cimrman, héros national tchèque, mais totalement fictif, né de la plume des comédiens Zdeněk Svěrák et Ladislav Smoljak à la fin des années 1960.

La blague sur Kaliningrad a essaimé et a été remarquée à l’étranger, jusque dans les médias russes dont certains ont pris l’histoire un peu trop au sérieux, dénonçant l’esprit « revanchard » des Tchèques et ignorant sans doute que, pour paraphraser Ionesco, « là où il n’y a pas d’humour, il n’y a pas d’humanité, il y a des camps de concentration. »