Une valise ayant appartenu à Milena Jesenská refait surface après plus de 80 ans
Une petite valise ayant appartenu à la journaliste et écrivaine Milena Jesenská vient d’être acquise par le Musée de la littérature tchèque et intégré à ses collections. Jusqu’à récemment, l’objet avait été conservé par la famille d’une de ses compagnes de cellule.
Hormis ses écrits pour des journaux, magazines, ses traductions en tchèque des textes de son ami Franz Kafka ou encore sa correspondance, il nous reste peu de choses ayant appartenu à Milena Jesenská, esprit libre, figure du journalisme et du féminisme tchécoslovaque de l’entre-deux-guerres. Car après son arrestation par la Gestapo dès 1939 pour activités de résistance, la plupart de ses biens sont confisqués ou détruits par les nazis.
La récente découverte d’une petite valise lui ayant appartenu est donc un événement qui fait resurgir tout un pan de son histoire. Longtemps conservé dans une famille pragoise, ce bagage vient d’être acquis et intégré aux collections de l’institution chargée de préserver les archives littéraires nationales. La petite valise de cuir d’environ quarante-cinq centimètres de large n’a rien d’exceptionnel en apparence, sinon sa propriétaire d’origine.
Elle a été conservée pendant plus de huit décennies par la famille de l’historien Arno Pařík. Sa mère, Božena Paříková, a été emprisonnée à la prison de Pankrác à Prague pendant l’occupation nazie, où elle a partagé un temps sa cellule avec Milena Jesenská, comme le rappelle l’archiviste Petr Kotyk :
« Au tournant des années 1939-1940, Božena Paříková a été emprisonnée à la prison de Pankrác en tant que membre de la Résistance. Elle collectait de l’argent pour les familles privées de soutien financier après l’arrestation par les nazis de l’un des leurs. En prison, elle partageait une cellule avec Milena Jesenská. Celle-ci avait été arrêtée pour avoir aidé des antifascistes et des Juifs à fuir à l’étranger. »
Lorsque Milena Jesenská est transférée vers l’Allemagne par les autorités nazies, les deux femmes échangent leurs bagages.
« Milena Jesenská a été envoyée à Dresde pour y être jugée mais elle n’avait pas assez de place pour transporter toutes les affaires qu’elle avait accumulées en prison. Alors Božena Paříková lui a donné sa grande valise. Elle a gardé à la place la petite valise de Milena Jesenská. »
Božena Paříková sortira de prison en 1940 et emmènera la valise avec elle, la conservant dans son appartement de la rue Spálená à Prague pendant des décennies. Milena Jesenská, elle, est déportée au camp de Ravensbrück où elle mourra quatre ans plus tard, minée par de graves problèmes de santé. Là-bas, elle s’efforce malgré tout de prêter main forte à ses codétenues. Traductrice de la correspondance de Milena Jesenská pendant la période de la guerre, Hélène Belletto-Sussel nous avait raconté comment la journaliste et résistante puisait sa force dans l’aide à autrui :
LIRE & ECOUTER
« Plusieurs choses l’ont aidée en dépit de ses problèmes de santé. Elle a été aidée par des camarades tchèques, des communistes, qui ont tout mis en œuvre pour qu’elle soit affectée à l’infirmerie. Elle n’avait donc pas les mêmes conditions de détention que les autres. C’était très important d’avoir une fonction particulière à l’intérieur des camps. Il y a aussi l’amitié avec Margarete Buber-Neumann, un pilier, un élément qui l’a tenue debout. Et puis il y avait aussi ses convictions. Dans son livre Prisonnière chez Staline et Hitler, Margarete Buber-Neumann dit : ce qui m’a fait tenir, ce n’est pas seulement ma bonne santé, c’est l’idée qu’on peut être utile à quelqu’un, le désir de faire quelque chose pour les autres. Et ça, Milena l’avait aussi. A l’infirmerie, elle savait qu’elle pouvait faire des choses. Je pense que pour quelqu’un comme elle, il était capital de savoir qu’elle n’était pas là comme un simple objet mais comme un être qui avait encore une volonté et un pouvoir. Ce pouvoir, elle savait le trouver là où il était : ce n’était pas grand-chose, mais ce n’était pas rien. Malheureusement, la maladie l’a rattrapée… »
La valise aujourd’hui redécouverte renvoie à l’existence mouvementée de Milena Jesenská, grande figure de la Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres, dont le destin tragique épouse celui de son pays. Née à Prague le 10 août 1896 dans une famille d’intellectuels, elle évolue dans l’effervescence de Prague, capitale cosmopolite où se croisent langues, cultures et traditions, où les écrivains tchèques, allemands et juifs se côtoient dans les cafés et les cercles littéraires. C’est dans ce contexte qu’elle rencontre notamment Franz Kafka dont elle sera la première à traduire les textes en tchèque. C’est aussi dans cet environnement bouillonnant que Milena développe son goût pour la littérature et le journalisme. Elle écrit notamment pour plusieurs journaux influents de l’époque. Ses textes se distinguent par leur sens de l’observation et leur sensibilité sociale. Quand elle croise le destin de Božena Paříková en prison, elle est donc connue et reconnue, comme le rappelle Petr Kotyk :
LIRE & ECOUTER
« Elle était une journaliste renommée de la Première République tchécoslovaque. Elle écrivait notamment pour la revue de référence, Přítomnost, éditée par Ferdinand Peroutka. Elle dénonçait les injustices sociales et défendait les droits des femmes. Pour Božena Paříková, cette rencontre est restée inoubliable. »
Inoubliable également le récit qu’elle a fait à ses fils d’un moment dramatique dans la cellule de Pankrác et dont seule sa famille avait connaissance jusqu’à présent :
« Selon un des fils de Božena Paříková, Milena Jesenská aurait un jour cassé ses lunettes dans sa cellule, avalé les éclats de verre pour tenter de se suicider. Un gardien tchèque lui aurait ensuite apporté du chou à manger pour envelopper les fragments de verre et permettre leur passage dans son corps. Elle a survécu, mais seulement quelques années, avant de mourir dans un camp de concentration nazi. »
Marquée par le temps, la petite valise en cuir de Milena Jesenská porte encore deux étiquettes d’hôtels datant de l’époque où elle a vécu à Vienne avec son mari Ernest Pollak, au début des années 1920. Il sera possible de la voir au Musée de la littérature tchèque, dans le cadre d’une future exposition consacrée à la scène littéraire germanophone de Prague, témoin d’un passé englouti par la Deuxième Guerre mondiale.






