Václav Havel, une pensée pour notre temps

Václav Havel

Václav Havel aurait eu 90 ans cette année. Quinze ans après sa mort, la pensée de l’ancien dissident et président tchèque continue pourtant de résonner avec une étonnante actualité. Son éthique de la responsabilité personnelle, de la nécessité de « vivre dans la vérité », mais aussi son analyse des mécanismes du mensonge conduisant à la peur et de la résignation sont des notions qui peuvent nous servir de boussole à l’heure de la crise profonde que traversent nos démocraties, amplifiée par la polarisation et la désinformation. Radio Prague Int. a interrogé le philosophe français Frédéric Worms, directeur de l’Ecole normale supérieure à Paris, pour qui l’héritage intellectuel de Václav Havel est précieux pour comprendre les dangers auxquels nos sociétés sont aujourd’hui confrontées.

Václav Havel est mort il y a bientôt quinze ans et, en ce mois d’octobre, il aurait eu 90 ans. Pourtant, on a parfois le sentiment que certaines de ses analyses n’ont jamais été aussi actuelles. Pourquoi ? Qu’est-ce que Havel nous permet de comprendre de notre époque que nous comprenons moins bien sans lui ?

Frédéric Worms | Photo: Birtilla,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

« Merci beaucoup de votre invitation. Je suis un peu ému par cette discussion que nous enregistrons le jour même de l’anniversaire de Václav Havel. Il aurait eu 90 ans, et c’est extrêmement important. Je pense que l’une de ses forces – qu’il partage d’ailleurs avec tout le mouvement de la Charte 77 – est d’avoir relié une opposition politique, une crise politique, avec tous ses aspects, à une philosophie générale, à une philosophie de la vie et à une œuvre culturelle. Aujourd’hui, dans les urgences et les crises très profondes que nous traversons, nous avons de nouveau besoin d’une boussole telle que celle-ci. Il ne s’agit pas forcément de reprendre exactement les idées de l’époque, mais je suis convaincu qu’il faut faire ce travail de fond en même temps que l’on lutte sur le quotidien. C’est ce qu’ils ont fait dans les années 1960 et 1970. Cela leur a permis d’être prêts lorsque le moment est venu : ils avaient aussi une boussole profonde. Václav Havel, Jan Sokol, que j’ai très bien connu, et toute cette génération autour de Jan Patočka avaient une armature philosophique et artistique profonde qui leur permettait d’articuler les différents temps de la politique : l’urgence immédiate et une vision de fond. »

Václav Havel n’est pas, de prime abord, un théoricien politique. C’est d’abord un écrivain, un dramaturge, mais aussi un dissident et un intellectuel engagé. Est-ce que cette position extérieure aux institutions et, au départ, aux idéologies lui a justement permis de produire une pensée politique aussi singulière ?

'Les Lettres à Olga' | Photo: Ian Willoughby,  Radio Prague Int.

« Je ne suis pas du tout spécialiste de son œuvre. Je connais un peu ses textes et j’ai essayé de lire assez attentivement ceux de la période de la Charte 77, puis ceux de la période où il est devenu président. Mais ce que je ressens, notamment lorsqu’il parle lui-même de la culture, c’est qu’il aurait pu avoir une carrière d’homme de théâtre et devenir une figure majeure de la culture tchécoslovaque et européenne. Or les atteintes à la liberté de la culture lui ont paru porter atteinte à quelque chose de très profond dans l’être humain et dans la politique. Dans les textes d’intervention que j’ai relus, notamment ceux des années 1970 et les Lettres à Olga, il montre quelque chose d’extraordinaire : les atteintes à la culture pourraient sembler secondaires, mais elles portent en réalité atteinte au cœur même de la démocratie, au cœur même de l’être humain et de son rapport à la vérité. Il a donc pris de façon existentielle et politique ce qu’il aurait pu ne vivre que comme une violence personnelle ou comme une atteinte à un secteur particulier, celui de la culture. Il en a immédiatement vu la portée fondamentale et transversale. »

La vérité comme expérience et comme pouvoir  

L’un de ses essais fondamentaux est Le Pouvoir des sans-pouvoirs, publié en 1978 dans le contexte de la Charte 77. Václav Havel y analyse un système où le pouvoir ne tient pas seulement par la coercition, mais aussi par la participation quotidienne des individus à ce qu’il appelle la « vie dans le mensonge ». Quand Václav Havel parle du « pouvoir des sans-pouvoirs », de quel pouvoir parle-t-il exactement ?

« Je commencerais peut-être par un autre mot très important qui, pour moi, est de nouveau au cœur de notre époque : la question de la vie. Dans son expression ‘vivre dans la vérité’, il y a vraiment un sens littéral au mot ‘vie’. Havel dénonce, dans les années 1970, une sorte de mensonge généralisé qui ne prend peut-être plus la forme visible d’une terreur immédiate et absolue, mais qui se déguise sous un aspect ordinaire et qui, en fait, est mortel au sens littéral. Vivre dans le mensonge, in fine, c’est perdre le sens de la vie, c’est même perdre la vie tout court. C’est céder à ce qu’il appelle la mort. La relecture des Lettres à Olga m’a énormément frappé sur ce point. A l’inverse, dans ‘vivre dans la vérité’, il n’y a pas seulement une image ou une métaphore. Il ne s’agit pas simplement de dire que lorsque l’on peut dire la vérité, l’exprimer politiquement, culturellement ou dans la conversation, on vit dans une ambiance différente de celle du mensonge. C’est véritablement vital.

Édition samizdat de 'Le pouvoir des sans-pouvoir'

C’est un pouvoir très profond, un engagement qui retentit sur la vie. Havel dit que la vérité n’est pas seulement un savoir, mais une expérience. C’est donc un véritable pouvoir. Le mensonge a un pouvoir négatif ; le rapport à la vérité nous donne au contraire la possibilité d’agir. Ce n’est évidemment pas un pouvoir au sens d’un effet immédiat sur autrui. Mais, pour avoir un effet sur autrui, il faut d’abord avoir un effet sur soi-même. C’est résister à la destruction de la subjectivité, qui est elle-même au cœur de la démocratie.

Photo du film « La vie selon Václav Havel » | Photo: ČT

Je travaille beaucoup aujourd’hui sur la question de la subjectivité démocratique. Des gens comme Winnicott, à la même époque que Václav Havel, ont montré que l’un des effets de la dictature, de la guerre et de la peur est de détruire la subjectivité. Maintenir une subjectivité qui tient à la vérité, c’est donc la condition de tout le reste. Havel l’a vu très profondément. Il faut prendre la vie comme la source de tous les pouvoirs, de tous les pouvoirs d’action. C’est un pouvoir qui n’est pas directement soutenu par les institutions, mais sans lequel les institutions ne peuvent pas se maintenir. »

Václav Havel, indispensable comme Albert Camus et Simone Veil

La pensée de Václav Havel s’est déployée dans le cadre d’un système totalitaire. Peut-on transposer cette réflexion à nos démocraties, où le pouvoir passe davantage par l’information, les réseaux sociaux, les algorithmes, la pression sociale ou encore la polarisation ? Nos sociétés sont aujourd’hui fragilisées à ce niveau-là.

Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.

« Oui, et je pense que Havel est justement indispensable aujourd’hui pour cette raison. Il a critiqué le totalitarisme non pas simplement comme un épisode politique ou comme une dérive d’une idéologie parmi d’autres. Il l’a critiqué au nom de la haine et du mensonge. Il nous rappelle que la haine et le mensonge ne peuvent pas l’emporter sur la vérité et sur l’amour. Je pense qu’il serait à la fois affolé par ce qui se passe aujourd’hui et qu’il nous dirait, à chacune et à chacun : ne cédez pas à ces vertiges-là, continuez de vous parler librement. La vérité n’est pas seulement un savoir objectif. Ce sont aussi nos expériences individuelles, réelles et indubitables, de la vie et de la mort, du mensonge et des menaces.

Jan Sokol | Photo: Jan Bartoněk,  ČRo

Je dirais même que Havel fait partie des figures qui peuvent nous aider aujourd’hui. Nous ne sommes pas obligés de reprendre exactement le fondement qu’il donne à cette ‘vie dans la vérité’. Est-ce une transcendance ? J’ai beaucoup parlé de lui vie avec Jan Sokol qui partageait avec Havel, me semble-t-il, cette idée que la vie doit avoir une transcendance, quelque chose de supérieur à l’homme pour résister à la dictature. Moi je pense que, effectivement, la vie dans la vérité est indispensable contre le mensonge, mais s’enracine dans l’amour humain plutôt que dans une transcendance. Havel est, à cet égard, une figure aussi indispensable que Camus ou Simone Veil : des figures qui donnent à l’Europe une architecture intellectuelle, morale et politique à laquelle il faut impérativement revenir. Il a nommé nos dangers d’aujourd’hui : le mensonge et la haine. »

Václav Havel est évidemment très convaincant comme dissident. Il est plus tard devenu président et est donc passé, d’une certaine manière, de l’autre côté : celui du détenteur du pouvoir. Son expérience présidentielle a-t-elle changé quelque chose dans sa pensée ? Peut-on conserver une éthique de la responsabilité lorsqu’on entre dans le monde du compromis politique et de l’exercice concret du pouvoir ?

« Je suis très mal placé pour le dire : je suis citoyen d’un autre pays européen. Mais je pense, au contraire, qu’il fait partie des très rares personnes qui ont préservé quelque chose de leur pensée lorsqu’elles sont entrées dans l’histoire institutionnelle et politique concrète, lorsqu’elles se sont, pour ainsi dire, un peu ‘sali les mains’. Son ouverture à la critique, au cadre démocratique qui permet les oppositions et au respect des points de vue opposés, je pense qu’il l’a maintenue. Encore une fois, je ne suis pas compétent pour en juger à la place de ceux qui ont vécu et vivent en République tchèque. Mais je pense qu’il est effectivement l’un des rares à avoir maintenu ces principes même dans l’action. »

Václav Havel,  1993 | Photo: Jaroslav Hejzlar,  Jana Noseková,  ČTK

Un appel aux forces profondes de nos sociétés

Au début de l’année, au Forum économique mondial de Davos, le Premier ministre canadien Mark Carney a choisi, de manière peut-être inattendue mais finalement très pertinente, de s’appuyer sur la pensée de Václav Havel pour défendre une vision éthique et responsable de l’action politique, incitant les Etats à ne pas « vivre dans le mensonge ». Il faisait évidemment référence au Pouvoir des sans-pouvoirs. Avez-vous été surpris de voir la pensée de Havel ressurgir dans un tel contexte ?

« J’ai vu cela comme une sorte de miracle, un signe très fort : le signe que les grandes pensées ne meurent jamais, qu’une petite graine peut repartir de manière inattendue, à un autre endroit et à un autre moment. J’ai aussitôt parlé à l’Ecole normale supérieure de Paris, au Grand Continent, qui est le média de géopolitique avec lequel nous travaillons beaucoup et dit qu’il faudrait inviter Mark Carney à parler de cette référence, de la manière dont elle a surgi. Je pense que c’est un immense réconfort.

J’avais été frappé également par un autre relais que l’on oublie : la préface de Václav Havel au livre de Liu Xiaobo, le prix Nobel de la paix chinois, mort en prison et qui n’a pas pu aller recevoir son prix Nobel. Cette petite graine doit, elle aussi, absolument repartir. Je pense donc que c’est un signe. Je ne connais pas du tout Mark Carney, bien sûr, mais j’avais envie de lui écrire pour le remercier. J’ai trouvé cela extraordinaire.

Photo: Harvard University Press

Je trouve aussi paradoxal que cette référence vienne maintenant d’une démocratie pour résister au président d’une autre démocratie. On peut être très légitimement inquiets du retour de formes de dictature. La Chine a laissé Liu Xiaobo mourir, voire l’a assassiné. Les Etats-Unis sont en train de dériver gravement. C’est donc un signe, un appel aux forces profondes de nos sociétés. Et je pense que c’est vraiment bienvenu, presque miraculeux. Je serais très heureux qu’à Paris, ou plus largement en Europe, on puisse faire quelque chose autour de cette idée. Pourquoi ne pas inviter Mark Carney à une rencontre autour du Pouvoir des sans-pouvoirs, en 2026 ou 2027, notamment à l’occasion de tous les anniversaires que vous célébrez ? »

Prendre nos responsabilités

Pour terminer, quelle facette de sa personnalité et de sa pensée retenez-vous particulièrement ? Et comment expliquer que sa pensée soit encore relativement méconnue en France ?

« Nous sommes quand même quelques-uns à le lire avec la profondeur qu’il mérite. Mais je pense qu’en France, il n’est pas toujours perçu dans cette dimension philosophique profonde. La philosophe tchèque Alice Koubová me disait récemment qu’il est désormais tellement connu en République tchèque que cela peut même devenir une fragilité pour Havel. Mais je pense que cette dimension philosophique est très importante.  Moi, je travaille sur la vie avec ses ambivalences, sur les dangers très profonds et intimes, et sur la manière dont nos dangers intérieurs rejoignent les injustices extérieures et les dangers plus vastes du moment. Nous sommes dans une période où le climat, les dictatures, tout nous menace. Il faut donc revenir à nos ambivalences intérieures, à nos risques intimes.

Václav Havel,  1989 | Photo: Miloň Novotný

Je pense que Havel va peu à peu prendre la place d’un Albert Camus, la place de ces grandes références qui ont aperçu les grands risques intérieurs. Encore une fois, je ne reprends pas tout chez lui. Je ne suis pas certain qu’il y ait une transcendance dans la vie. Mais je suis certain que nous sommes divisés entre l’amour et la haine, entre le mensonge et la vérité, et qu’il faut assumer cette division intérieure. C’est ce qui nous permet de prendre nos responsabilités. La question de la responsabilité est très importante. Chacun et chacune doit prendre ses responsabilités là où il se trouve, en France comme ailleurs. Moi, je m’assume dans une institution académique. Ce n’est pas plus facile qu’ailleurs. Mais je pense que c’est dans cette filiation de la responsabilité que nous pouvons aussi nous situer. »