Václav Havel au cœur du débat géopolitique après le discours de Mark Carney à Davos

Le discours de Mark Carney à Davos

En citant Václav Havel dans un discours très remarqué au Forum économique mondial, le nouveau Premier ministre canadien a surpris autant qu’il a marqué les esprits. Reprise par plusieurs grands titres internationaux, l’allocution prononcée la semaine dernière par Mark Carney à Davos, quelques semaines seulement après son arrivée au pouvoir, a eu un retentissement considérable. Dans un contexte global chaotique marqué par une rupture de l’ordre mondial, le Premier ministre canadien a choisi de s’appuyer sur la pensée de Václav Havel, ancien dramaturge-dissident et président tchèque, pour défendre une vision éthique et responsable de l’action politique et pour – sans citer Trump – inciter les puissances moyennes à ne pas « vivre dans le mensonge ». Une référence inattendue à l’auteur du Pouvoir des sans-pouvoir dans un forum économique, mais jugée particulièrement pertinente par Bronja Hildgen, chercheuse à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et auteure d’un mémoire sur l’œuvre de Havel.

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à l’œuvre et à la vie de Václav Havel, vous-même ?

Bronja Hildgen | Photo: Archives de Bronja Hildgen

Bronja Hildgen : « J’ai fait mon baccalauréat et ma maîtrise en sciences politiques à l’UQAM. Puis, quand est venu le moment de choisir mon sujet de mémoire, je me suis rappelé les lectures faites dans le cours de la professeure Micheline de Sève, qui nous faisait lire des textes de Havel.

Ça m’avait beaucoup plu, beaucoup parlé, parce qu’on était dans une posture politique différente de celle qu’on voyait plus traditionnellement dans la dissidence : une posture fondée sur la responsabilité. Cette notion de responsabilité m’avait vraiment accrochée dans les textes que j’avais lus à l’époque - je ne sais plus, peut-être deux ou trois textes.

Photo: Taylor & Francis

Je me suis donc lancée. J’ai lu ses pièces de théâtre, ses essais, ses Lettres à Olga, et j’ai rédigé un mémoire de maîtrise sur l’éthique de la responsabilité dans sa pensée : comment il en était venu à réfléchir et à articuler cette responsabilité, autant dans ses pièces de théâtre - qui parlent souvent de la crise de l’identité - que dans ses essais politiques ou ses lettres de prison. »

Est-ce surprenant, selon vous, que le Premier ministre canadien Mark Carney cite Václav Havel dans son discours à Davos ?

« Oui, pour moi, c’est une grande surprise. M. Carney vient d’arriver au pouvoir, on ne le connaît pas beaucoup, il a quand même cette image d’ancien économiste, ancien banquier.

Donald Trump | Photo: Jonathan Ernst,  Reuters

Voir Havel cité dans son discours, et en plus dans un forum économique, c’est assez surprenant. Mais à la lecture du discours, je l’ai trouvé très éclairé, très ancré dans une volonté de se détacher et de dénoncer ce “système de vie dans le mensonge” que Trump préconise à longueur de journée.

On a l’impression que, du matin au soir, Donald Trump multiplie les décrets, les droits de douane pour imposer sa loi et faire taire les individus. Donc c’était à la fois surprenant et très habile, très judicieux, de rappeler qu’il existe d’autres façons de penser la politique que uniquement à travers les échanges économiques. »

Et les menaces, notamment celle de faire du Canada le 51ᵉ État américain …

« Exactement. Et le droit international aussi. Quand il dit vouloir s’emparer du Groenland, il est en train de bafouer l’état diplomatique dans lequel le monde se trouve depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. »

La référence à Havel permet de rappeler qu’il faut retrouver une intégrité et une authenticité politiques

Donc c’est pertinent selon vous d’utiliser des citations de Havel dans ce contexte, même si certains lui ont reproché de prononcer ce discours sur la route de retour de Pékin, où les leaders de pays démocratiques ont très souvent tendance à courber l’échine ?

« Oui. C’est comme s’il avait voulu sortir complètement des seules perspectives économiques pour replacer sa posture de dirigeant et se demander : qu’est-ce qu’on fait maintenant face à ce tourbillon qu’est Trump, et face à l’absurdité aussi ? Parce que, pour moi, il y a ça : peu de gens réagissent clairement ou fortement aux absurdités de Donald Trump. La référence à Havel permet de rappeler qu’il faut retrouver une intégrité et une authenticité politiques, que la “vie dans la vérité” n’est pas seulement une action individuelle, mais aussi une manifestation sociale du sens, de la responsabilité et de l’identité. La référence à Havel est donc pertinente, parce qu’elle ramène le rôle du politicien à son fondement même : la responsabilité. »

Vous connaissez bien les travaux de Václav Havel. Sont-ils connus uniquement dans le milieu universitaire, ou aussi dans la sphère culturelle ? Est-ce qu’on connaît Václav Havel à Montréal, au Canada en général ?

Pièce de théâtre 'Asanace' de Václav Havel en sazmidat | Photo: Jekaterina Gerzman,  Radio Prague Int.

« Dans mon milieu, celui des sciences politiques, un peu plus, oui. Quand j’ai fait mon mémoire, par exemple, deux autres collègues travaillaient aussi sur ses écrits.
Mais depuis que je suis à Montréal, je n’ai jamais vu - ou très rarement - de mises en scène de ses pièces de théâtre. En dehors de la sphère universitaire et spécialisée, le nom de Havel circule parfois, les gens en ont entendu parler, mais il n’est pas vraiment connu.
Souvent, quand je dis que j’ai travaillé sur Havel, auprès de personnes qui ne sont pas en sciences politiques, je dois expliquer qui il est. »

Un discours déjà considéré comme historique

Avez-vous le sentiment que ce discours pourrait remettre les écrits de Václav Havel au goût du jour au Canada ?

Extrait du discours de Mark Carney à Davos | Source: Le Grand Continent

« Je l’espère. Ses pièces de théâtre sont toujours d’actualité, et le milieu culturel aurait tout à fait intérêt à les faire revivre sur scène. Peut-être aussi que les enseignants en sciences politiques remettront ses textes dans les programmes. Ici, au Canada, le discours de Mark Carney est considéré comme historique. Certains le comparent à un discours de Churchill. Les Canadiens ont été fortement impressionnés par cette prise de position. »

Qu’ils soient de son parti (le Parti libéral) ou non ?

« Oui, de tous bords. Même dans les partis dits de gauche, on salue sa posture. Il y a bien sûr des attentes quant à la suite : comment il pourrait appliquer ou prolonger cette réflexion politique, pour se rapprocher peut-être davantage de la posture dissidente de Václav Havel - quelqu’un qui doutait, qui était dans l’humilité, dans une ouverture éthique, toujours en quête de réconciliation et attentif aux mécanismes du pouvoir. Je ne pense pas que M. Carney soit dans cette posture-là aujourd’hui, mais je me dis que, parfois, c’est un début pour une société. »