Vitezslav Nezval, le poète magicien

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Par Vaclav Richtel

Et toi, gardien des sortilèges



Tu te laissais prendre à leur piège.

Ces vers, nous les devons au poète Vitezslav Nezval, et on peut dire que ces quelques paroles caractérisent sa vie artistique. Gardien des sortilèges, il était souvent leur victime, il se laissait prendre, il se laissait éblouir par la vie et ses charmes. Il a commis quelques erreurs, dont la plus importante était, sans doute, sa sympathie pour le communisme. Poète officiel, dans les années 50 du 20ème siècle, il ne pouvait pas ne pas voir les aberrations d'un régime qui exploitait sa popularité et l'utilisait comme un masque.

En avant, que nos voix confondent



L'ennemi vaincu, terrassé!



Surtout qu'il n'aille plus penser



Qu'il peut anéantir le monde.



Je chante le chant de la paix ...

écrivait-il dans son poème Chant de la paix qui figurait dans les manuels scolaires, qu'on récitait, lors de grands rassemblements politiques, qu'on trouvait sur les premières pages de journaux. On en a presque oublié que Nezval n'était pas un orateur politique, mais en réalité un des plus grands poètes de la langue tchèque.

Dans la vie de Vitezslav Nezval, il y avait plusieurs périodes marquées par des conceptions artistiques et des styles différents. Comme chez Picasso, dont l'oeuvre est divisée, aujourd'hui, en périodes rose, bleue, cubiste, il y a chez Nezval les périodes marquées par le poétisme, le surréalisme et, vers la fin de sa vie, par l'art très officiel du régime communiste. Comme chaque véritable artiste, il a su profiter de l'inspiration que ces différents courants artistiques lui donnaient, sans se laisser dompter, sans leur sacrifier son originalité qui faisaient de lui le poète tchèque le plus excitant et le plus éblouissant de l'Entre-deux-guerres.

Né dans un petit village de Moravie, où son père était instituteur, juste avec le siècle, le 26 mai 1900, Nezval, ce grand amateur de la vie, ce grand infidèle, qui dans sa quête de nouvelles sensations, était obligé d'oublier toujours pour être capable d'absorber de nouvelles inspirations, n'a pourtant jamais oublié ce pays natal qui lui a dicté de très beaux vers. Après de longues années, il évoque ainsi le paysage au bord de la rivière Svratka.

Au bord de la Svratka fleurit la véronique.



Je venais m'y baigner chaque jour, puis rêver



Tandis que l'eau coulait, boueuse et nostalgique.



Au bord de la Svratka fleurit la véronique



L'herbe y est basse, et le ciel trouble et délavé.





Même par grand soleil il y fait presque obscur,



Comme il faisait chez nous jadis dans le jardin



Ou sur la vieille estampe qu'on peut voir au mur;



Même par grand soleil il y fait presque obscur...



Cela sentait le fenouil, l'ail et le cumin.





Il y a des fleuves plus beaux que la Svratka,



Mais je n'ai pas vécu au bord de ces rivières.



Tant pis si leurs eaux brillent d'un plus vif éclat.



Il y a des fleuves plus beaux que la Svratka,



Mais jamais avec moi n'y est venu ma mère.

Nezval commence a publier très jeune. Après le premier recueil intitulé "Le Pont" ses oeuvres se multiplient avec une abondance prodigieuse. Il crée avec facilité une poésie chantante, rythmée et musicale, qui sied le mieux à son talent. Chaque fois lorsqu'il voudra faire une poésie plus moderne et plus sobre, il sera obligé de forcer son talent, d'écrire comme quelqu'un d'autre. Bien sûr, il est extrêmement difficile de traduire une telle poésie qui prend source dans les dons lyriques très personnels et exploite, avec beaucoup de fantaisie, les possibilités d'une langue. Une telle traduction est presque impossible, car elle suppose non seulement une connaissance profonde des deux langues, mais aussi le même talent poétique. Mais il n'y avait pas au monde deux Nezval. Il faut quand même savoir gré à François Kérél d'avoir osé les traductions de quelques oeuvres de ce poète richissime dont le rayonnement resterait, sans cela, limité à son pays.

"Si Nezval représente le mieux l'avant-garde en Tchécoslovaquie, écrit Jan Rubes, chercheur et connaisseur du surréalisme tchèque dont Nezval était le fondateur, il est impossible de lui trouver un équivalent français. Sa prodigieuse facilité évoque Eluard, son goût de la vulgarisation Soupault, ses manifestes et commentaires font penser à Breton. Par ses activités multiples, Nezval déborde constamment le cadre dans lequel nous avons l'habitude de cerner le poète avant-gardiste. Il participe à la vie culturelle, donne des conférences, fait de nombreuses traductions, travaille pour le théâtre et consacre dix années de sa vie au cinéma. Après la guerre, il devient une de ces grandes figures de la littérature qui, comme dit Petr Kral, ont lié leur sort à l'utopie d'un monde meilleur, puis aux nouveaux pouvoirs politiques auxquels cette utopie servait de justification." Et Jan Rubes de rappeler le temps où Nezval était le poète officiel de la Tchécoslovaquie d'après-guerre et où ses poésies célébraient le président communiste, Klement Gottwald, et Staline qu'il appelait "notre ami le généralissime de la paix". Néanmoins, il y a aussi des témoignages qui démontrent, qu'à la fin des années 40 et dans les années 50, Nezval souffrait de l'asservissement de la culture, qu'il n'aimait pas ce qu'on appelait le réalisme socialiste, qu'il cherchait à aider les poètes proscrits. "Il était poète du grand monde, estime Jiri Kubena, à l'époque de la Renaissance il aurait été poète de cour, de la cour des Médicis par exemple. Il devait être, tout simplement, toujours du côté des vainqueurs, il était destiné à les couronner et à les célébrer. Ce n'était pas de sa faute que, tout à coup, il n'y avait pas de vainqueurs. Nezval les inventait en rêvant..."

Parmi les grandes sources de son inspiration, il y avait, comme je viens de dire, son pays natal, la femme et Prague. Il a consacré de nombreux vers aux femmes dont le recueil La Femme au pluriel. Il a donné l'image inoubliable d'une certaine féminité, dans la pièce de théâtre en vers "Manon Lescaut", inspiré de "L'Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut", de l'abbé Prévost. Lorsqu'il est venu à Prague, il s'est épris de la ville comme d'une femme et ne cessait de célébrer cette cité aux doigts de pluie. "Assez naturellement, écrit Petr Kral, le plus grand poète pragois d'avant-guerre, Vitezslav Nezval, est aussi un grand promeneur. L'écho d'un couplet oublié, le reflet du couchant dans une vitrine, le souvenir de l'héroïne d'un roman, croisés en chemin, suffisent à s'enchaîner chez lui en un message mystérieux, et à nous précipiter en plein merveilleux. Juste quelques lignes, et Prague est dite, dans ce qu'elle a de moins « disible », ces envoûtements où se croisent les cinq sens et où la scène proche s'enfle d'échos lointains.

Nezval est mort en 1958. La presse communiste, en France, a publié, à cette occasion, de nombreux articles. Aragon a composé un poème:

Dans le Hradschin désert la lune est sans rival



Elle peint sur le pont le deuil blanc des statues



La radio ce soir a parlé de Nezval



Pour dire qu'il s'est tu



Ainsi Prague a perdu son âme et son poète



Lorsque j'irai tantôt je ne l'y verrai pas



Et son coeur s'est brisé comme un verre qu'on jette



A la fin du repas

On évoquait, à cette occasion, les rapports amicaux entre Nezval et Breton, Eluard, Aragon, l'aventure surréaliste, on se souvenait des traductions de nombreux poètes français que Nezval avait faites. On citait aussi cette lettre de Paul Eluard: "Mon cher Nezval, tu sais mieux que personne que la vie est un trésor. Et mieux que personne tu la chantais avec amour, avec enthousiasme. Et tu es ainsi le plus riche des poètes, le plus généreux des amis." On citait aussi Nezval lui-même. Dans le célèbre poème "L'adieu et le mouchoir" il semblait déjà prédire quelque chose de plus qu'un simple adieu à l'amour. Ce poème est aussi un constat des choses de la vie, de l'acceptation du sort qui malgré l'énergie tumultueuse qui animait toute son existence, le faisait accepter et subir les choses qui, au fond, étaient inacceptables.

Adieu et si c'était pour la dernière fois



Tant pis pour mon espoir il est trop incertain



Si je veux te revoir, l'espoir se cache en moi



L'adieu et le mouchoir accomplis-toi destin.