On vous croit : « C’est un film choc, mais le public nous remercie »

'On vous croit'

Le Festival international du film de Karlovy Vary a distribué ses prix samedi soir. Plus de 130 films ont été présentés lors de cette 59e édition, dont « On vous croit », un film belge co-réalisé par Arnaud Dufeys et Charlotte Devillers et présenté en première mondiale à la Berlinale. A Karlovy Vary, il a été projeté hors compétition, dans la section Les Horizons. « On vous croit » suit, lors d’une audience devant le juge, le combat d’Alice, incarnée par Myriem Akheddiou, une mère divorcée de deux enfants dont la garde est remise en cause. Au micro de Radio Prague Int., le réalisateur Arnaud Dufeys présente ce film qui s’intéresse à la prise en charge par la justice des violences familiales et sexuelles. « On vous croit » (Věříme vám) est actuellement à voir à Prague dans le cadre des échos du festival de Karlovy Vary. Le film sortira en salles en Tchéquie au début de 2026.

Arnaud Dufeys, comment est-ce que le public réagit à votre film dans là où vous l’accompagnez ?

Arnaud Dufeys et le producteur Arnaud Ponthière | Photo: Film Servis Festival Karlovy Vary

« La réaction est toujours un peu la même depuis la première mondiale. Le public qui est très marqué par le film, c’est-à-dire qu’il en ressorte un peu taiseux. Il est difficile de lancer un dialogue parce que les spectateurs sont encore forts dans le film. Ils sont scotchés au siège du début à la fin, c’est quelque chose qu’on a voulu mettre en place et qui fonctionne assez bien. A chaque fois, le modérateur du débat doit lancer les premières questions et puis on rentre dans une dynamique d’échange et de paroles avec les spectateurs. Ils se sentent très concernés, il y a beaucoup de personnes qui nous remercient de représenter la parole des victimes, de représenter les dysfonctionnements du système judiciaire qui est un peu le même partout dans tous les pays où on va pour l’instant. C’est à la fois un choc en voyant le film et en même temps, le public nous remercie de ce choc. On avait peur d’aller trop loin dans ce qu’on demande comme attention au public. En fait, il nous remercie pour c’est très bénéfique pour nous. »

Ce sont les mêmes histoires qui se répètent

Pourquoi avec Charlotte Devillers, avec qui vous avez co-écrit et co-réalisé le film, vous avez voulu raconter l’histoire de cette mère qui se bat pour pouvoir garder ses enfants en danger ? Pourquoi cet intérêt à la manière dont la justice traite le problème des violences familiales ?

Charlotte Devillers | Photo: Film Servis Festival Karlovy Vary

« Des chiffres sont accablants partout dans le monde : entre 10 et 20 % des enfants subissent des violences sexuelles. Notre film parle spécifiquement d’inceste. Ce phénomène existe depuis toujours, mais on a du mal à le traiter en justice. Les procédures sont longues, compliquées et ne sont pas forcément adaptées aux enfants. Elles intensifient le traumatisme, parce qu’on demande aux enfants de répéter à plusieurs reprises ce qu’ils ont vécu, comme on le fait aux adultes. »

« Voilà pourquoi il nous a semblé important d’aborder ce sujet. On ne voulait pas du tout décrédibiliser le système de justice, au contraire. On veut faire prendre conscience qu’il y a peut-être une adaptation à avoir à certains endroits. On montre aussi que la justice reste un lieu où on peut s’approprier une parole et exprimer ce que l’on ressent surtout quand on rencontre des gens progressistes, comme c’est le cas de la juge dans notre film. »

Est-ce que vous vous êtes inspiré des cas concrets ou de l’expérience des personnes de votre entourage, par exemple?

« Nous nous sommes bien documentés, nous étions dans des associations de lutte pour la défense des victimes, nous avons rencontré des avocats, des juges, nous sommes allés voir des audiences... Le film est focalisé sur un récit en particulier que nous avons entendu, mais qui, en réalité, ressemble énormément à plein d’autres récits. On se rend compte que ce sont les mêmes histoires qui se répètent. Il s’agit souvent des mêmes dysfonctionnements avec plusieurs procédures judiciaires engluées les unes dans les autres : elles ne communiquent pas entre elles, entre les procédures au tribunal de la famille, au tribunal de la jeunesse, au pénal… Par conséquent, les personnes qui vivent ces procédures judiciaires à répétition vivent les mêmes dysfonctionnements au sein de leur famille. C’est-à-dire que cette expérience vient complètement éclater la cellule familiale : les procédures judiciaires prennent beaucoup de place dans la vie des personnes concernées. »

'On vous croit' | Photo: Film Servis Festival Karlovy Vary

Les avocats étaient amusés par le dispositif de tournage

Qu’est ce qui a été le plus grand défi lors du tournage pour vous et pour les acteurs?

« Le plus grand défi, c’était de tourner la scène d’audience en temps réel. Nous voulions tourner cette scène de cinquante minutes qui est au cœur du film en intégralité. Pour cela, nous avons mis en place un dispositif à trois caméras. A cela s’est rajouté le fait que nous avions tourné avec des avocats de profession. Donc, ce ne sont pas des acteurs dans le film, ce sont des avocats qui jouent avec des acteurs pour les rôles de la mère, du père et des enfants. C’est-à-dire que, dans le film, les avocats plaident comme s’ils faisaient leur travail, sans avoir étudier un texte par cœur, tandis que les acteurs en face, eux, ont un texte très précis. Depuis le casting, on s’est rendu compte à quel point cela fonctionnait et bien au-delà de nos espérances ! Cela vient très fort nourrir la véracité des situations. »

Comment les trois avocats, deux femmes et un homme qui « jouent » dans le film, ont-ils qualifié cette expérience ?

'On vous croit' | Photo: Film Servis Festival Karlovy Vary

« On voyait qu’ils s’amusaient vraiment. En réalité, ils ont presque un rôle d’acteur, c’est-à-dire qu’ils ont l’habitude de s’exprimer en public. La parole est leur outil de travail, ils sont dans l’argumentation en permanence, ils ont un objectif précis à atteindre… Tout cela est très proche du jeu d’acteur. D’ailleurs, bien souvent, les avocats font eux-mêmes du théâtre. La majorité des avocats à qui on a proposé de passer le casting ont accepté et on était vraiment très impressionnés par la faculté qu’ils avaient à jouer comme des acteurs. Eux, du coup, étaient très amusés par le dispositif qui change forcément d’un tribunal. Ils étaient surpris de voir comment l’organisation d’un tournage était compliquée, combien de choses il fallait gérer. Je crois que c’était une expérience ludique pour eux, ils nous ont dit avoir l’impression d’être dans la cour de récréation. »

Avez-vous des retours du milieu de la justice ?

« Le film commence seulement à être diffusé, donc on attend encore de voir comment ça va se passer. Pour l’instant, nous avons des réactions positives de la part des juges et avocats qui l’ont vu. Nous entendons organiser des projections événementielles avec des personnes issues de la justice et du secteur associatif. »

Une mère qui retrouve sa juste place

Peut-on dire alors que le message principal que vous avez voulu transmettre par le film « On vous croit », c’est qu’il faut être à l’écoute des victimes ?

« Nous voulions surtout orienter l’histoire sur le regard qu’on porte sur cette femme, cette mère protectrice. Au début, on voit qu’elle a des problèmes avec ses enfants, qu’elle n’arrive pas à gérer, elle est presque maltraitante. Et en fait, c’est le regard qu’on porte souvent  sur les mères protectrices qui sont tellement chargées émotionnellement, à longueur de temps, du fait de ces procédures compliquées, qu’elles paraissent hystériques et dysfonctionnelles, même aux yeux de la justice. »

« On avait envie d’épouser ce regard pour petit à petit le déconstruire et se rendre compte qu’en fait, ce ne sont pas ces mères qui sont dysfonctionnelles. C’est le système de justice dans lequel on les a mises qui n’est pas suffisamment efficient. Leur comportement est dû aussi, bien sûr, aux faits qui sont à l’origine des problèmes que la famille rencontre. Pour nous, l’enjeu était de montrer que ce personnage parvient peu à peu, au cours de l’audience, à se réapproprier une parole qui permet de retrouver sa juste place, avec ses enfants. »

Arnaud Dufeys et le producteur Arnaud Ponthière | Photo: Film Servis Festival Karlovy Vary

Lors du débat avec le public au festival de Karlovy Vary, une question ou une réaction vous ont-elles surpris ?

« Je ne suis plus vraiment surpris parce que nous avons présenté le film de nombreuses fois et nous nous rendons compte à quel point il existe une universalité dans les réactions des spectateurs. Toutefois, les débats qui suivent les projections nous marquent à chaque fois. Le public se sent très concerné, qu’il se rattache souvent à la mère, mais parfois aussi à d’autres personnages ou propos. Ce qui est très touchant, c’est que souvent, à un moment donné, une personne dans la salle va faire comprendre qu’elle se sent concernée personnellement. Entendre quelqu’un se livrer intimement devant un public, c’est quelque chose que l’on n’a pas forcément habitude de vivre en tant que cinéaste. Avec ce film, cela nous arrive fréquemment. »

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