Anna Schinz et Jan-Eric Mack : « Nous voulions montrer la pauvreté en Suisse sans juger personne »

Délégation pour le film « A Happy Family »

Le Festival international du film de Karlovy Vary se terminera ce samedi soir avec la remise des prix. En lice pour la première fois dans la compétition principale cette année, une production suisse intitulée A Happy Family, présentée en première mondiale. Ce drame social raconte le combat de Niki, mère célibataire confrontée à la pauvreté dans l'un des pays les plus riches d'Europe, alors qu'elle risque de perdre la garde de ses enfants. Nourri par un important travail documentaire, le film aborde la précarité en Suisse sans jamais céder au manichéisme. La scénariste et actrice principale du film, Anna Schinz, dont la mère est originaire de Prague, et le réalisateur Jan-Eric Mack ont répondu aux questions de Radio Prague International.

Anna Schinz, venir présenter ce film à Karlovy Vary doit avoir une saveur particulière pour vous, puisque vous avez des racines tchèques…

Anna Schinz : « Oui. Ma mère est originaire de Prague. Elle a émigré en Suisse. »

Vous parlez tchèque ?

Anna Schinz : « Je comprends très bien et je parle un peu tchèque. C'est une expérience incroyable d'être ici pour le festival. En arrivant, j'ai découvert que je comprenais pratiquement tout ce que j'entendais autour de moi. Je n'aurais jamais imaginé ressentir cela un jour. »

Jan-Eric Mack et Anna Schinz | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Votre histoire familiale a-t-elle influencé l'écriture de A Happy Family ? Le film fait intervenir Vera, une femme bulgare, mais la question de l'immigration reste très discrète.

Anna Schinz : « Dès le départ, nous avons décidé que Niki serait simplement suisse. Il était important pour nous de raconter cette histoire du point de vue suisse. Vera apporte un autre regard ; elle est une sorte de miroir de Niki.

Bien sûr, mes propres racines m'influencent énormément. J'espère vraiment qu'un jour j'écrirai un film consacré à cette expérience-là. »

'A Happy Family' | Photo: Film Servis Festival Karlovy Vary

Des questions plutôt que des réponses toutes faites

Selon The Hollywood Reporter, votre film privilégie la complexité plutôt que les leçons de morale. Était-ce votre intention dès le départ ?

Anna Schinz : « Absolument. Nous voulions raconter cette histoire d'un point de vue profondément humaniste, sans juger personne. Il n'y a ni gentils ni méchants, rien n'est tout noir ou tout blanc. Nous voulions laisser au public un espace pour se poser des questions, plutôt que lui apporter des réponses toutes faites. »

Cela vaut pour votre personnage mais aussi pour d'autres, dont la famille d'accueil, présentée avec beaucoup de nuances.

'A Happy Family' | Photo: Film Servis Festival Karlovy Vary

Anna Schinz : « Exactement. C'est un sujet extrêmement complexe. Nous avons effectué énormément de recherches et rencontré de nombreuses familles d'accueil. Elles accomplissent un travail extraordinaire. Mais c'est aussi leur métier. Les deux réalités coexistent, et nous voulions montrer toute la palette de cette situation. »

Selon le directeur artistique du festival, Karel Och, le film montre une Suisse que beaucoup de spectateurs étrangers ignorent probablement. Était-ce aussi un objectif ?

Anna Schinz : « La Suisse a l'image d'un pays très riche, et c'est vrai. Mais justement parce qu'il est très riche, beaucoup de personnes en difficulté restent invisibles. Nous voulions mettre en lumière ces travailleurs pauvres. Il existe énormément de honte autour de cette réalité, et nous pensions qu'il était temps d'en parler. »

'A Happy Family' | Photo: C-FILMS AG

La pandémie a rendu la pauvreté visible

Jan-Eric Mack, l'idée du film est née pendant la pandémie de Covid-19. Pourquoi ce moment a-t-il été décisif ?

'A Happy Family' | Photo: C-FILMS AG

Jan-Eric Mack : « La pandémie a rendu la pauvreté visible dans le monde entier. En Suisse, on n'avait pas l'habitude de voir cela. Les longues files d'attente devant les distributions alimentaires, notamment à Genève, nous ont profondément marqués. Nous nous sommes demandé qui étaient ces personnes. Nous avons découvert qu'il y avait à la fois des gens qui vivaient déjà dans la précarité depuis longtemps et d'autres, issus parfois de la classe moyenne, qui avaient soudainement basculé. »

Pourquoi avoir choisi Zurich puis le Valais plutôt que Genève ?

Jan-Eric Mack : « Zurich est notre ville, il était donc naturel d'y situer l'histoire. C'est la plus grande ville du pays, avec une grande diversité sociale. Le Valais offrait un contraste intéressant : la montagne, un village, et surtout la proximité de la frontière italienne, qui joue aussi un rôle dans le récit. »

'A Happy Family' | Photo: Film Servis Festival Karlovy Vary

Quelle a été la scène la plus difficile à tourner ?

Jan-Eric Mack : « Les scènes les plus émotionnelles demandent toujours une concentration particulière. Je pense notamment à celle qui se déroule sur l'autoroute. Techniquement, c'était compliqué parce qu'elle se passe dans une voiture, dans un espace très réduit, et émotionnellement, il s'y passe énormément de choses. C'était sans doute le moment le plus exigeant du tournage. »

Vous utilisez le ralenti à quelques reprises. Pourquoi ce choix ?

'A Happy Family' | Photo: C-FILMS AG

Jan-Eric Mack : « Nous l'avions décidé dès le départ. Pour nous, certains moments traduisent un état intérieur du personnage. Le ralenti était la meilleure façon de rendre perceptible cette expérience intime. »

Le film met aussi en lumière le difficile combat des mères célibataires. Était-ce un aspect essentiel ?

Anna Schinz : « Ces femmes sont des lionnes. Je n'ai pas assez de mots pour dire toute mon admiration. Ce sont des héroïnes. Élever seule des enfants est un travail qui devrait être accompli par deux personnes, voire par tout un village. Donner toute sa place à cette réalité était l'une des motivations les plus importantes du film. »

Tourner avec des enfants est souvent considéré comme un défi, d'autant qu'un de vos acteurs s'est cassé la jambe pas longtemps avant le tournage. Comment l'avez-vous vécu ?

Anna Schinz : « Pour moi, cela a été presque une libération. Avec des enfants, on ne peut pas tout planifier. Il faut être totalement présent et construire chaque scène avec eux. Nous leur faisions confiance, ils nous faisaient confiance. Jan-Eric a créé une atmosphère dans laquelle tout le monde se sentait en sécurité. Nous sommes vraiment devenus une sorte de famille. »

'A Happy Family' | Photo: C-FILMS AG

Un moment extrêmement émouvant

Vous aviez ensemble remporté l'oscar étudiant en 2017. Vous avez commencé à écrire ce scénario il y a environ cinq ans. Que ressentez-vous aujourd'hui, alors que le film rencontre enfin son public ?

Anna Schinz : « La première du film ici à Karlovy Vary a été un moment extrêmement émouvant. C'est la première fois que je vis une telle expérience. C'est le premier long métrage de Jan-Eric, mon premier rôle principal au cinéma et aussi mes débuts comme scénariste. C'est un immense moment pour nous deux. J'essaie encore de réaliser ce qui nous arrive. »

Délégation pour le film « Happy Family » | Photo: Film Servis Festival Karlovy Vary

Qu'espérez-vous susciter avec ce film, en Suisse comme à l'étranger ?

Jan-Eric Mack : « Avant tout, nous espérons que les spectateurs s'attacheront aux personnages et accepteront de les accompagner dans ce voyage. C'est presque un road movie émotionnel. Mais nous aimerions aussi contribuer à ouvrir le débat sur une réalité dont on parle très peu : la pauvreté en Suisse. À l'étranger, nous espérons montrer une autre image du pays, celle de personnes que l'on oublie trop souvent et qui méritent d'être vues. »

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