Wax Tailor, couturier du son

Wax Tailor
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Il y a des fois où on a des coups de cœur musicaux immédiats et sans appel. Wax Tailor en fait partie. Le DJ Jean-Christophe Le Saoût était à Prague avec ses platines et ses musiciennes il y a une semaine, pour se produire à l’Akropolis. Etonnamment pourtant, et de façon un peu rageante pour tout fan de ses compositions, Wax Tailor pèche sur scène par là où il est bon sur album... Des compositions extrêmement construites et pensées, mélange de samples, d’instruments classiques et d’extraits de films, et de textes chantés par des interprètes invités... une richesse qui malheureusement empêche de trop improviser en public, sinon lorsqu’intervient le rappeur du groupe The Others. Mais bon, on ne boude pas son plaisir pour autant, parce que quand on aime, on est un peu partial... La version scénique a aussi son charme puisqu’elle plaque des images sur les extraits de vieux films et la musique. Après un passage au Hip Hop Kemp un peu folkorique, Wax Tailor, pas rancunier, était de retour à Prague et avant le concert, j’ai rencontré Jean-Christophe Le Saoûtqui a évoqué ses débuts, mais aussi sa matière première : le son...

« Le projet est né il y a environ cinq ans. J’avais fait pas mal de choses au niveau musical auparavant, j’ai fait partie d’un groupe de rap qui s’appelait La Formule pendant une dizaine d’années, j’ai travaillé sur des formats un peu éclatés à droite et à gauche. A un moment donné, j’ai eu envie d’arrêter de cloisonner, tout cela fait partie de mes influences et j’avais envie de faire un seul et unique projet qui essaye de résumer tout ça. Sinon Wax Tailor en français, c’est ‘tailleur de cire’, la cire, c’est pour le vinyl, car c’est la matière première au niveau du sampling. Avant j’écrivais des textes et j’avais toujours l’impression de mettre en relief, d’habiller un sujet avec de la musique. J’ai toujours dit que je faisais un costume. Ce sont les termes que j’utilisais. Donc ‘tailleur de cire’ ça me semblait approprié. »

Et puis il y a un côté artisanal, de travail avec les mains...

« Oui, avec les mains mais aussi avec l’approche musicale, le fait d’avoir son propre label et de rester indépendant, tout cela fait partie d’une démarche. »

Etes-vous instrumentiste à la base ou pas du tout ?

« Pas du tout. Je suis venu à la musique par la culture hip hop à la base. La musique est venue avec le rap, en tant que rappeur au tout début et puis après en trifouillant avec un sampler. Mon premier instrument ça a été le sampler et ça le reste aujourd’hui, même si j’utilise des claviers pour composer. Mais ça reste une utilisation secondaire. »

Par contre, vous avez recours aux instruments dans vos compositions, puisque sur scène et dans vos albums, vous utilisez des instruments traditionnels...

« Je travaille avec plusieurs musiciens et musiciennes et notamment ceux qui m’accompagnent sur scène : Marina Quaisse au violoncelle, Ludivine Issembourg à la fûte traversière, puis il y a Charlotte Savary, chanteuse, qui est présente sur les albums et qui tourne avec moi. Le rappeur du groupe The Others qui tourne maintenant avec moi aussi. Wax Tailor aujourd’hui est un peu un projet à double entrée : il y a le projet studio qui est un projet solo où je suis chef d’orchestre ou metteur en son de tout ça, et le projet live où là, même si je reste au centre du processus, il y a quand même des gens qui interviennent et sont partie prenante du spectacle. »

Ce qui est intéressant évidemment, ce sont tous ces extraits de film que vous intégrez dans vos morceaux. Ce sont vos films favoris ? Comment choisissez-vous les extraits, les paroles, car elles sont toujours plus ou moins liées au morceau ?

« Ce n’est pas au hasard. C’est lié à plusieurs paramètres : il y a un cinéma que j’affectionne plus particulièrement, celui des années 1950 notamment. Mais c’est aussi une volonté de recherche de texture et de son qui fait qu’il y a une patine de son, il y a une force d’évocation. Par rapport au contenu, pour moi, c’est une période où au niveau des réalisateurs comme Otto Preminger ou Hitchcock, c’était un cinéma populaire de qualité, ce qui n’est pas forcément évident aujourd’hui. On a tendance à scinder entre cinéma d’auteur et blockbusters. A l’époque c’était intéressant pour l’habileté à lier ces deux éléments. En terme d’éléments de récupération de petites phrases, il y a beaucoup de nourriture dans ces films. »

On est à la radio. La radio travaille avec le son... Qu’est-ce qui est important pour vous dans un son ? Auriez-vous une définition poétique du son ?

« Toute à l’heure j’ai parlé de force d’évocation. Un son pour moi c’est un des cinq sens. Quelqu’un qui est privé d’un de ses sens, comme un aveugle, va avoir une acuité acoustique. A partir du moment où on se focalise sur un sens, il y a une exaltation, quelque chose de renforcé. Le son véhicule plus. Une sonorité véhicule une histoire et l’histoire de chacun. C’est peut-être ça aussi la particularité du son c’est d’avoir une force d’évocation, mais pas unique : ce ne sera pas la même pour chacun. Ca va dépendre de l’histoire de chacun. C’est la même chose qu’un lecteur qui prend un livre et qui se fabrique ses propres images. C’est la même force d’évocation que pour quelqu’un qui va regarder une toile. Ou un vieux papier-peint des années 1960. La musique pour moi c’est ça. Après ce n’est qu’une organisation de sons. C’est ce que ça m’évoque. Et après ça m’échappe... »

C’est intéressant car vous en parlez comme quelque chose de palpable...

« Quand on parle de texture, c’est exactement la même chose que le relief. Le son a un relief. Je pense que le son est quelque chose de palpable : on peut très bien, avec une association de sons et de textures, arriver à un tout sonore qui a cette force là. Evidemment il y a un travail mélodique, mais moi j’ai aucune prétention de ce côté là, d’inovation parce qu’on a fait le tour depuis bien longtemps en terme d’écriture. La seule prétention que je peux avoir c’est d’avoir une touche personnelle. Mon travail va dans le sens du son. Ca commence rarement par l’écriture d’une mélodie. Ca m’arrive aussi et peut-être un peu plus aujourd’hui, mais c’est rare que j’attaque une mélodie sans avoir le son. C’est souvent le son qui dicte les notes. »

Quand on voit le nom de votre projet, Wax Tailor, sans savoir d’où vous venez, on ne dirait jamais que vous êtes français, car les chansons, même celles chantées par Charlotte Savary, sont en anglais. Est-ce que vous vous reconnaissez dans une certaine branche de la musique française qui essaye de s’échapper de ses frontières ? Je pense à pas mal de groupes, électro ou autres, comme Air par exemple...

« Oui. Je ne fais pas de lien direct avec des artistes. Après il y a beaucoup d’artistes français aujourd’hui en effet. C’est peut être le deuxième effet de ce qu’on appelle la ‘french touch’. On parle souvent de ça, même si ça me semble ridicule dans le sens où c’est quelque chose de marqué dans le temps, qui correspond à une poignée de groupes précis et à un phénomène qui nous dépasse un peu. Mais il y a toute une génération de groupes qui s’inscrivent, non pas dans une filiation musicale et sonore, mais plus une filiation de réflexion, de se décomplexer par rapport au fait d’être un groupe français. Je sais qu’aux Etats-Unis, les gens ne se disent pas qu’on est un projet ou un groupe français. En France, c’est drôle, il n’y a pas eu un concert où quelqu’un n’est pas venu nous parler en anglais ! J’ai peut-être plus tendance à revendiquer le fait d’être français à l’étranger qu’en France. J’ai une forme de fierté d’être français, je l’assume, sans être frontiste bien sûr ! Et dans le même temps, je n’ai pas envie d’être franchouillard. C’est la nuance. La culture française ne se limite pas une forme très stéréotypée de chanson française, même si celle-ci peut être de qualité. Ensuite, c’est vrai que toutes mes références musicales viennent d’outre-Atlantique. Du coup, c’est assez logique que le projet soit anglophone. Mais ce n’est pas une volonté de fuir la langue. »

Pour finir, travaillez-vous sur des projets de musique de films ? Je sais que votre musique est présente dans la BO pour le film Paris, de Cédric Klapisch... Et quels sont vos projets en général ?

« Côté cinéma, j’ai eu pas mal de propositions, mais là, ce n’est pas trop possible, car j’ai envie d’aller vers mon prochain album. Donc je travaille. La tournée se termine, on a beaucoup joué pendant un an et demi, deux ans. Là, je suis en mode studio, malgré quelques dates çà et là. J’ai travaillé quelques remix, j’ai remixé Asha notamment et un titre de Nina Simone pour le catalogue Verve. Mais là, c’est surtout l’album qui va m’occuper avant de reprendre la route l’année prochaine. »