5 mai 1945 : « Les Soviétiques n’ont pas de rôle dans la libération de Prague au sens strict »
Il y a 80 ans, les Pragois se soulevaient contre les nazis à l’appel de la Radio tchécoslovaque. Après six ans d’occupation – sept si l’on compte l’annexion des Sudètes en 1938 – la Tchécoslovaquie allait enfin redevenir libre, non sans avoir auparavant vu une partie de sa population décimée par la répression et les déportations. Alors que la guerre s’achève, le pays démantelé est dans une situation singulière : la Slovaquie, à l’est, état collaborationniste avec les nazis, vient de se libérer grâce à sa Résistance intérieure ; la Bohême-Moravie, elle, est occupée depuis mi-mars 1939. Pour parler de l’insurrection – ou soulèvement – de Prague, le 5 mai 1945, Radio Prague Int. a interrogé l’historien Paul Lenormand, spécialiste de l’histoire militaire tchécoslovaque.
« On a là deux cas très différents : les deux entités vont chacune connaître une insurrection avec des timings qui ne sont pas du tout les mêmes. En Slovaquie, l’insurrection est un échec militaire mais un succès politique pour les Slovaques. Ils sont ainsi réintégrés dans le pacte binational : c’est quelque chose de vraiment essentiel et fondateur. Côté tchèque, les possibilités militaires sont très limitées pendant la guerre : il faut imaginer qu’il y a bien sûr à partir du mois de mars-avril 1945 un certain nombre de groupes de partisans qui se constituent dans la campagne tchèque, intégrant des Tchèques mais aussi souvent des prisonniers de guerre soviétiques qui se sont évadés. Ça reste un phénomène numériquement assez peu important : il l’est symboliquement, mais militairement ça ne compte pas beaucoup. Surtout il faut bien voir que la Bohême-Moravie en 1945, c’est en gros le fameux quadrilatère de Bohême et c’est le dernier endroit, à part la Norvège, où les troupes allemandes se regroupent en masse : ainsi, il y a environ un million d’hommes en Bohême-Moravie en ce début mai 1945. »
Montrer que les Tchèques participent à leur propre libération
Un million d’hommes sur, donc, un petit territoire…
« Pour un territoire assez petit et complètement encerclé de toutes parts… C’est donc un paradoxe que cette insurrection de Prague éclate au milieu de cette concentration monstrueuse de troupes allemandes et de matériel, de munitions, tout cela avec des moyens relativement dérisoires. Si dans le cas slovaque, il y avait une perspective militaire assez nette, c’est-à-dire faire le lien avec les forces soviétiques, dans ce cas-là, l’espoir des Tchèques est de montrer qu’ils participent à leur propre libération sans rester à attendre tranquillement les bras croisés que les chars soviétiques ou américains arrivent. »
Ce que vous dites est important car il faut rappeler pourquoi la Résistance tchèque est aussi réduite, aussi minoritaire : elle a été décimée à la suite de la vague de répressions qui a suivi l’attentat contre Reinhard Heydrich en 1942. Le peu de résistants qu’il y avait à l’intérieur du pays ont été en grande partie éliminés. Et ça a aussi découragé pas mal de gens…
« Oui. Il y a plusieurs raisons en effet. Il y a la répression, mais il y a aussi le terrain qui n’est pas très favorable : en termes topographiques ce n’est ni le Massif central ni la Biélorussie. »
Il est difficile de créer des maquis en Bohême…
« C’est ça. Il n’y a pas moyen de créer des maquis et dans les endroits montagneux, il y a des germanophones essentiellement, donc c’est très compliqué. La répression qui a suivi l’attentat contre Heydrich touche des chefs militaires pas très doués pour la clandestinité – il faut le dire – issus du mouvement Obrana národa (Défense de la Nation) notamment qui est le principal mouvement de résistance un peu militaire qui existe à l’époque. Il faut savoir aussi que la Bohême-Moravie se trouve loin des bases aériennes alliées. Or, quand vous voulez avoir un mouvement de résistance, il vous faut des parachutages, il faut faire des liaisons. Dans le protectorat de Bohême-Moravie, à part parachuter des choses avec des gros porteurs, des bombardiers, vous ne pouvez pas arriver avec un petit Lysander comme en France : l’image iconique, ce sont ces petits atterrissages dans un champ avant de repartir aussitôt. En Bohême, tout ceci est impossible. »
« Pendant une bonne partie de la guerre, le front est loin et le territoire est le point quasiment le plus éloigné des bases alliées – même si ça s’arrange un peu après la campagne d’Italie. Et puis, il y a cette forte présence de germanophones : tous ne sont pas des nazis convaincus mais il y en a suffisamment pour que ce soit difficile de se cacher, pour qu’il y ait des informateurs dans beaucoup d’endroits notamment dans les grandes villes à Prague à Brno où vit une forte minorité germanophone. Tout ceci explique la difficulté d’organiser une résistance. Hormis le cas des parachutistes Jan Kubiš et Jozef Gabčík, il y aura quelques autres missions seulement. Mais dans l’ensemble on arrive à une situation fin avril-début mai 1945 où il n’y a pas les conditions réunies pour un soulèvement massif de nature militaire. En réalité, c’est aussi parce que les Allemands commencent à partir qu’il est possible de commencer à mettre des drapeaux tchécoslovaques aux fenêtres. »
L’appel au soulèvement – en tchèque – lancé par la Radio tchécoslovaque
Il y a ce moment qui est très connu et que je suis obligée de rappeler parce que cela se passe à la Radio, dans les locaux où je me trouve au moment où nous enregistrons cette émission : c’est depuis ce bâtiment qu’est diffusé cet appel en tchèque avec un mot allemand au milieu. Il est lancé par un présentateur qui s’appelle Zdeněk Mančal - pour la petite histoire, un des membres de sa famille qui a le même patronyme travaille aujourd’hui lui aussi à la radio en tant que réalisateur de pièces radiophoniques. Au micro, Zdeněk Mančal dit : ‘je právě sechs hodin’ (il est exactement sechs heures) ce qui est le signal de départ de l’insurrection. Comme plus tard, en 1968, la Radio devient un centre névralgique des combats pour sa défense entre les insurgés et Allemands à partir de midi et demi.
« Autour de midi, la radio appelle en effet à l’aide parce que les Allemands sont sur le point de la reprendre. Mais pour contextualiser du point de vue stratégique, on a les troupes soviétiques qui s’avancent surtout en Silésie et dans le Brandebourg et la Saxe. Les troupes soviétiques sont présentes aussi en Moravie, arrivant depuis l’Autriche. Et à l’ouest, on a surtout les troupes de la 3ème armée du général Patton. Un petit détachement issu des troupes tchécoslovaques à l’ouest, une centaine d’hommes, arrivent en éclaireurs dans la Šumava. Les Américains vont libérer Plzeň dès le 6 mai, Eger – Cheb en tchèque – est libéré fin avril. Les Allemands résistent peu parce qu’en réalité ils n’ont qu’une envie, c’est de tomber aux mains des Américains et surtout pas aux mains des Soviétiques. »
« On a donc une force américaine tout à fait conséquente qui s’approche. Roosevelt vient de mourir, le processus décisionnel est compliqué. En coulisses, Eisenhower, qui est le commandant suprême des troupes alliées à l’Ouest, va échanger avec l’Etat-major soviétique pour savoir s’il ne pourrait pas éventuellement aller donner un coup de main à Prague dès que la nouvelle de l’insurrection du 5 mai est connue. En effet, très vite les Tchécoslovaques appellent à l’aide les Occidentaux. Or libérer Prague est un enjeu potentiellement très fort pour l’après-guerre. Mais les Soviétiques sont intransigeants et refusent catégoriquement que les troupes américaines s’avancent. Il va juste y avoir un tout petit convoi américain qui va avancer jusqu’à la banlieue de Prague avant de repartir. »
J’aimerais rappeler cet épisode que peu de gens connaissent. En général, quand on s’intéresse un peu à cette histoire, on sait que la Bohême de l’Ouest a été en partie libérée par les Américains. Mais, comme cela est mentionné dans la BD d’Emmanuel Guibert La Guerre d’Alan qui retrace l’histoire du soldat américain Alan Cope, il se trouve qu’un petit détachement de 70 hommes environ va jusqu’à Prague et même un peu au-delà de Prague…
« Oui, mais les Américains n’ont pas assez désobéi et donc ils ne sont pas arrivés massivement ce qui aurait été extrêmement simple pour eux. Le gros des troupes se trouvait à 100 km, en quelques heures ça pouvait être réglé et les Américains étaient à Prague. Patton a pour une fois été obéissant et de leur côté les Soviétiques étaient très en retard. Ils arrivent du nord-ouest, de la Saxe, en passant par la trouée d’Ústí nad Labem. Pour les insurgés tchèques, c’est un moment très compliqué : il faut savoir que pendant l’insurrection environ 1 600 barricades sont érigées dans Prague. Il faut se faire une idée de ce que ça représente : il y a même des instructions qui sont éditées pour expliquer comment faire une bonne barricade solide, donc en plantant des rails de tramways d’une certaine manière, en mettant des pierres au milieu etc. Cette dimension technique fait que l’insurrection n’est pas un engagement militaire classique dans le sens où il y a énormément de gens, de femmes, de mineurs, de civils qui n’auraient pas forcément été des combattants mais qui vont participer à l’érection de ces barricades, mais aussi à la surveillance, au renseignement, aux liaisons d’une manière ou d’une autre. »
« C’est donc un phénomène massif avec la participation des citadins à cet épisode. Un des problèmes, c’est le déficit d’armes : les insurgés tchèques manquent d’armes mais ils arrivent assez bien à prendre des casernes allemandes, à désarmer des soldats allemands qui ne se défendent pas très bien car tout le monde sait que la guerre est bientôt finie. Le général Rudolf Toussaint qui commande les troupes allemandes n’a pas tellement le choix en réalité : Prague, ce sont aussi des ponts qui permettent d’aller de l’est vers l’ouest et ainsi, il a la possibilité de sauver des centaines de milliers de soldats allemands de la captivité soviétique. Il dispose par ailleurs de forces considérables, avec notamment des unités SS – donc pas particulièrement bienveillantes – qui sont au sud de Prague avec des chars lourds. Autant dire que l’arsenal est là et les Allemands vont l’utiliser. Ils vont assez vite renverser la situation. Dès le 7 mai, la situation se corse pour les insurgés tchèques. Il y a déjà beaucoup de morts et les armes dont disposent les Tchèques sont insuffisantes pour faire face à des troupes d’élite allemande. C’est à moment que survient un petit tournant temporaire : une partie des troupes du général Vlasov entre en jeu. »
Le rôle de l’armée de Vlasov
L’armée de Vlasov, c’est une formation militaire de Russes capturés puis enrôlés dans la Wehrmacht pour combattre l’armée de Staline. Ils vont finalement se retourner contre les Allemands, combattre du côté des insurgés avec aussi l’espoir de pouvoir rejoindre les Alliés, les Américains, parce qu’évidemment, les Soviétiques voient cette armée d’un très mauvais œil, c’est le moins qu’on puisse dire.
« Absolument, l’ensemble de ces hommes n’est pas négligeable : à Prague, il doit y avoir l’équivalent d’une division. C’est donc relativement important à l’échelle de rapports de force, avec des hommes qui sont, pour le coup, bien équipés et bien armés. Officiellement, cela s’appelle l’Armée russe de libération : elle est censée être une armée antisoviétique nationaliste russe qui est complètement inféodée aux intérêts allemands, mais qui permet à un certain nombre de soldats soviétiques d’échapper aux camps de prisonniers. Ce sont donc des soldats russophones qui, pragmatiquement et peut-être aussi sincèrement, décident d’aider les insurgés tchèques. Sur l’arrière ouest de la Vltava, ils repoussent les Allemands mais n’ayant pas obtenu des Américains la possibilité de se rendre pour échapper à la captivité soviétique – ce qui équivaut en réalité, pour les officiers, le peloton d’exécution, et pour les autres le goulag –, ils décident de fuir vers l’Ouest. Le 8 mai, les choses recommencent à se dégrader pour les Tchèques et c’est là où ils vont réussir à parlementer avec les Allemands. Il y a alors un Conseil national tchèque qui s’était constitué en avril : c’est un organe civilo-militaire, avec d’un côté des officiers de carrière, des généraux qui s’occupent de la partie militaire et de l’autre, côté civil, ce sont des représentants des différents partis, y compris du Parti communiste tchécoslovaque. »
Donc le Conseil national tchèque est un organe transpartisan…
« Il va se mettre d’accord avec le général Toussaint pour laisser partir les Allemands avec leur armement léger vers l’Ouest en échange d’une cessation des combats. C’est donc essentiellement ce Conseil national tchèque qui va mettre un terme à l’insurrection et à la résistance allemande. Donc le 8 mai en fin de journée, il n’y a plus vraiment de combats : les Allemands se replient, ils sont à peu près laissés tranquilles pour pouvoir partir ce qui sera évidemment reproché au Conseil national tchèque après la guerre. On lui reproche d’avoir en quelque sorte laissé les Allemands fuir alors que c’était simplement une solution pragmatique pour éviter de continuer un combat qui n’avait pas d’issue. Mais voilà que dans la nuit du 8 au 9 mai 1945, les Soviétiques arrivent enfin depuis le nord-ouest et rentrent dans Prague au milieu de la nuit. Mais en réalité, ils n’ont pas de rôle dans la libération de Prague au sens strict. Ce sont les Tchèques qui ont réussi à négocier un peu comme les Français l’ont fait en août 1944. »
Donc le 8 mai, ce sont les Tchécoslovaques, le Conseil national tchèque, avec à leur tête le général Karel Kutlvašr qui fait signer la capitulation aux Allemands…
« Ce n’est pas une capitulation, en réalité, c’est un protocole de non-agression. Les Allemands, qui ont occupé la Bohême-Moravie pendant six ans, ne capitulent pas devant les Tchèques, mais ils obtiennent la possibilité de quitter Prague sans être harcelés excessivement. Evidemment, tous les Allemands ne vont pas être au courant parce qu’il y a des garnisons allemandes qui sont un peu isolées et encerclées. Mais globalement, cela permet aux Tchèques de souffler en attendant les Soviétiques et aux Allemands concernés de partir. Cela évite d’avoir des morts inutiles et ça n’a aucun impact sur l’issue de la guerre. »
Le fait que les Soviétiques n’arrivent finalement en nombre que le 9 mai et que ce soient les Tchèques qui se libèrent seuls, cela sera reproché plus tard aux Tchécoslovaques…
« Oui, pas tant par les Soviétiques que par les communistes tchécoslovaques qui vont en profiter. Tous les prétextes seront bons pour réduire l’importance et la signification de la participation de la résistance non-communiste alors même que dans le Conseil national tchèque se trouvent aussi des représentants communistes. Cette importance va être minimisée au profit de l’expérience dominante, à savoir évidemment les troupes tchécoslovaques sous commandement soviétique à l’Est et la résistance intérieure communiste d’un autre côté. On retrouve cela partout en Europe : il y a une mythologie résistante qui se construit, qui est asymétrique et déséquilibrée partout, mais dans les pays sous influence communiste et soviétique, elle le sera tout particulièrement. Donc en effet, c’est un peu un prétexte, mais ce protocole de non-agression évite des destructions dans Prague. Certes, l’hôtel de ville va être en partie brûlé, il y a quelques destructions d’immeubles sur la place Venceslas, mais globalement la ville s’en sort à peu près intacte contrairement à Varsovie qui va connaître une destruction systématique. »
Vous disiez que dans le Conseil national tchèque, il y a des communistes. Quelle est la proportion de la résistance communiste au sein des groupes insurrectionnels ?
« C’est pratiquement impossible de le savoir. Il y a entre 25 000 à 30 000 combattants côté tchèque et il y a à peu près 100 000 volontaires qui les aident dans ces tâches de construction de barricades, de ravitaillement et autres. Le parti communiste tchécoslovaque est évidemment interdit depuis 1938 ou 1939, en tout cas il l’est déjà sous la Deuxième République. Il est persécuté depuis des années, et donc le recrutement de communistes va se faire massivement à la Libération, quand ça devient moins dangereux. A ce moment-là, le parti communiste semble avoir changé de visage, il apparaît comme étant plus nationaliste, moins radical. Les membres du parti communiste sont donc archi-minoritaires dans l’insurrection. En revanche ce qui est vrai c’est que la participation des ouvriers est importante, ou disons que les catégories populaires au sens large sont très largement surreprésentées, ce qui est logique pour une grande ville populaire comme Prague. A côté de cela, les militaires et les forces de police et de gendarmerie sont aussi bien représentés parmi les participants ce qui est logique en raison de leur expertise. La question de l’affiliation partisane ou idéologique ne se pose pas tellement à ce moment-là. »
Arrivent donc le 8 et le 9 mai et le moment de faire les comptes des destructions matérielles, mais aussi du nombre de gens qui ont été blessés ou qui sont morts. Quel est le bilan de cette insurrection ?
« On sait qu’il y a à peu près 3 000 morts, ce qui n’est vraiment pas négligeable. Il faut imaginer que c’est un événement qui dure trois jours en gros, ce qui représente 1 000 morts par jour. C’est quand même très significatif sachant qu’il s’agit surtout de combattants non-professionnels. Parmi eux, il y a quand même deux généraux et quelques dizaines d’officiers et de sous-officiers qui meurent. Ce sont d’anciens sous-officiers ou généraux en réalité, des gens qui ont été mis à la retraite d’office pendant l’Occupation. On sait également qu’il y a 3 000 blessés lourds ou légers. Cela reste un bilan humain lourd par rapport à l’événement mais aussi par rapport à la société tchèque sous l’Occupation qui est confrontée à quelques bombardements non-négligeables de la part des Américains. Mais l’insurrection de Prague reste l’événement militaire le plus meurtrier de la guerre en pays tchèques. En réalité, c’est aussi un moyen de gagner une forme de légitimité. Même après la guerre, il y a même une section des combattants des barricades qui va se constituer au sein de la nébuleuse des anciens combattants de tous bords. C’est donc quelque chose de marquant culturellement et en termes de légitimité ça compte. »
La mémoire de l’insurrection de Prague jusqu’à nos jours
Cela est même visible dans le paysage jusqu’à nos jours : quand on se balade dans Prague et notamment dans certains quartiers on voit ces petites plaques ou ces mémoriaux disséminés dans la ville. En général, ils sont datés soit du 5 mai soit du 6 mai, avec le nom de la personne qui est tombée. Ces mémoriaux sont bien entretenus jusqu’à nos jours, avec une fleur, une couronne…
« Oui. C’est un événement massif. Il faut savoir qu’après la guerre, un certain nombre de groupes de résistance au sens large vont se construire : plus de 700 sont recensés dans les Archives nationales tchèques. Certains de ces groupes comportent un seul résistant, d’autres en comptent 2 000 partisans, donc on est sur des échelles très différentes. Cela concerne à la fois les pays tchèques et la Slovaquie, mais la plupart des petits groupes sont côté tchèque. Par exemple, il y a plus de 50 groupes de résistance qui comportent le nom de la ville de Prague dans leur nom mais avec un quartier associé. Par exemple, le groupe Prague 13 ou Prague Mimoň. »
« De nombreux quartiers de Prague ont ainsi eu leur petite organisation quasi spontanée. Tel petit groupe de résistance va s’emparer d’un dépôt de médicaments, l’autre va s’emparer d’une caserne, d’une station ferroviaire et ainsi de suite. Tous ces groupes ont joué un rôle et ont contribué à paralyser complètement les Allemands pendant l’insurrection. C’est un phénomène qui émane de ces différents quartiers où chacun de ces groupes plus ou moins bien coordonnés va contribuer à l’insurrection. C’est donc assez logique qu’il en reste une mémoire locale également car cela a été un événement massif et local à la fois. Il faut imaginer que s’il y a plus de 100 000 personnes qui ont participé à l’insurrection, ça représente peut-être 10-20% de la population de l’époque à Prague. Beaucoup de Pragois ont un lien finalement avec cette insurrection. »
Vous l’avez un peu évoqué tout à l’heure, il y a la question de la mémoire de de la Libération en général et de cette libération-là de Prague. Une mémoire qui est à la fois volée, récupérée, tordue, modifiée. Après la Deuxième Guerre mondiale et surtout après l’arrivée au pouvoir du parti communiste en Tchécoslovaquie, la participation de l’armée américaine sera occultée puisqu’on part du principe que c’est les Soviétiques qui ont libéré le pays. Ce n’est plus raconté ainsi depuis 1989, mais il y a toujours des querelles mémorielles qui persistent : il y a quelques années, il y avait eu des escarmouches verbales entre Moscou et Prague notamment autour d’un mémorial en hommage à la petite armée de Vlasov. Donc cette question de la mémoire reste très importante dans l’histoire tchèque, jusqu’à nos jours…
« Oui, c’est un aspect de la Libération qui concerne un peu toute l’Europe en général. La particularité de la Tchécoslovaquie, c’est qu’il y a une participation occidentale. Ceci dit, soyons francs elle est symboliquement importante mais à l’échelle de la guerre et des effectifs engagés, c’est vrai que c’est essentiellement l’armée soviétique. Cela inclut donc des Tchécoslovaques mais aussi l’armée roumaine dont on sait qu’elle a participé à la libération de la Tchécoslovaquie, des unités bulgares, deux grandes armées polonaises qui participent aussi à la libération de l’Europe centrale, des troupes yougoslaves. Il y a donc une sorte de coalition mais tellement asymétrique qu’on ne se rappelle que de l’armée soviétique. Il faut aussi se rappeler qu’un certain nombre de violences ont accompagné aussi ces libérations. Donc oui la place des Etats-Unis est assez intéressante. De manière presque caricaturale, il y a eu une sorte de retour de cette mémoire qui n’avait pas complètement disparu localement évidemment. Il y a eu des petites publications très anecdotiques à compte d’auteur dans les années 1990-2000 qui ont contribué à raviver un certain intérêt alors que ce n’est pas encore un intérêt académique très fort. Les historiens ne se sont pas beaucoup emparés de la question qui n’est pas centrale dans les archives américaines. Il y a quand même des choses là-dessus, des échanges et j’en ai parlé dans ma thèse. »
« Ce qui est amusant, c’est que si vous vous rappelez les années 2000 et de l’époque des débats autour du radar anti-missile qui devait être installé sur le sol tchèque, il y a eu cette reprise de la chanson ‘Dobrý den majore’. C’était une chanson en hommage à Gagarine un peu jazzy qui avait été composée dans les années 60 quand Gagarine avait visité la Tchécoslovaquie communiste. Elle a été reprise dans un clip assez vulgaire ‘Dobrý den radare’, avec des femmes en sous-vêtements, les couleurs du drapeau américain, des gens qui se baladent en jeep. Il y avait l’idée de dire : ‘les Américains sont nos amis, vive l’OTAN’. C’est sûr qu’à l’époque ça pouvait paraître excessif, mais dans le contexte actuel et depuis l’invasion de l’Ukraine, ça le paraît moins. En tout cas, il y a eu une volonté de remettre un peu la contribution américaine au centre du jeu. C’est une contribution historique qui avait l’avantage de ne pas être salie car les Américains n’étaient pas à Munich, ils ont en effet participé à la libération du territoire tchécoslovaque - modestement mais quand même. En outre, les Etats-Unis étaient les champions de la lutte contre l’URSS pendant la Guerre froide. Donc, la mémoire sert aussi à cela et ça a pu produire des choses assez bizarres d’un point de vue artistique et esthétique, mais ça c’est une autre affaire. »
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