A Paris, l’artiste tchèque Tomáš Jetela expose ses « œuvres figuratives intenses »

La toile de Tomáš Jetela

Jusqu’au 11 avril, la Vanities Gallery à Paris propose une exposition intitulée Figures instables, Miroirs du mythe, qui présente les toiles de l’artiste tchèque Tomáš Jetela. On y retrouve à la fois des inspirations de la Renaissance mais aussi de Francis Bacon, Salvador Dali ou Egon Schiele. Pour évoquer son travail artistique, souvent critique du marché de l’art, Radio Prague Int. a parlé avec Thierry Tessier, un des curateurs de la galerie.

L’exposition de l’artiste tchèque Tomáš Jetela | Photo: Vanities Gallery

« Nous sommes une galerie franco-chinoise : nos clients sont en grande partie chinois, japonais et coréens. Depuis maintenant dix ans, nous avons constaté que les connaisseurs en Chine, et en Asie en général, sont portés vers de l’art fort. La technique est primordiale, elle doit être superbe, mais en plus il faut qu’il y ait quelque chose de dur, de puissant et d’intense. On pourrait expliquer ceci parce que la Chine notamment a connu dans les années précédant 1980 une société difficile où la richesse n’était pas grande. L’émergence de la richesse en Chine est récente, donc les gens aisés, actuellement, se souviennent encore de leur enfance et la difficulté de vivre. C’est pourquoi ils apprécient un art fort et dur, ce qui est l’opposé des Etats-Unis, où maintenant les personnes sont riches depuis au moins trois ou quatre générations, et donc ils apprécient plutôt un art plus calme, gentil, si vous voyez ce que je veux dire. Et donc nous apprécions le travail de Tomáš Jetela parce que justement, il mélange sa culture artistique, qui est vaste, avec une personnalité propre, qui est autant la critique de la société que de la critique du marché de l’art, et aussi les problèmes auxquels nous sommes confrontés au quotidien, la violence de la société, la perception du monde, et cet ensemble donne quelque chose de syncrétique particulièrement puissant. »

Tomáš Jetela | Photo: YouTube

Tomáš Jetela est né en 1986, c’est un peintre contemporain figuratif. Quelle est aujourd’hui la place du figuratif dans le monde de l’art, et dans quelle mesure des collectionneurs ont-ils envie d’acquérir des œuvres figuratives plutôt qu’abstraites ?

La toile de Tomáš Jetela | Photo: Vanities Gallery

« C’est une remarque pertinente. Vous savez que le système français est particulièrement tourné vers l’abstraction depuis maintenant à peu près 80 ans, même si le Centre Pompidou avait fait une exposition dans les années 2005 sur le retour du néo-figuratif. Mais en France, on a considéré que le figuratif était passé de mode, qu’on avait tout dit dedans. Ce n’est pas le cas de l’Asie où il y a toujours eu deux marchés : le figuratif et la tradition abstraite. On ne dit pas que l’un est meilleur que l’autre. En France, depuis les années 1920, la conceptualisation de l’art a pris le dessus sur la technique figurative. Depuis maintenant une dizaine d’années, même en Europe, on voit toutefois que le figuratif revient. Mais ce n’est pas du figuratif comme on le verrait avec les post-impressionnistes, où on va peindre une jeune femme dans un jardin. C’est un figuratif conceptuel, où on va apporter quelque chose, mais c’est aussi plus accessible intellectuellement au public lambda. Si vous êtes face à un tableau abstrait, les personnes souvent ne savent pas ce qu’il raconte. Le public lambda a donc plus de facilité à appréhender une peinture figurative qu’une peinture abstraite. Je pense qu’on pourrait faire un parallèle avec la première et seconde école de Fontainebleau au XVIe siècle en France, où ils étaient tellement partis loin dans la conceptualisation qu’il y a eu le néoclassicisme monumentale de Louis XIV pour contrebalancer cet art trop conceptuel. Au XXIe siècle, on est dans le même cas de figure où l’art contemporain conceptuel est parti tellement loin que les gens ont dit qu’ils ne comprenaient plus rien. Pour une large partie de la population, ce retour au figuratif correspond donc à une plus grande facilité de compréhension. »

Comment Tomáš Jetela explique-t-il son choix de se consacrer au figuratif plutôt qu’à l’abstraction ?

La toile de Tomáš Jetela | Photo: Vanities Gallery

« Je ne pense pas que ce soit un choix particulièrement franc de la figuration. C’est plus parce qu’il a choisi de s’inspirer d’artistes figuratifs comme Francis Bacon, Egon Schiele, tous ces artistes qui, quelquefois, par l’abstraction lyrique, par la force de leur trait, frôlent l’abstraction. Certaines des œuvres de Tomáš sont à la limite. Vous pouvez avoir un visage qui est complètement délavé ou alors à la Bacon. C’est violent, c’est intense. Ça ne peut pas plaire à tout le monde, évidemment. Mais je pense que c’est vraiment sa narration. Il s’inspire d’artistes forts pour produire un art intense. »

Vous parliez tout à l’heure de la Renaissance. Il y a chez lui quelque chose de l’influence d’Arcimboldo, peintre de Rodolphe II, et associé à cette cour pragoise à la Renaissance…

La toile de Tomáš Jetela | Photo: Vanities Gallery

« Tomáš Jetela s’inspire de nombreux artistes, que ce soit la Renaissance de Poussin, Arcimboldo que vous signalez, et cela nous montre déjà sa culture excessivement large et variée. Il fait de petits échos à l’histoire pragoise et il fait aussi un écho plus large à l’Europe centrale. Quand je parle d’Egon Schiele, je pense au sécessionnisme viennois. C’est un mélange de cultures, de positionnements intellectuels. Par son travail, il rappelle que l’Europe centrale et orientale a apporté beaucoup à l’histoire de l’art. Et ça, c’est important parce que quand on est à Paris ou à Londres, on l’oublie souvent. »

Comment  travaille-t-il les corps et les visages ?

La toile de Tomáš Jetela | Photo: Vanities Gallery

« Pour le traitement des visages, la peinture est tirée avec le pinceau, peut-être même quelques fois avec le couteau pour donner cette sensation de mouvement. C’est donc très intense et il prend du temps pour réaliser ces peintures. C’est de l’ordre de plusieurs semaines parce qu’il doit revenir dessus. Il travaille sur plusieurs peintures en même temps. C’est une peinture à l’huile où on a un effet de mouvement, d’effacement quelquefois, qui peut rappeler aussi les peintures de Freud. Ce mouvement et ces corps torturés apportent au tableau une vraie puissance. Quand j’en parle avec mes étudiants à qui je présente les œuvres d’Egon Schiele, que j’adore particulièrement, ils attestent que ce sont des œuvres d’art, mais beaucoup disent ‘je n’aurais pas ça chez moi, c’est trop violent, c’est trop intense’. De même, Tomáš Jetela ne peut pas plaire à tout le monde, ce n’est pas le but. Il fait dans ses œuvres des petites sur le marché de l’art, qui est complètement dénaturé par le côté mercantile. Mais, personne ne peut dire que ce n’est pas de l’art, parce que sa technique, ses références artistiques sont primordiales et sont vraiment puissantes. Donc, tout le monde verra une exposition d’œuvres puissantes et peut-être quelques collectionneurs comprendront l’intérêt de cet artiste qui, même s’il est jeune, a déjà une très belle carrière avec plus d’une vingtaine d’expositions, dont une quinzaine solo, ce qui est énorme pour son jeune âge. Et je pense qu’il aura une très belle carrière et qu’il sera un grand artiste tchèque. »