« Apprendre aux gens que l’art n’est pas qu’un investissement mais aussi une passion »
Sur un des quais de Prague, la galerie Untitled Art s’efforce de faciliter l’accès des collectionneurs à des œuvres d’art. Derrière ce projet, Martina Zátorská, que sa passion pour l’art a conduite à faire des études à la Sorbonne et qui, au micro de Radio Prague Int. présente son travail.
« Je suis galeriste. J’ai passé une partie de ma vie à Paris et depuis 12 ans je suis de retour à Prague. Pendant la pandémie de Covid-19, j’ai créé ma compagnie qui aide à fonder des collections d’art. Je suis donc galeriste mais je ne représente pas des artistes, je m’occupe plutôt des collectionneurs et je donne un peu de sens aux collections d’art pour qu’elles soient composées d’œuvres de qualité. »
Ce n’était pas un peu risqué d’ouvrir une galerie en pleine pandémie ?
« Oui, c’est vrai que ce n’était pas le meilleur moment car tout était fermé. Mais il faut dire que ma galerie continue à être un peu fermée parce que c’est une galerie qui ne donne pas sur la rue : c’est une galerie qui se situe dans un appartement au premier étage d’un immeuble ancien sur les quais de Prague avec une magnifique vue sur le Théâtre national et la Vltava. C’est un concept un peu particulier peut-être contrairement aux galeries traditionnelles ouvertes. »
Comment ça se passe ? Les collectionneurs potentiels s’adressent à vous, recherchent votre expertise, pour acheter des œuvres ?
« C’est vrai que c’est sur rendez-vous : il faut se rencontrer pour discuter parce que le travail est basé sur le dialogue avec le client. Il faut que je sache quelles sont ses préférences, quelles sont ses motivations, ce qu’ils cherchent et à partir de ces discussions, je peux commencer à chercher des choses sur le marché. Il faut aussi déterminer une stratégie pour fonder une collection. Je voyage énormément parce que je m’intéresse aussi au marché international : c’est aussi une des raisons pour lesquelles je ne peux pas être ouverte au public de 9h à 18h. »
Comment fait-on pour attirer des collectionneurs, des profils intéressants ?
« J’espère que c’est grâce à ma réputation, grâce au fait que je reconnais des choses de qualité et que j’essaie de trouver sur le marché les meilleures œuvres d’art accessibles. Il faut chercher, avoir de bons contacts, mais j’ai créé mon réseau, j’essaye de suivre ce qui ce qui se passe sur le marché ici mais aussi à l’étranger pour trouver les meilleures œuvres. Et puis, il y a aussi le bouche-à-oreille et le fait que le marché tchèque est petit, donc c’est moins compliqué car les gens se connaissent. »
Vos clients sont plutôt des collectionneurs tchèques ou étrangers ?
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« Mes clients sont souvent étrangers mais vivent à Prague, voilà le profil-type. J’ai aussi des clients tchèques qui cherchent simplement à s’orienter sur le marché qu’ils ne connaissent pas, qui ont besoin de quelqu’un sur qui s’appuyer pour se repérer. C’est toujours bien de prendre quelqu’un pour vous aider quand vous commencez une collection. »
Quels sont les artistes phares de la scène artistique tchèque aujourd’hui ? Votre site internet présente quelques noms qu’on connaît bien sur Radio Prague Int., comme Filomena Borecká ou Adam Vackář que nous avons reçus sur notre antenne. Mais on y trouve également d’autres noms comme Josef Bolf…
« Josef Bolf est en effet un artiste qui est particulièrement recherché sur le marché et il y en a plein d’autres. Mais je n’aime pas trop donner des noms parce que j’essaye de travailler avec les collectionneurs de telle sorte qu’ils trouvent leur chemin, leur voie sans nécessairement suivre les modes. Je préfère parler aux gens, voir ce qu’ils aiment, ce qui leur convient en termes d’esthétique. A partir de cela, on peut commencer à rechercher quelque chose de qualité. Parfois il vaut mieux chercher quelque chose qui n’a pas encore été exploré par le marché, qui reste peut-être un peu en retrait. L’art tchèque a cet avantage que beaucoup d’artistes sont sous-estimés, ne sont pas encore très connus, mais ça ne parle pas de la qualité de leur travail : on a beaucoup d’artistes de grande qualité mais qui travaillent tranquillement chez eux sans être très connus. »
On remarque que ces dernières années, lors de ventes aux enchères, que des grands artistes tchèques comme František Kupka, Bohumil Kubišta ou Toyen se vendent à des sommes astronomiques. Qu’est-ce que ça dit sur le marché de l’art tchèque actuel ?
« Pour ce qui est de Kupka ou Toyen, c’est vrai que ce sont deux artistes qui ont une réputation internationale. Kupka est considéré comme un des pionniers de l’art abstrait et les prix de ses œuvres ont flambé en Tchéquie. Mais il se vend bien aussi aux Etats-Unis, en France, en Suisse. Il y a aussi d’autres marchés qui cherchent les œuvres Kupka qui sont rares et difficiles à trouver : c’est aussi ça qui fait flamber le prix aux enchères d’autant qu’il y a pas mal de faux qui circulent. C’est aussi lié au fait que des artistes qui ont réussi au niveau international sont acceptés par les institutions comme par exemple le musée d’art moderne de Paris. C’est aussi le cas pour Toyen. »
Quand vous observez la scène artistique tchèque contemporaine, est-ce que vous vous dites parfois que tel artiste qui n’est pas très connu aujourd’hui a un potentiel peut dans 20, 30 ou 50 ans ?
« Bien sûr. C’est vrai que le marché tchèque est petit dont on peut effectivement faire le pari de qui sera le futur Kupka ou la future Toyen. Mais on n’a pas de boule de cristal pour lire le futur. Effectivement, on est toujours un peu à la recherche du futur Kupka, Mucha ou Toyen. Même eux ont été jeunes à un moment donné et ce qui est important de savoir, c’est qu’il faut acheter au moment où les artistes sont jeunes, n’ont pas encore cette réputation car les prix sont plus accessibles. C’est aussi un plus grand risque mais ça fait partie du jeu je pense. Dans la passion de collectionner de l’art, il est bon de cultiver la vue et puis l’esprit. Il faut être capable de se dire : oui, je crois à cet artiste-là à tel point que je vais l’acheter et que je vais le soutenir. »
Vous avez des collectionneurs qui soutiennent spécifiquement un artiste et en achetant plusieurs œuvres régulièrement ?
« Oui ça existe. C’est vrai que c’est moins une forme d’investissement que du soutien. Je pense qu’il y a des collectionneurs comme ça et je que c’est très important pour faire vivre les jeunes artistes, pour les encourager à créer et leur faire savoir que leurs œuvres sont appréciées. »
Vous avez fait des études à la Sorbonne : qu’est-ce qui vous a amenée à partir en France faire vos études ?
« Paris est toujours considéré comme la capitale de l’art. Quand je suis arrivée à Paris en tant que jeune étudiante, j’avais 18 ans et je suis tombée amoureuse de la ville parce que j’avais toujours eu des affinités avec les arts. Donc Paris m’a parut le meilleur endroit pour faire des études dans ce domaine. On peut y voir les originaux dans les musées et en réalité, plus que les études, la meilleure école pour moi était d’aller dans les musées et de regarder les œuvres d’art, de former mon regard sur place. Dans ma famille déjà, j’avais été exposée aux antiquités, aux arts décoratifs donc je pense que j’étais sensible à tout cela depuis mon plus jeune âge. »
Qu’est-ce que cette expérience parisienne vous a apporté pour faire ce que vous faites à Prague aujourd’hui ?
« Je suis revenue à Prague pour fonder ma galerie parce que j’ai perçu beaucoup de potentiel au marché tchèque par rapport à celui en France qui était déjà développé. A Prague, c’est vrai qu’il y a beaucoup de travail à faire parce qu’il faut apprendre aux gens que l’art n’est pas juste une marchandise pour investir de l’argent mais que c’est aussi une passion, c’est quelque chose qui nous cultive comme la musique, la littérature ou le cinéma. J’avais l’impression qu’il y avait plus de possibilités ici même si effectivement je dois régulièrement revenir à Paris pour chercher de l’inspiration, pour voir des expositions, visiter des musées : c’est un besoin car Prague n’offre pas autant de possibilités, autant d’expositions de haute qualité que Paris. Ce qui est absolument génial, c’est la façon dont les expositions sont faites à Paris : c’est très inspirant car ce sont toujours des histoires qui sont racontées à travers les expositions. Mais en ù$eùe temps, Prague a ses spécificités aussi et j’essaye de montrer ici qu’on n’a pas besoin de s’enfermer dans un contexte local, qu’il faut absolument s’ouvrir un peu, élargir ses horizons et voyager pour voir des expositions ailleurs, à Berlin, Vienne ou Munich. »
Donc il y a un travail de pionnier à faire à Prague…
« Oui, effectivement. L’éducation est nécessaire. Il faut apprendre aux petits enfants à aller dans les musées régulièrement, essayer de leur expliquer comment lire les expositions, les tableaux… Collectionner de l’art parce que c’est une passion et pas seulement parce que c’est bien d’investir dans tel ou tel artiste, je pense que là réside la grande différence entre la France et la Tchéquie. Je dirais qu’en France, il y a beaucoup plus de gens qui achètent de l’art pour se nourrir, pour s’inspirer et juste faire le plaisir. Ici, on a plus de gens qui considèrent l’art comme un investissement, comme une valeur sûre. Il faut aussi apprendre qu’on peut créer une collection pour la garder pour les générations suivantes, pour le goût de collectionner de l’art et de le transmettre. »








