Ah ça ira... jusqu'en Bohême ?

Prise de la Bastille
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Dans dix jours, nous célèbrerons le 218e anniversaire du 14 Juillet 1789, date de la prise de la Bastille, qui est restée comme un symbole de la Révolution française. L'occasion d'aborder aujourd'hui l'influence de cet événement majeur en terres tchèques.

Leopold II
Alors qu'il n'était encore que grand duc de Toscane, Leopold II, avait déclaré : "La régénération de la France sera un modèle que tous les souverains et gouvernements de l'Europe imiteront (...) car ils y seront contraints par leur peuple. Il en sortira un bonheur illimité, la fin des injustices et des guerres et ce sera la mode la plus utile que la France aura introduite en Europe."

Des propos étonnants de la part d'un futur monarque de droit divin. Lorsque Léopold II prononce ce discours, on est, il est vrai, encore loin de l'internement et de la décapitation de son beau-frère, Louis XVI, en 1793.

Car dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l'Autriche et la Bohême accueillent favorablement les idées des Lumières, venues de France.

Dans les années 1760 et 1770, on peut lire, à Vienne, les journaux français, en libre circulation ou presque. Montesquieu, Diderot ou Rousseau, tous sont des noms respectés.

Prise de la Bastille
En Bohême, mis à part des gestes isolés de sympathie, la noblesse tchèque voit les débuts de la Révolution avec une franche hostilité, car c'est bien sûr une menace pour ses intérêts. Certes, en France, c'étaient les Parlements et donc la noblesse qui avaient initialement entretenu le sentiment anti-monarchique. Avant d'être débordés et balayés par la révolte bourgeoise et populaire.

L'abolition des privilèges seigneuriaux, proclamée par l'Assemblée nationale française, le 4 août 1789, donne aux nobles tchèques des sueurs froides puisqu'il signifie tout simplement la perte de leurs privilèges économiques et politiques multiséculaires.

Noblesse féodale, qui préfère les idées contre-révolutionnaires de l'Anglais Burke et qui charge des publicistes comme Kramerius de vanter au peuple les mérites de leurs conditions. Ainsi avançait-on que les conditions de vie des paysans de Bohême étaient bien meilleures que celles de France, ce qui expliquait l'inutilité de toute jacquerie. A l'Université de Prague, des professeurs expliquent la légitimité de l'inégalité des Ordres.

Pourtant, au fil des événements français, les paysans tchèques prennent de plus en plus pour modèle les révoltes hexagonales, qui, on l'a vu lors de l'abolition des privilèges en 1789, peuvent se montrer efficaces. Se réunissant au sein du village dans des assemblées, ils discutent régulièrement de la Révolution française.

Joseph II
Mais les mesures prises par Joseph II en faveur de la paysannerie empêcheront toute velléité de révolte. Son successeur en 1790 pourtant, Léopold II, rétablira la situation antérieure à la réforme et il faudra attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour voir les paysanneries tchèques et autrichiennes s'émanciper de la tutelle seigneuriale.

François II
Le successeur de Léopold, François II est un grand réactionnaire. Allié à la Prusse à partir de février 1792, il est bien décidé à mener une guerre anti-française. Les Révolutionnaires français prendront l'initiative en déclarant, le 20 avril 1792, la guerre au roi de Bohême et de Hongrie."

Si la Révolution française avait eu une grande répercussion sur la paysannerie tchèque, la bourgeoisie sera moins perméable aux idéaux républicains. Au point de ne pas voir Prague être le témoin, comme à Vienne ou à Budapest, d'un "complot jacobin", avorté dans les deux cas.

Il faut dire que sous François II, la surveillance policière s'est particulièrement accrue. Surtout, le régicide français sonnera comme une rupture. Naguère admirée, la France est désormais objet de haine.

L'influence de la Révolution française en terres tchèques viendra plus tardivement, cheminant lentement jusqu'aux révolutions européennes de 1848, là encore initiées à Paris. Cette influence s'adapte au contexte particulier de la Bohême, différent de celui de la France. A Paris, la Nation s'oppose au pouvoir du Roi, elle évoque la souveraineté populaire. A Prague, le mot Nation évoquera plus souvent la nation tchèque face à la domination autrichienne, une affirmation historique et géo-politique en quelque sorte.

Ainsi, peu d'intellectuels nationalistes remettront vraiment en cause l'existence de la monarchie autrichienne. La priorité étant que les droits historiques de la Bohême, ainsi que la langue tchèque soient reconnues. La Hongrie bénéficiera, elle, de cette reconnaissance, après le dualisme austro-hongrois de 1867.

Ainsi n'est-il pas étonnant que l'historien et nationaliste tchèque Frantisek Palacky ait pu soutenir fermement la monarchie autrichienne. Car dans le contexte tchèque, plus de liberté signifiait d'abord éviter les impérialismes prussiens et russes. Nous le citons : "Si l'empire d'Autriche n'existait pas depuis bien longtemps, il faudrait, dans l'intérêt de l'Europe, l'inventer. "

1848
Loin d'être un conservateur, Palacky appartenait au courant libéral, finalement républicain dans son esprit. Son discours, coécrit avec le poète allemand Ebert et qu'il prononce en mars 1848, sonne comme une réappropriation nationaliste de 1789 : "S'il existe une nation qui a combattu pour la liberté, c'est celle des Slaves. Le sentiment de la liberté est dans le sang même des Tchèques."

On a quand même pu voir, lors des événements pragois de 1848, quelques éléments plus révolutionnaires déborder les cadres modérés. Toute révolution sera étouffée dans l'oeuf et les général Windischgraetz viendra facilement à bout des radicaux tchèques, en bombardant et assiégeant Prague. Ironie de l'histoire, cette tactique avait été inspirée par Thiers, ministre sous la Restauration française et futur écraseur de la Commune.