Alpinisme : Radek Jaroš, « touriste de haute montagne » proche des 14 « 8 000 »

Radek Jaroš, foto: archiv Radka Jaroše

En mai dernier, Radek Jaroš s’est rapproché encore un peu plus de son rêve : en venant à bout des 8 516 mètres du Lhotse, l’alpiniste tchèque a gravi son douzième sommet situé à plus de 8 000 mètres d’altitude. Désormais, il ne manque donc plus que deux sommets, les redoutables et dangereux Annapurna et K2, à Radek Jaroš pour intégrer le club très fermé des quelques alpinistes parvenus, sans oxygène artificiel, au sommet des quatorze « 8 000 » existant dans le monde. Radio Prague a rencontré récemment Radek Jaroš lors de son passage à Prague. L’occasion de revenir avec le plus connu des alpinistes tchèques actuels sur cette ascension en solitaire du Lhotse plus compliquée que prévu et ses projets d’avenir.

Photo: archives de Radek Jaroš
Au fur et à mesure que les sommets de plus de 8 000 mètres ont été conquis par l’homme dans la seconde partie du XXe siècle, une compétition s’est engagée parmi les meilleurs alpinistes du monde entier : devenir le premier puis faire partie des quelques rares grimpeurs à être parvenus au sommet des quatorze « 8 000 » existant dans le monde, tous situés dans l’Himalaya. Reinhold Messner fut le premier de tous en 1986. Et c’est justement en gravissant le Lhotse que l’alpiniste italien, qui avait déjà été le premier quelques années plus tôt à réaliser l’ascension de l’Everest sans oxygène puis en solitaire, a bouclé la boucle, entrant ainsi définitivement dans la légende. Vingt-cinq plus tard, ils ne sont toujours que vingt-trois alpinistes, vingt-deux hommes et une femme, à avoir égalé Reinhold Messner. Et encore : seuls dix d’entre eux l’ont fait sans jamais avoir utilisé d’oxygène artificiel. L’alpiniste tchèque entend donc devenir le onzième et Radek Jaroš s’est rapproché un peu plus de son grand objectif en gravissant en style alpin (d’une seule traite, sans l’aide de sherpas ou porteurs) le Lhotse :

« Techniquement, ce n’était pas la montagne la plus difficile. Mais un certain nombre de choses se sont mal passées et ont énormément compliqué l’ascension. Les conditions météorologiques m’ont longtemps été défavorables et mon matériel est arrivé en retard, ce qui fait qu’il m’a fallu attendre près d’une semaine au camp de base. En plus, il y avait énormément de monde. Je n’en avais jamais vu autant sous un 8 000 mètres. Paradoxalement, cela a renforcé mon sentiment de solitude, car les expéditions communiquent peu entre elles. C’est donc surtout psychiquement que ce fut éprouvant. »

Photo: archives de Radek Jaroš
Réalisée dans ces conditions, on pourrait penser que l’ascension réussie du Lhotse a avant tout permis à Radek Jaroš de rayer le quatrième le plus haut sommet du monde de sa liste des quatorze « 8 000 ». Pour autant, la notion de plaisir n’a pas été complètement absente :

« Bien sûr, c’est une grande joie que j’ai ressentie à la fin. J’ai quand même passé près de deux mois là-bas… Alors quand l’ascension finale a enfin été possible et que le sommet a enfin été atteint, j’ai ressenti du bonheur. Mais vous avez un peu raison : mon rêve étant de gravir les quatorze sommets de plus de 8 000 mètres, le Lhotse représentait un peu un passage obligatoire. C’est une ascension que réalisent beaucoup d’alpinistes en raison de la proximité de l’Everest. Comme je l’ai dit, il y a beaucoup de monde sur ses pentes, le plaisir pur que l’on ressent lors d’autres ascensions était donc un peu absent. Malheureusement, il n’est pas possible de parvenir au sommet par une autre face que celle j’ai empruntée. Il y a certes aussi la face Est, mais les voies russe et yougoslave qui ont été ouvertes l’ont été par des expéditions très importantes dans un tout autre style que le mien en solitaire. »

La voie d’ascension classique, sur la face ouest, la plus fréquentée, est celle qu’a empruntée Radek Jaroš. C’est pourquoi en République tchèque, certaines voix, et notamment celle de Josef Rakoncaj, premier alpiniste au monde dans les années 1980 à avoir gravi deux fois le K2, se sont élevées pour reprocher à Radek Jaroš de n’être qu’un « touriste de haute montagne ». Une critique que n’accepte pas Radek Jaroš, qui estime que les conditions aujourd’hui ne sont plus les mêmes et pas comparables avec celles d’il y a vingt ou trente ans, âge d’or de l’alpinisme marqué par l’ouverture de multiples nouvelles voies dans l’Himalaya.

Le K2
Le K2, justement, montagne de prédilection de Josef Rakoncaj, fait encore défaut à Radek Jaroš. Jusqu’à présent, ses quatre tentatives ont toutes échoué, trois fois d’abord en raison des conditions météo, puis la dernière, en 2007, à cause d’une blessure à un doigt. Les 8 611 mètres du deuxième plus haut sommet du monde font donc logiquement partie des proches objectifs de Radek Jaroš, même si ce n’est pas le seul :

« Je ne fais pas que des 8 000 mètres, même si leurs ascensions me prennent beaucoup de temps, plus même que je ne le voudrais. Mon premier objectif sera donc cet automne de gravir, avec deux autres alpinistes tchèques, un sommet de 6 300 mètres dans les environs du Manaslu, au Népal. Mais il y aura plus d’escalade proprement dite et l’idée est surtout d’accéder au sommet en ouvrant une voie jamais empruntée. Ensuite, il y a aura probablement l’Annapurna l’année prochaine puis le K2 en 2013 si tout se passe bien. Mais, même si j’ai eu beaucoup de succès ces dernières années avec sept 8 000 mètres à la suite, je sais très bien que les choses peuvent se passer différemment et qu’il se peut que je n’arrive pas à leurs sommets dans les prochaines années. Je reste les pieds sur terre et dans la réalité, je suis donc bien conscient de tout cela. »

La tête souvent dans les nuages, mais les pieds bien sur terre donc : une façon de caractériser Radek Jaroš, alpiniste de son temps, des temps modernes, qui, malgré la recherche de performance, n’en garde pas moins une idée noble de son sport :

Photo: archives de Radek Jaroš
« Bien sûr, il se peut tout à fait que je ne parvienne jamais à gravir les quatorze sommets. Mais ce qui fait la beauté de l’alpinisme, ce n’est pas seulement d’arriver tout en haut. Il y a aussi tout ce qui précède, l’ascension, le chemin parcouru pour parvenir au sommet. Le sommet, c’est en quelque sorte la cerise sur le gâteau. L’objectif, c’est aussi de prendre du plaisir pendant la préparation de ce sommet. Surtout, l’alpinisme est une aventure qui forme et enrichit les hommes. »

Une aventure dont Radek Jaroš ne redoute pas la fin. Car même si les quatorze « 8 000 » sont pour l’instant son objectif prioritaire, l’éventuelle réalisation de son rêve ne sera pas pour autant synonyme de « petite mort » pour l’alpiniste :

« Non, je n’ai vraiment pas peur. D’abord parce que j’aime beaucoup l’alpinisme en tant que tel et ensuite parce que je ne peux pas vivre sans sport. Je trouverai de nouveaux défis, de nouveaux projets motivants ailleurs. Non, vraiment, une éventuelle perte de motivation ne m’effraie pas. »

Moins assurément, pour l'heure, d'une certaine façon, que de ne jamais parvenir au sommet du K2...