Art, culture et liberté en Slovaquie : une exposition telle une mise en garde pour la Tchéquie
Jusqu’au 29 mars, la Galerie de la ville de Prague propose une exposition intitulée Slobodná národná galéria – Popis jedného zápasu (Galerie nationale libre – Description d’une lutte), qui raconte via diverses installations, des documents et des objets collectés, la destruction politiquement organisée des institutions culturelles slovaques, dont sa Galerie nationale. Ce bras de fer entre le gouvernement de Robert Fico et les représentants de ces institutions a donné lieu à un vaste mouvement de résistance culturelle – souvent humoristique, mais aussi fondamentalement inquiet pour l’avenir de la scène artistique. En signe de solidarité, la Galerie de la ville de Prague a choisi de mettre en lumière ce combat, comme nous le raconte sa curatrice principale Helena Musilová.
« Nous avons voulu raconter à quel point il peut être facile de déstabiliser une institution qui fonctionne bien, en utilisant des moyens parfaitement démocratiques. En Slovaquie, les élections de 2023 ont été remportées par le parti de l’actuel Premier ministre, Robert Fico. Il a été rapidement clair que les nouveaux dirigeants s’orientaient vers une vision plus nationaliste de la culture, teintée d’autoritarisme. Des systèmes qui fonctionnaient jusque-là très bien, qu’il s’agisse du théâtre ou du système de subventions, ont soudain commencé à être soumis à une vision unique et très étroite de ce que la culture devrait être. Cette exposition suit précisément l’évolution qui, depuis ces élections, s’est produite dans une institution slovaque en particulier : la Galerie nationale slovaque, une institution auparavant pleinement intégrée dans les réseaux internationaux, très fréquentée, proposant des programmes éducatifs dynamiques pour les enfants et un programme d’expositions particulièrement riche. Nous montrons comment, en moins de deux ans, elle s’est transformée en une sorte de maison fantôme : un lieu presque déserté, avec un programme d’expositions réduit au minimum. Nous montrons aussi combien il est difficile de résister à un tel processus. Mais l’exposition révèle également autre chose : l’existence d’une vaste communauté de soutien, en Slovaquie, mais aussi dans toute l’Europe, composée de personnes liées à l’ancienne équipe de la Galerie nationale slovaque, qui ont su rester solidaires et se connecter entre elles. »
Cette exposition à Prague est un peu particulière car elle ne présente pas des œuvres d’art à part entière mais documente plutôt des événements en cours. Comment a-t-elle été conçue ?
« Elle ne documente pas seulement la fréquentation d’une institution, mais surtout les personnes qui l’entourent. Elle rappelle aussi qu’il ne faut jamais abandonner : comme le dit un proverbe tchèque, également universel : ‘à quelque chose malheur est bon’. Les événements qui ont touché le monde de la culture slovaque ont en effet créé des liens étonnamment forts entre les gens. L’exposition revient sur les événements survenus depuis fin 2023 : la révocation de la directrice générale de la Galerie nationale slovaque, Alexandra Kusá, puis la nomination successive de trois directeurs, chacun resté en fonction à peine trente ou quarante jours. Parallèlement, de nombreuses initiatives indépendantes ont émergé et une grève culturelle nationale a été organisée. A travers des documents, des vidéos issues des réseaux sociaux et des archives des médias, l’exposition retrace les événements. Elle met en regard, d’un côté, la ligne officielle portée par la ministre Martina Šimkovičová, affirmant que la culture slovaque se suffit à elle-même, qu’il n’y a pas besoin de ‘culture occidentale’, et, de l’autre côté, une communauté d’acteurs culturels qui défend l’importance de l’ouverture et du dialogue avec le monde, convaincue que ces échanges enrichissent la culture locale. »
Que sont devenues les œuvres d’art de la Galerie nationale slovaque après le changement de direction ?
« Peu à peu, plusieurs expositions permanentes ont été fermées, car jugées trop libérales et insuffisamment représentatives d’une culture ‘typiquement slovaque’. Des expositions installées relativement récemment dans le bâtiment rénové ont ainsi été modifiées, souvent sans même que leurs auteurs en soient informés. Le programme d’expositions a lui aussi profondément changé : certains projets ont été annulés et remplacés à la dernière minute. Cette situation a contribué à une forte baisse de la fréquentation. Par exemple, les écoles qui visitaient régulièrement les anciennes expositions n’avaient soudain plus de raison de venir. La fréquentation est ainsi passée de milliers de visiteurs à seulement quelques dizaines par semaine, comme le montrent les statistiques. Les responsables actuels de la galerie, soit le directeur général Juraj Králik et le conservateur en chef Martin Dostál, tentent néanmoins de construire un nouveau programme. La galerie a par exemple présenté une collection d’art provenant de Karlovy Vary en Tchéquie, ainsi qu’une exposition de peintres tchèques intitulée ‘De l’Ouest’. Mais, pour l’instant, la galerie cherche encore une direction et un programme. »
L’exposition pragoise a pour sous-titre ‘Description d’une lutte’ ce qui fait référence à une nouvelle éponyme de Franz Kafka. Pourquoi ?
« Chez Franz Kafka, il y a toujours quelque chose d’absurde. Et c’est précisément cette absurdité que nous voyons ici. Au fond, nous pourrions dire que tout le monde veut la même chose : une excellente galerie, ouverte au plus large public possible et fréquentée par de nombreux visiteurs. Mais on voit aussi combien cette ambition peut être interprétée de manière totalement différente. A nos yeux, les efforts actuels du pouvoir slovaque pour promouvoir une prétendue ‘culture nationale’ relèvent d’une profonde absurdité. Dans un monde totalement globalisé, parler de culture nationale ressemble souvent à une forme d’évasion, voire à un slogan populiste. C’est cette absurdité que nous avons le sentiment de vivre aujourd’hui. L’allusion à Kafka sert donc à montrer que, pour nous, ce qui se passe a quelque chose de profondément kafkaïen. »
Contrairement à son prédécesseur, le gouvernement de coalition actuel en Tchéquie se positionne comme étant beaucoup plus proche de Bratislava. Cette exposition est-elle une sorte d’avertissement pour le monde créatif et artistique en Tchéquie ?
« Ce n’était pas du tout notre intention initiale lorsque nous avons conçu cette exposition. Nous avons commencé à en parler en mars 2025, quand près de 200 employés ont quitté la Galerie nationale slovaque, ce qui a pratiquement paralysé l’institution. Certains ont été licenciés, d’autres sont partis par solidarité. Connaissant très bien de nombreuses personnes de la galerie et, plus largement, de la scène culturelle slovaque, j’ai pensé que cette histoire méritait d’être présentée ici, notamment pour montrer combien il est important que les gens restent solidaires. En avril 2025, nous avons donc décidé d’organiser cette exposition, même si sa forme précise n’était pas encore claire ; ce qui nous importait, c’était de montrer la force du collectif. Entre-temps, les élections qui ont eu lieu chez nous à l’automne et la formation du gouvernement ont soudain donné une actualité inattendue à cet ‘exemple slovaque’, que nous n’avions pas anticipé. Deux ou trois jours avant le montage de l’exposition, la ministre slovaque de la Culture, Martina Šimkovičová, s’est rendue à Prague pour rencontrer le ministre tchèque de la Culture, Oto Klempíř, afin de parler d’inspiration et de coopération mutuelles : cela a encore renforcé cette impression. L’exposition apparaît ainsi comme une mise en garde : elle montre ce qui peut arriver lorsque des institutions qui fonctionnent bien sont profondément déstabilisées de l’intérieur. Nous voulons croire que cela n’arrivera jamais en Tchéquie et que nous ne suivrons pas la même voie. Cette question concerne non seulement les grandes institutions culturelles nationales mais aussi les médias publics. »
Avez-vous confiance dans la solidité des institutions culturelles tchèques ?
« Finalement, tout cela a montré qu’il fallait avoir confiance dans les individus. Les institutions restent bien sûr essentielles et importantes, mais ce qui est apparu clairement, c’est que les gens, eux, n’ont pas perdu leur intégrité. J’ai la même confiance envers mes collègues du milieu culturel tchèque : je suis convaincue que nous aurions la même force de coopération et de solidarité. Et la réaction que suscite cette exposition me le confirme. C’est pourquoi, sur ce point, je suis profondément optimiste. »
Avez-vous eu des retours et des réactions du côté slovaque sur cette exposition ?
« Plusieurs médias slovaques indépendants se sont intéressés à l’exposition, notamment le quotidien Denník N. Mais la Télévision publique slovaque a également réalisé un reportage, ce qui nous a fait plaisir. En revanche, aucune réaction du côté de l’actuelle direction de la Galerie nationale slovaque. Nous restons cependant prêts à les rencontrer et à échanger avec eux. »






