De Cléopâtre à La Planète des singes : Emil Kosa Jr., le génie tchèque oublié d’Hollywood

Cléopâtre

Quel est le point commun entre le célèbre logo de la 20th Century Fox, la scène finale – et inoubliable – de La Planète des singes et les décors somptueux du blockbuster Cléopâtre avec Elizabeth Taylor et Richard Burton ? Un Tchèque, tout simplement, qui a utilisé son talent artistique pour donner naissance à des images cultes du cinéma classique hollywoodien. Et pourtant, Emil Kosa Jr., cet artiste tchèque né à Paris, est tombé dans l’oubli.

« Merci beaucoup. Je préférerais ramener cette dame à la maison plutôt que ce petit Oscar. »

Lorsque, cinq ans avant sa mort, Emil Kosa Jr. vient sur scène chercher son Oscar qui récompense ses effets spéciaux pour le film Cléopâtre, il le fait avec une pirouette humoristique destinée à la jeune femme qui la lui remet, une petite phrase très applaudie alors – et qui ne passerait d’ailleurs probablement plus trop de nos jours.

Mais en 1963, ça ne choque pas vraiment grand-monde et puis l’essentiel est cet immense succès qui vient couronner une carrière discrète mais toutefois particulièrement marquante à Hollywood. Et a fortiori, quand on vient de battre un concurrent de taille, comme le souligne Jaroslav Olša, diplomate tchèque, consul général de la République tchèque à Los Angeles jusqu’en août dernier, et qui s’est pris de passion pour l’histoire des Tchèques qui ont réussi en Californie, et tout particulièrement pour Emil Kosa Jr.

Jaroslav Olša | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« En réalité, c’est lui qui a conçu toute la vision de ce à quoi aller ressembler l’Égypte antique dans le film. Il faut savoir qu’il a reçu ce prix dans des catégories qui ont changé de nom au fil du temps : effets spéciaux ou scénographie, les intitulés ont sans cesse évolué. Mais surtout il a battu Les Oiseaux de Hitchcock ce qui vraiment remarquable, parce que ce film était, pour l’époque, incroyablement innovant du point de vue des effets spéciaux. Malgré cela, c’est Cléopâtre qui l’a emporté. C’était quelque chose de tellement monumental pour son époque, de tellement incroyable, que c’est ce film qui a gagné. Enfin, il a reçu cet Oscar en son nom propre. Car il a participé à un nombre incalculable de films sans forcément être crédité au générique. »

Mais avant de se retrouver avec la célèbre statuette entre les mains, la récompense d’une vie de création dans l’ombre de grands réalisateurs et de grands récits filmés, l’histoire d’Emil Kosa Jr. commence à Paris, où il naît le 28 novembre 1903.

Emil Kosa Sr. | Photo: Jaroslav Olša,  Jr.,  'Czech Painters of California'/Czechoslovak Society of Arts & Sciences,  Los Angeles

Son père, qui s’appelle aussi Emil Kosa, est lui-même un artiste reconnu, collaborateur d’Alfons Mucha à la fin du XIXᵉ siècle. Il fait partie du cercle restreint d’artistes que le peintre qui a magnifié Sarah Bernhardt avec ses affiches sollicite pour de grandes commandes internationales, notamment lors de l’Exposition universelle, où il travaille sur le pavillon de la Bosnie-Herzégovine. Installé pour cette raison dans la Mecque des artistes, Emil Kosa y fonde une famille, comme le détaille Jaroslav Olša :

« Emil Kosa Jr. est né à Paris, d’une mère française, Jeanne Marès, ce qui a longtemps conduit à le considérer à tort comme un peintre franco-américain. Malheureusement, sa mère est décédée alors qu’il avait environ trois ans. Son père a cherché une nouvelle épouse et, de surcroît, les possibilités à Paris n’étaient sans doute plus ce qu’elles avaient été auparavant. Il est donc rentré en Bohême, s’est remarié avec une Tchèque, et ce petit Parisien qu’était Emil Kosa Jr., a finalement grandi en Moravie comme un enfant tchèque typique : il a fréquenté l’école tchèque et est devenu un vrai petit Tchèque, profondément ancré dans la culture locale. »

De la vieille Europe à la toute jeune Californie

Emil Kosa Jr. | Source: Jaroslav Olša,  Jr.,  'Czech Painters of California'/Czechoslovak Society of Arts & Sciences,  Los Angeles

Comme de nombreux artistes d’Europe centrale – et comme son père avant lui, Emil Kosa Jr. est attiré par Paris, alors centre mondial de l’art. Diplômé de l’Académie à Prague, il se rendra dans la Ville lumière à la fin des années 1920, y fréquentera les Beaux-Arts et bénéficiera de consultations auprès d’un des pères de l’art abstrait, et son compatriote, František Kupka

Mais c’est la Californie qui va véritablement façonner sa carrière. Au sortir de la Première Guerre mondiale, son père est invité aux États-Unis grâce à des contacts issus du cercle d’Alfons Mucha. Emil Kosa Jr., à peine âgé de vingt ans, interrompt ses études et rejoint son père à Los Angeles. Du jour au lendemain, ce jeune homme d’une vingtaine d’années se retrouve en Californie et commence à travailler.

Un pionnier de l’aquarelle en Californie

En Californie, Emil Kosa Jr. s’impose rapidement comme l’un des maîtres de l’aquarelle. Il devient une figure clé de l’école californienne des années 1930 et 1940, comme le souligne Helena Musilová, historienne de l’art et conservatrice à la Galerie de la Ville de Prague :

Helena Musilová et Jaroslav Olša | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« Chez Emil Kosa Jr., ce qui est particulièrement intéressant, c’est vraiment sa rencontre avec l’école artistique californienne, mais surtout le fait qu’il soit l’un des fondateurs de l’aquarelle californienne. On ne comprend vraiment la raison pour laquelle ces artistes se sont tournés vers l’aquarelle que lorsqu’on se rend en Californie : cette lumière si particulière, radicalement différente de l’expérience centre-européenne ou parisienne, a imposé un tout autre mode de peinture. Soudain, la nécessité d’une peinture fondée sur la lumière s’est révélée de manière unique à travers l’aquarelle. Auparavant je ne connaissais les œuvres d’Emil Kosa Jr. qu’à travers des reproductions et je n’arrivais donc pas à les replacer pleinement dans leur contexte. Mais l’expérience physique du lieu est absolument fondatrice et se reflète clairement dans ces travaux. Chez Emil Kosa Jr., on observe ainsi une articulation remarquable entre l’expérience centre-européenne, parisienne et l’expérience physique du paysage californien. Ses œuvres, qui sont bien sûr marquées par une évolution dans le temps, se caractérisent par un travail très poussé sur la lumière et par une palette d’une grande clarté, presque éclatante, qui serait sans doute jugée inappropriée en Europe centrale. »

Contrairement à nombre de ses contemporains, Emil Kosa Jr. parvient à mener de front une carrière de peintre indépendant et un travail intensif pour le cinéma.

« Il a accompli quelque chose d’exceptionnel : exceller à la fois dans la peinture libre, personnelle, et dans son travail pour le cinéma, toujours au plus haut niveau » souligne encore Jaroslav Olša.

Emil Kosa Jr.,  'The Sun Admits Summer' | Source: Jaroslav Olša,  Jr.,  'Czech Painters of California'/Czechoslovak Society of Arts & Sciences,  Los Angeles

L’œil qui a capturé Los Angeles en mutation

Parmi ses œuvres les plus recherchées encore aujourd’hui figurent non pas ses paysages naturels, mais ses vues urbaines. Car Emil Kosa Jr. a capté un moment très particulier du développement de la Cité des Anges, comme le décrivent encore Jaroslav Olša et Helena Musilová :

Emil Kosa Jr. | Source: Jaroslav Olša,  Jr.,  'Czech Painters of California'/Czechoslovak Society of Arts & Sciences,  Los Angeles

JO : « Emil Kosa Jr. aimait passionnément peindre le Los Angeles en pleine expansion. Dans les années 1930 et 1940, la ville a connu un essor spectaculaire. Il arpentait les marges de la métropole et a réalisé toute une série de tableaux montrant des tracteurs, des pelleteuses, avec, en arrière-plan, la ville en train de naître. Ce qui rendait ces œuvres exceptionnelles, c’est qu’il était un peintre remarquable et qu’il savait traduire cette transformation avec une grande justesse. Ces tableaux rendent parfaitement compte des mutations de Los Angeles et ont toujours été très appréciés pour cette raison. D’ailleurs, ce sont précisément ces images qui figurent le plus souvent sur les couvertures d’ouvrages, y compris de livres qui ne sont pas consacrés à la peinture. Car elles montrent véritablement ce qu’est Los Angeles — et ce qu’elle aspire à être. »

HM : « Emil Kosa Jr. travaillait avec beaucoup de précision et il a capturé une époque à jamais disparue. Et il l’a fait comme dans une peinture. Bien sûr, il existe des photographies, mais souvent avec cette colorisation sur des photos en noir et blanc. Chez lui, on retrouve l’essence de la ville : la chaleur, la poussière, l’ardeur. Tout cela, je crois, vient de sa formation européenne en peinture : il savait retranscrire tout cela, même à l’huile, il l’avait appris de son père, parce que c’étaient des techniques que les gens devaient absolument maîtriser s’ils voulaient collaborer avec des gens comme Alfons Mucha. C’était un savoir-faire essentiel qu’il a pleinement pu exprimer en Californie. »

Hollywood : l’art d’Emil Kosa Jr. au service de l’illusion

Le logo de la 20th Century Fox créé par Emil Kosa Jr. | Photo: 20th Century Fox,  Boxoffice Barometer,  1939/Wikimedia Commons,  public domain

Parallèlement, Emil Kosa Jr. joue un rôle central dans l’histoire des effets spéciaux à Hollywood. Comme de nombreux autres artistes tchèques, il travaille sur des backdrops monumentaux, soit des toiles de fond qui servent de décors aux films, et des peintures sur verre (matte paintings).

Sa contribution la plus fameuse reste la scène finale de La Planète des singes ou encore le célèbre logo de la 20th Century Fox dont il a été un des employés :

Fred Sersen et l'atelier du duo hollywoodien Kosa - Sersen | Source: Jaroslav Olša,  Jr.,  'Czech Painters of California'/Czechoslovak Society of Arts & Sciences,  Los Angeles

« En utilisant cette méthode du ‘matte’, Emil Kosa a peint sur une plaque de verre la Statue de la Liberté détruite, à travers laquelle est tournée la scène finale où le héros du film arrive et s’effondre devant la statue. Sa réalisation la plus célèbre, c’est le logo de 20th Century Fox. Or, même à la Fox, personne ne le savait et c’est nous qui le leur avons appris. En réalité, de nombreux Tchèques ont travaillé à Hollywood comme Adolf Lešovský qui a collaboré à des films bibliques avec Cecil B. DeMille. À partir des années 1930 et avec l’apparition des premiers films à grand spectacle, l’importance des effets spéciaux commence à se faire sentir. C’est là qu’entre en scène une figure clé, un autre Tchèque connu sous le nom de Fred Sersen – en fait, Ferdinand Sršeň, qui devient le chef du département des effets spéciaux de la 20th Century Fox et fait venir plusieurs autres compatriotes de talent pour renforcer son équipe. Cette tradition a perduré dans les années 1960 et 1970, avec des figures comme Jerry Gebr (Jaroslav Gebr), connu notamment pour avoir peint une copie de la chapelle Sixtine pour un célèbre film des années 1960 consacré à Michel-Ange. Donc les Tchèques sont présents à Hollywood depuis longtemps, et je pense que certains commencent enfin à s’en rendre compte. »

Une reconnaissance tardive

Malgré son immense influence à la fois sur la technique des effets spéciaux à Hollywood mais aussi sur la peinture américaine, Emil Kosa Jr., tout comme ses autres collègues tchèques en Californie, reste peu connu en Europe.

« Nous savons très mal travailler avec nos personnalités célèbres », regrette Helena Musilová.

Jaroslav Olša et Helena Musilová | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« Et c’est vraiment très dommage. Peut-être que c’est lié à un certaine forme de caractère en Europe centrale : nous sommes bien installés, ici, entre nos petites montagnes, nous sommes satisfaits, et dès que quelqu’un dépasse un peu ces limites, on lui en tient un peu rigueur. Bien sûr, je généralise un peu mais d’un autre côté, nous avons eu toute une série d’artistes importants qui ont émigré après 1948 ou après 1968, et qui, à leur retour après la révolution, n’ont pas forcément été accueillis avec un grand enthousiasme. »

Francis Lederer dans le film 'It’s All Yours',  1937 | Photo: Columbia/Wikimedia Commons,  public domain

« Dans le contexte tchèque, n’existent réellement que ceux qui sont revenus », insiste encore Jaroslav Olša qui rappelle que le plus célèbre des acteurs tchèques à Hollywood n’est pas Jan Tříska ou Jiří Voskovec (connu pour son rôle dans le film Douze hommes en colère), comme le pensent souvent les Tchèques, mais Francis (František) Lederer, dont le visage a été autrefois à l’affiche aux côtés de Ginger Rogers. Mais lui, n’est jamais revenu dans sa Prague natale et a été oublié dans son pays d’origine.

'La Mélodie du bonheur' | Photo: 20th Century Fox

Emil Kosa Jr., lui, n’est revenu que brièvement en Tchécoslovaquie dans les années 1960 dans des circonstances peu claires. Il meurt aux États-Unis le 4 novembre 1968, peu de temps après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques, et tombe peu à peu dans l’oubli, alors que son nom est associé à d’autres grands films comme Le Tour du monde en 80 jours ou encore La Mélodie du bonheur.

Aujourd’hui, son œuvre connaît un regain d’intérêt, tant aux États-Unis qu’en Europe centrale. Une grande exposition prévue à Prague en 2028 et préparée par Helena Musilová devrait enfin présenter Emil Kosa Jr. comme ce qu’il fut réellement : un artiste tchèque majeur du XXᵉ siècle, à la croisée de la peinture, du cinéma et de l’histoire culturelle transatlantique.

La Planète des singes | Photo: 20th Century Fox