Cahin Caha, une « petite utopie appliquée »

Cahin Caha - REV, photo: www.letniletna.cz

Daniel Gulko est un artiste américain qui a roulé sa bosse dans le monde, en passant par le Québec, avant d’atterrir il y a treize ans à Marseille, où il a jeté l’ancre. Ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard pour ce nomade d’avoir élu domicile dans cette ville portuaire de migrants et de mouvements. C’est là qu’il a fondé sa compagnie, Cahin Caha...un nom qui évoque bien le destin parfois incertain des troupes de cirque. Un destin que d’aucuns qualifieraient de précaire, mais qui ne peut que laisser rêveur, voire envieux de la liberté totale qu’il octroie. Ce n’est de loin pas la première fois que Daniel Gulko et sa troupe passent par Prague. Pour Daniel Gulko, tout a commencé en 1990 où il a rencontré Jiří Turek, le futur directeur du festival du nouveau cirque Letní Letná et Ctibor Turba, le grand mime et clown tchèque. Cette année, Cahin Caha revient avec son tout nouveau spectacle, REV, dont Daniel Gulko parle plus en détails.

« REV, c’est une sorte de nom de code pour les Français parce que c’est les trois premières lettres du mot ‘rêve’, ‘rêver’. C’est aussi les trois premières lettres du mot ‘révolution’. Mais on a décidé de ne pas trop parler de la révolution, parce qu’en France, tu ne peux pas parler de révolution sans penser à la Révolution française. Nous, c’est plus la révolution métaphorique, l’idée que les planètes tournent autour d’un centre et nous tournons autour d’un centre de gravité. La question c’est donc : quel est notre centre de gravité, qu’est-ce qui nous fait tenir debout dans ce monde ? C’est une question philosophique qui n’est pas très intéressante pour le public mais qui nous a poussés à imaginer des êtres dans des situations terribles, difficiles mais qui gardent l’espoir et l’humour. C’est un regard assez critique sur le monde mais avec un certain sens de l’humour. »

En quoi ce rêve s’articule-t-il au spectacle ? Est-ce que c’est une parabole de la vie. Comme le disait Calderon, ‘La vie est un songe’ ?

Cahin Caha - REV,  photo: www.letniletna.cz
« Au début ce n’était pas un thème où on s’est dit : ‘parlons du rêve’. C’était un procédé. On s’est dit qu’on allait tous écrire des carnets de rêve, tous ceux qui étaient dans le projet, les artistes, les techniciens, les gens du théâtre qui nous accueillaient. L’idée, c’était de noter chaque matin ce qu’on avait rêvé. Et si on ne se souvenait pas du rêve, on écrivait ce qui nous passait par la tête. Comme l’écriture automatique. Avec cette idée qu’il y a toujours une trace au réveil, même si on pense qu’on ne se souvient pas. Il y a toujours une couleur, une émotion. Moi je ne me souviens jamais de mes rêves si je ne fais pas ça. Quand on fait ça, on découvre qu’il y a tout un monde intérieur assez avant-gardiste. Une personne, pas forcément artiste, qui n’aime pas trop l’art contemporain parce qu’il ne comprend pas, se fait tous les soirs des films complètement avant-gardistes ! C’est donc cette relation avec l’autre monde qui fait un tiers de notre vie. Le monde du sommeil, ce monde où tout est possible, tout peut changer... On est donc parti des carnets, puis on a mis les rêves sur plateau... On rentre donc dans les rêves des personnes du spectacle. »

Combien de personnes composent l’équipe de Cahin Caha ?

Cahin Caha - REV,  photo: www.letniletna.cz
« Justement... On est un cirque, disons, d’avant-garde... mais populaire. C’est de l’art contemporain fait pour les gens, pour le peuple. On est un cirque bâtard... »

Pourquoi bâtard ?

« Parce que les chiens bâtards sont souvent plus intelligents, ils vivent plus longtemps, ils sont souvent plus robustes que les chiens purs. Parce qu’ils sont mélangés, parce qu’il y a une diversité. On ne veut pas être dans le pedigree, dans la pureté, mais on veut accueillir toutes les possibilités. Il y a des danseurs, des acteurs, des musiciens, des chanteuses, des acrobates bien sûr, des gens qui viennent d’horizons différents... »

C’est un petit monde à part...

« Mettons que c’est une petite utopie appliquée. Dans ce spectacle il y a trois chanteuses, un clown et quatre acrobates-danseurs. Notre procédé, c’est que dans les premières semaines de répétition du spectacle, tout le monde fait tout. Tout le monde danse, chante, essaye de grimper sur les agrès. Au fur et à mesure, il y a une épuration et on choisit qui va faire quoi – mais pas sur des critères esthétiques. »

Cahin Caha - REV,  photo: www.letniletna.cz
Vous parliez de musique, de chant... Dans le spectacle vous utilisez de la musique médiévale. C’est assez étonnant... Ce sont des motets du XIIIe siècle. Pourquoi avoir choisi des motets ?

« J’adore la musique médiévale. Et je l’adore parce que je l’ai découverte à Prague, d’ailleurs. J’ai fait une rencontre avec une chanteuse sur Marseille, car je cherchais quelqu’un qui pouvait travailler la voix au niveau technique. C’est en fait devenu un coup de foudre artistique parce que c’est une artiste incroyable. Elle chante donc avec ce groupe avec lequel on a commencé à faire des projets ensemble. Trois des chanteuses ont accepté de chanter sur REV. On ne savait pas trop comment l’aborder, parce qu’il n’y avait pas de raison fondamentale d’avoir de la musique médiévale... C’était juste pour la beauté du chant, ce qui est un choix peut-être un peu arbitraire. On a choisi de mettre une certaine musique pour le quotidien, et d’utiliser la musique médiévale pour appuyer le thème du rêve dans le spectacle. Ensuite on a rajouté des chants folk et il y a un moment très rock. C’est génial de voir trois chanteuses lyriques faire du rock. Il y a un mélange des styles pour ne pas rester uniquement dans le médiéval... »

Cahin Caha - REV,  photo: CTK
Est-ce que vous avez d’autres projets, hormis ces festivals ou ces tournées que vous pouvez faire ?

« Justement...on voit qu’on rentre dans un cycle dur pour la culture. Il y a une crise financière, une remise en question de la société et du coup, l’art est vu comme un luxe. »

Un luxe nécessaire quand même...

« En même temps, normalement, dans une culture, c’est l’art qui est le lieu de développement de la société. C’est le lieu de transformation, c’est là qu’on rentre dans des choses plus profondes que le rendement quotidien. »

Cahin Caha - REV,  photo: CTK
Et puis l’art dit aussi quelque chose de la société en question...

« Oui, et ça renouvelle le regard sur la société. Cahin Caha est vraiment une compagnie de recherche, pour le meilleur ou pour le pire. Ça veut dire qu’on met du temps à créer un spectacle. On remet en question tous les codes esthétiques, le rapport au public, l’utilisation du théâtre, du cirque, de la musique. C’est long, mais c’est cette recherche qui fait qu’on est des spécialistes de la remise en question. Maintenant on essaye de formaliser ça, de créer un laboratoire de recherche, mais nomade, pour la création. »

Un laboratoire de recherche qui prend quelle forme ?

Cahin Caha - REV,  photo: www.letniletna.cz
« Ça s’appelle Laboratoire de création nomade. Le petit acronyme c’est Lacrimae, comme une larme... avec l’idée que chaque goutte se rajoute et crée un océan. L’idée, c’est de le construire sur trois régions, le Sud autour de Marseille, l’Est autour de Prague, le Nord autour de Stockholm, trois villes où je suis personnellement engagé, parce que j’y ai des amis, des attaches. Donc ça dépasse la simple stratégie européenne, même si c’est très ancré en Europe. L’idée est de relier ces trois régions qui ont chacune un rapport différent au travail de cirque, de théâtre visuel, de théâtre très physique comme j’aime dire. Et en même temps, de relier dans chaque région le travail universitaire, théorique avec les compagnies qui ont un travail pratique. »

Ça veut donc dire aussi un travail pédagogique ?

« Ça veut dire un travail de transmission... Parce que nous, les artistes, on n’est pas nécessairement des pédagogues... (rires) »

Un universitaire parlerait de pédagogie, un artiste de transmission...

Cahin Caha - REV,  photo: CTK
« Oui, la différence, c’est que ça ne passe pas forcément par les règles académiques même si je pense que les artistes doivent renforcer leur rapport théorique au travail pour pouvoir le défendre. Mais la question qui subsiste c’est : comment transmettre à l’autre, aux jeunes artistes, mais aussi aux citoyens... L’idée est de traiter tout le monde comme un égal. On n’est peut-être pas égaux techniquement, artistiquement... Mais au niveau de la recherche, on peut être égal, même avec un enfant. On peut le considérer en tant que créateur à part égale. Donc il s’agit de s’interroger sur l’essence de la création et de l’ôter de son carcan professionnel. On veut donc travailler dans chaque région avec les élèves, des artistes confirmés, les citoyens, sur plusieurs années, pour sortir dans chaque région un spectacle avec un thème commun. »