Cinéma : à l’affût avec le réalisateur Vincent Munier pour voir et entendre la forêt
Le réalisateur et photographe animalier Vincent Munier a présenté, vendredi dernier, au festival Journées du film européen à Prague, son documentaire « Le chant des forêts » (Šepot lesa). Ce film qui est un succès en France (et qui est sorti en salles en Tchéquie début avril) emmène le spectateur au cœur des forêts vosgiennes pour découvrir cerfs, oiseaux, renards et lynx… ainsi que le légendaire grand tétras. Rencontre.
Votre film est une ballade familiale, car on observe la nature des Vosges et les animaux qui y vivent en compagnie de votre père, de votre fils et de vous-même. Comment est née cette passion pour la nature chez vous ?
« Il s’est passé un moment quand même assez important dans ma vie quand j’avais douze ans. Il y avait déjà un cadre familial qui était intéressant : on habitait dans une maison pas très loin de la forêt et nos parents nous ont toujours ouvert les yeux sur la beauté de la nature et du jardin, de tout ce qui nous entourait. On passait aussi beaucoup de temps près de la Moselle. Mon père était un écologiste engagé dès les années 1970. Il faisait de la photographie plus pour ses combats, pour essayer de sensibiliser les gens. Un jour, il m’a prêté son appareil photo. Il m’a laissé pendant quelques heures à l’affût sous un filet de camouflage, sans bouger, contre un arbre. Ce n’est pas évident quand on a douze ans, d’être tout seul en forêt. On ressent un mélange d’angoisse et de fascination… Et là j’ai fait ma première photo d’un animal sauvage qui était un chevreuil. Il est venu derrière moi, j’entendais ses pas qui s’approchaient. Je l’ai vécu comme un mirage, comme quelque chose d’assez irréel. La photographie a pu figer cet instant incroyable que j’ai pu ensuite partager après avec mes amis, avec ma famille. C’était un déclic pour moi. A partir de ce moment, ma vie a basculé. J’ai arrêté très tôt mes études, pour partir en forêt. Dès j’ai eu des moyens, je suis parti dans les Carpates, en Slovénie, en Scandinavie… Ma vie n’a été destinée qu’à cela. »
« Le chant des forêts », vous l’avez réalisé pendant dix ans. Comment filme-t-on les animaux sauvages ? Comment réalise-t-on un film où ils jouent le rôle principal ?
« Ce film est l’aboutissement de toute notre histoire familiale. Mon fils Simon est intégré dans le projet, parce qu’au moment du tournage, il avait le même âge que moi, lorsque j’ai commencé à être fasciné par l’affût. J’avais aussi cette envie de capter le jeune public et sa présence dans le film nous aide énormément. Pour le film, nous avons utilisé des images recueillies pendant des années. Tous les matins et tous les soirs, on est à l’affût pour capter de belles lumières et les animaux. On avait donc ce capital d’images et ensuite, pour raconter cette histoire de transmission, nous avons tourné pendant une année : on partait les week-ends ou pendant les vacances avec mon père, Simon et moi. J’avais l’aide de deux amis qui nous ont filmés. Nous ne savions pas en amont ce que nous allions vraiment vivre. Il y avait des intentions, mais on n’était pas sûr de voir le lynx ou grand tétras en Norvège, où nous avons également tourné. »
Le grand tétras, un oiseau fantôme
Les critiques de cinéma ont écrit que le grand tétras était le quatrième personnage de ce film. Pourquoi aviez-vous envie de parler justement de cet oiseau qui disparaît ?
« Mon père déjà lui a dédié toute sa vie. Il a passé plus de cinquante ans à essayer de le protéger, de protéger son habitat. C’est un échec parce que le grand tétras souffre du réchauffement climatique. C’est un oiseau des forêts froides et là où on habite dans les Vosges, à 800 mètres, 1 000 mètres d’altitude, on n’a plus les mêmes hivers qu’avant. Donc il se meurt jusqu’à l’extinction. On n’a plus que deux femelles autochtones. Mon père a vraiment passé un temps fou, peut-être plus de 1 000 nuits sous un même sapin pour essayer de l’observer, parce que c’est un oiseau très farouche. C’est vraiment l’affût ultime, parce qu’il faut se glisser sous le sapin à 17 ou 18 heures jusqu’au lendemain matin. Il faut donc rester 12 heures sans bouger dans un sac de couchage où tout est minutieusement préparé pour ne pas faire de bruit. Cet oiseau nous a ouvert les yeux sur tout un monde qu’on ignorait ! Le fait de se cacher pendant si longtemps permet de voir des choses fascinantes, de découvrir une multitude d’autres espèces animales ou végétales, une forêt qui chante, une vraie forêt avec des arbres diversifiés, des arbres morts au sol, des clairières, non pas une forêt d’exploitation. »
Écouter la forêt
Le son est très important dans votre film qui a d’ailleurs remporté le César 2026 dans les catégories du meilleur documentaire et aussi, justement du meilleur son. Quels sont les bruits et les sons que vous vouliez avoir absolument dans votre film ?
« C’est aussi ce que nous a appris l’affût du grand tétras : quand on est caché pendant des heures dans le noir, c’est plus l’ouïe qui travaille que la vue. Le son qui laisse une grande part à l’imagination me fascine. Nous avons construit certaines scènes autour d’un son, par exemple celle où l’on entend s’approcher et respirer au micro… J’ajoute que dans le film, il n’y a quasiment pas de bruitage. Il s’agit de sons que nous avons vraiment captés en posant des micros en forêt. J’ai encore des micros qui tournent là, je les ai posés il y a deux jours près de chez moi, pour une petite chouette. C’est aussi l’un des buts du film : de redonner la parole aux bêtes qu’on n’écoute plus finalement. »
Votre film a eu un énorme succès en France, où il a été vu par 1,3 million de spectateurs. Cela vous a surpris ?
« Complètement ! On ne l’a tellement pas fait pour cela… C’est un film qui est assez poétique, contemplatif, avec un rythme assez lent. Il parle d’espèces ordinaires, d’animaux finalement assez accessibles. C’est autre chose que mon précédent film, ‘La Panthère des neiges’, qu’on avait fait avec l’écrivain Sylvain Tesson. On était sur les hauts plateaux du Tibet, pour filmer une espèce emblématique. On avait alors beaucoup d’ingrédients pour une réussite. Pourtant, avec ‘Le chant des forêts’, un film très intime, personnel, un film qui parle de ma famille et de la forêt autour de chez moi, on a fait deux fois plus d’entrées. Il fonctionne aussi très bien en Allemagne, en Suisse, en Belgique, on l’a vendu dans 20 pays. Pour moi, c’est incompréhensible, et en même temps rassurant et encourageant. C’est-à-dire qu’on se sent moins seul, sensible à cette poésie du monde sauvage, et à tout ce qui ne concerne pas que l’homme. Je me dis que les gens peut-être se rendent compte à quel point on s’est échappé de tout ça. J’ai aussi la sensation que le film a réveillé petit peu nos âmes d’enfants, cette capacité à s’émerveiller devant la nature. »
Quelles sont les réactions du jeune public ?
« Elles sont similaires, même si le film va à l’inverse de leur rythme. Je pense que c’est aussi grâce à la présence de mon fils, Simon. On est très agréablement surpris que dans les écoles, les jeunes adhèrent. »
Vous êtes venu à Prague en train de nuit, c’était un long voyage…
« J’adore le train. J’ai vu des paysages que je ne connaissais pas, et j’ai vu des vieilles forêts avec des arbres morts au sol, entre l’Allemagne et la Tchéquie, c’était magnifique. Je n’aime pas trop les avions qui me dérangent dans mes sons. Pour la promotion du film en Europe, je me déplace toujours en train. C’est plus long, mais ça va avec le propos du film de ralentir. »






