Claire Legendre : « La barbarie du regard des autres »

Claire Legendre, photo: www.clairelegendre.net

Une émission un peu plus littéraire que d’ordinaire dans cette rubrique culturelle. Rencontre avec Claire Legendre, écrivaine, Pragoise depuis peu, qui publie son nouveau roman L’écorchée vive, chez Grasset.

Claire Legendre, vous êtes écrivain, vous êtes Française, installée à Prague depuis presque un an, vous êtes également professeur de Lettres, vous avez 30 ans. Vous avez déjà à votre actif cinq romans, deux ouvrages en collaboration avec votre compagnon, Jérôme Bonnetto, un recueil de nouvelles et des pièces de théâtre. On se rencontre à Prague puisque vous venez de publier un nouvel opus, L’écorchée vive, paru chez Grasset début mai. En introduction, pourriez-vous nous rappeler la genèse de ce roman qui est très ancré dans l’actualité ?

« L’écorchée vive c’est un roman que je porte depuis très longtemps. J’en ai eu l’idée il y a quelques années, après avoir croisé dans la rue une jeune fille qui avait un visage déformé. Elle devait avoir 13-14 ans. J’ai croisé son regard et j’ai compris qu’elle était intelligente, forte, digne, déterminée. J’ai éprouvé une certaine honte de ne pas savoir cacher mon trouble face à ce visage déformé. C’est une image qui m’a poursuivie d’autant que j’ai appris que cette fille était en effet quelqu’un de très doué en classe, de très fort. Quelques années plus tard, quand on a commencé à parler des premières greffes du visage en France, j’ai repensé à elle et je me suis dit qu’elle pourrait peut-être un jour, par ce biais-là, avoir un visage ‘normal’, visible par tout le monde, et peut-être – c’est quelque chose à quoi on pense en premier – vivre une histoire d’amour. Et là, je me suis demandé si elle aurait le courage ou la folie de montrer le visage qu’elle avait eu avant à un homme qui l’aimerait. C’est de là qu’est partie L’écorchée vive que j’ai fini par écrire après plusieurs greffes de visage en France, et donc une actualité très dense. »

D’ailleurs c’est un peu un hasard du calendrier, puisque récemment on a entendu parler de deux greffés du visage aux Etats-Unis : une femme et un homme. Votre livre tombe en plein dedans... Quand on le lit, ce qui m’a frappée, c’est l’aspect très cinématographique. Je ne sais pas si c’est parce que cela tourne notamment autour de l’apparence et que le cinéma est le catalyseur de cette apparence car c’est le monde des stars. Il y a aussi un aspect cinématographique dans la construction puisque le livre fonctionne par flash-backs.

« C’est vrai que le cinéma est une influence que j’ai depuis le début. Mon premier roman s’appelait Making-of et se passait dans le milieu du cinéma. J’écris avec des images dans la tête au moins autant que des mots et des sons. La gageure de ce livre était de suivre un personnage qui change de visage au milieu du livre. Le grand avantage de la littérature sur le cinéma, c’est qu’on n’a pas l’image. Même si on sait que le visage est terrible on ne le voit pas. Chacun projette sa propre vision du monstre sur le personnage. Moi, ce qu’il fallait que j’arrive à faire c’était convaincre le lecteur que dans une partie de sa vie Barbara est monstrueuse et dans une autre partie de sa vie elle est à peu près normale. Si vous voyez les dernières images des greffés récents on ne peut pas dire que ces gens arrivent à avoir une apparence normale. Mais on peut imaginer que dans quelques années on ne pourra plus deviner quelle opération ils ont subie. C’était donc pour moi le problème dans ce livre : que le lecteur voie deux images différentes pour un seul personnage. »

D’où ces allers-retours entre le passé et le présent...

« Oui, et c’était aussi la construction en forme de thriller psychologique. »

De roman policier...

« Oui, j’ai écrit deux polars avant ce roman. C’est vrai que je suis partie de cette idée : Barbara vit en couple avec un jeune homme qui croit qu’elle a eu un accident de voiture et qu’elle a un visage un peu figé par la chirurgie mais sans plus. Elle ne lui a jamais dit qui elle avait été avant. Un jour elle reçoit une photo de son enfance sur laquelle son visage a été découpé. Elle commence à se demander qui lui envoie cela, pourquoi, à paniquer comme si sa nouvelle identité, sa nouvelle histoire d’amour étaient remises en cause par ce monstre qui revient du passé la hanter. C’est une construction sur le schéma du polar même si j’espère que le livre va au-delà. »

Cet événement déclencheur, c’est là où tout bascule. Quand on lit l’enfance et l’adolescence de Barbara qui a toutes les raisons d’être traumatisée par son visage on sent qu’elle a quand même les pieds sur terre. On a le sentiment qu’avec cette enveloppe qu’elle reçoit tout bascule. Il y a une gradation et elle sombre plus ou moins dans une espèce de délire, voire de la schizophrénie, comme si son nouveau visage ne lui correspondait plus.

« C’est exactement cela. C’est quelqu’un qui s’est construit avec une apparence, avec cette interface-là avec le monde extérieur et les autres. Comment peut-elle savoir se comporter une fois qu’elle est normalisée ? Si demain je suis défigurée je ne saurais pas comment me comporter avec ce nouveau visage. Quelqu’un qui serait né monstre, comment peut-il adapter son comportement, comprendre nos codes sociaux une fois qu’il a un visage normal ? Il y a un moment dans le livre où elle se fait aborder par un garçon, elle ne sait pas comment répondre car jamais ça ne lui est arrivé. Elle s’est construite avec cette dureté d’avoir conscience d’avoir une apparence terrible. »

Ce qui est paradoxal, c’est que vous avez donné à ce personnage le prénom de Barbara. On ne peut pas s’empêcher de penser à Barbie, la poupée archétype de la féminité...

« Il y a Barbie. Et il y a aussi les barbares. Quand j’ai écrit Viande mon deuxième roman, il y a dix ans, il y avait une vague d’écrivains qui écrivaient des choses très dures. Et le Nouvel Obs avait titré ‘Les nouveaux barbares’. Barbara c’est donc à la fois le contraire de Barbie et la barbarie du regard des autres. »

Vous faites référence à Viande. Quand on regarde votre parcours littéraire, une chose est évidente, il y a un thème qui revient : le rapport au corps, d’un corps mortifère, le rapport au corps de la femme qui revient de manière permanente...

« Pour moi, le rapport au corps est problématique parce que le rapport à la féminité est problématique. Là encore si j’écris sur un monstre, je n’écris pas sur un homme car le problème du monstre est plus douloureux, plus fort quand il s’agit d’une femme car une femme est, par définition, censée être ‘agréable à regarder’. Dans Viande il y avait déjà cette révolte par rapport à ce principe admis un peu mollement par tout le monde. Un homme peut toujours s’en sortir dans la vie avec d’autres atouts, alors qu’une femme, même si elle a d’autres atouts, du moment qu’elle n’est pas agréable à regarder, elle aura du mal. C’est quelque chose qui est latent, et quand on essaye de le dire, on vous dit que vous enfoncez des portes ouvertes. Sauf que je trouve que c’est un vrai sujet quand on essaye de prendre la parole. Viande était un livre adolescent, je l’ai écrit à 19 ans, il était extrêmement cru et dur. Mais je pense qu’il fallait l’écrire. Quand on essaye de prendre la parole, le problème est le suivant : est-ce qu’on va vous écouter ou plutôt d’abord vous regarder ? Quand on est une femme, on commence par vous regarder et une fois qu’on a fait le tour, on se demande si ce que vous dites est intéressant. L’écorchée vive est dans la droite ligne de Viande, c’est dix ans après. Sauf que là je m’interroge vraiment sur l’identité, pas seulement l’identité sexuelle. »

La couverture de votre livre, L’écorchée vive, c’est un tableau d’Egon Schiele qui représentait des corps assez tourmentés. On a parfois l’impression, avec son utilisation du rouge, qu’il s’agit de blessures. Quand on lit votre livre, on pense aussi aux tableaux de Francis Bacon et ses visages complètement déformés.

« Dans le livre il y a des références à Bacon, Soutine. J’aurais certes aimé que la couverture soit un tableau de Soutine ou Bacon aussi. Pour des raisons annexes ce n’était pas possible. Mais Egon Schiele c’est un peintre que j’admire depuis longtemps. J’avais déjà eu une de ses peintures en couverture de Viande en Livre de Poche que j’avais choisie à l’époque : on ne pouvait pas trouver mieux pour illustrer ce roman. Il y a cette crudité, cette nudité extrême chez Schiele qui fait qu’on ne peut pas aller au-delà de cette vision du corps. Quand on est dans un musée en face d’un tableau de Schiele, on se sent nu soi-même. Le regardant est aussi terriblement agressé. »

On va parler aussi un peu de votre parcours. Vous êtes originaire de Nice, vous avez commencé à écrire tôt et vous avez eu un beau parrain pour votre première publication, en la personne de l’écrivain Fernando Arrabal.

« Fernando Arrabal a écrit la préface de mon premier livre. J’ai grandi dans un petit théâtre à Nice que mon père dirige depuis vingt-cinq ans. Mon père a invité plusieurs fois Fernando Arrabal à assister à des représentations de ses pièces. La première fois que je l’ai rencontré, je devais avoir six ans. Il est revenu assez souvent, une fois par an. Quand on a su que Making-of allait être publié on lui a envoyé le manuscrit. Et le jour de Noël j’ai reçu la préface de Making-of, un magnifique cadeau. Fernando Arrabal est un des plus grands auteurs vivants pour moi. Je continue à en revendiquer l’influence. C’est le premier auteur dont j’ai vraiment rencontré l’oeuvre, par le biais du théâtre, quand j’étais toute petite. »

Vous vivez à Prague, pourquoi cette ville ? Je crois savoir que vous avez pas mal voyagé en Europe centrale. Comment atterri-t-on à Prague après des pérégrinations en Europe centrale ?

« J’ai suivi mon compagnon qui était très attiré par Prague. On a eu cette occasion de venir y vivre, qui était un peu un rêve pour moi, de quitter Nice, son côté ensoleillé avec tout ce que ça a de superficielle dans l’imagerie populaire. Ecrire ici ça n’a pas le même sens que d’écrire à Nice où il faut s’isoler du soleil pour pouvoir lire l’écran de son ordinateur. Ici, c’est presque quelque chose de naturel. »

Pour rencontrer Claire Legendre et découvrir L’écorchée vive, une lecture est prévue le 17 juin prochain à partir de 18h30, au Café Fra, au 15 de la rue Šafaříkova, à Prague.