CzechMarket #10 – « Un petit soldat parmi les Tchèques »

Cécile Chambolle, photo: Archives de Cécile Chambolle

Cécile Chambolle n’est ni entrepreneuse, ni à la tête d’un grand groupe, ni une pionnière arrivée sur le front de l’Est au début des années 1990, mais elle est une femme et, malgré ce qu’on pourra en dire, cela lui donne une grande importance dans cette série qui est jusqu’à maintenant une série aux voix largement masculines. Nous sommes donc ravis d’interroger le regard d’une femme qui vit et travaille à Prague depuis dix-sept ans et qui, parce que femme, nous fera sans doute voir des réalités du marché tchèque que les hommes ne rencontrent pas forcément.

Cécile Chambolle, photo: Archives de Cécile Chambolle
Cécile Chambolle, vous êtes arrivée à Prague fin 1999. Vous êtes donc entrée avec les Tchèques dans le nouveau millénaire. Au-delà de l’euphorie due au passage à l’an 2000, dans quel état avez-vous trouvé le pays à votre arrivée ?

« Ce que je retiens, c’est les relations avec les gens qu’on ne connaissait pas : cela n’a rien à voir avec aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est facile de parler avec les gens, c’est facile de faire un sourire à quelqu’un. A l’époque, je ne voyais que des visages qui étaient complètement fermés et qui ne me regardaient pas dans les yeux. Il y avait un mal-être, et qui n’était pas dû au fait que je sois étrangère. Pour moi, ce mal-être était général. »

Vous trouvez que les choses ont changé. N’est-ce pas aussi votre regard qui a évolué, à force d’habitude ?

« En effet je me suis posé la question, mais honnêtement dans les boutiques à l’époque on vous aboyait dessus, on ne vous disait pas bonjour. Rentrer dans une boutique, c’était savoir que j’allais me faire agresser. J’avais toujours l’impression que j’étais sous-pression, qu’il fallait régler les choses le plus vite possible. Ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui et je ne crois pas que ce soit seulement lié à moi, même si je suis bien d’accord que j’ai changé aussi. »

Vous avez commencé à apprendre le tchèque dès votre arrivée. Cela a-t-il facilité votre relation avec les gens ?

« Vous savez ce qu’on m’a dit quand j’ai commencé à apprendre le tchèque ? Les Tchèques m’ont dit : ‘Cécile, tu n’y arriveras jamais, c’est beaucoup trop dur.’ Il y avait très peu d’étrangers qui parlaient le tchèque, et les Tchèques considéraient que c’était en effet trop difficile pour les étrangers. J’avais un peu l’impression qu’on me disait : ‘Ce n’est pas la peine d’essayer, on ne te laissera pas entrer. Evidemment, j’ai l’esprit de contradiction, et au bout d’un an j’étais capable de passer des entretiens en tchèque. »

A ce moment-là, pensiez-vous potentiellement travailler pour une entreprise tchèque, ou bien apprendre le tchèque vous semblait tout simplement nécessaire ?

Photo illustrative: stockimages / FreeDigitalPhotos.net
« Pour moi c’était indispensable d’apprendre cette langue, à l’époque essentiellement pour pouvoir communiquer avec mon mari. Il est parfaitement francophone, mais pour moi c’était une question de réciprocité et de compréhension du monde qui m’entourait. Il s’agissait tout simplement de vivre, ça s’imposait et ça n’avait rien d’insurmontable. Il suffisait de s’y mettre et puis ça allait venir. »

Dans quelle mesure parler tchèque est devenu un atout dans votre travail au sein de Renault RCI ?

« On va dire qu’au bout de quelques années, c’est devenu évident pour les expatriés que le fait que je parle les deux langues était un avantage. Les expatriés qui venaient ici pour trois ans apprenaient à peine le tchèque. Donc à un moment donné, je me suis retrouvée à être autre chose que tous ces Tchèques qui parlaient très bien français : j’étais la Française qui parlent tchèque. C’est là que c’est devenu un avantage. Mais il a fallu forcer les Tchèques à parler tchèque avec moi, parce que parler votre langue maternelle avec quelqu’un qui ne la parle pas très bien, c’est extrêmement fatigant (rire). »

Est-ce surtout devenu un avantage pour votre direction ou pour les Tchèques avec qui vous travailliez ?

« C’est d’abord pour moi que c’était important, parce que cela voulait dire que je comprenais tout ce qui se passait, que je pouvais être présente dans des réunions où les expatriés n’allaient pas, que j’avais donc des informations que les expatriés n’avaient pas. Après, les expatriés ont commencé à me faire confiance. On a aussi une certaine image parce qu’on est Français. »

C’est étonnant, dans votre discours il semble y avoir trois catégories complètement différentes : les expatriés, vous qui êtes Française en République tchèque et les Tchèques.

« Je n’ai jamais été une expatriée au sens où j’ai toujours travaillé sous contrat local. Pour moi, un expatrié c’est quelqu’un qui est envoyé par sa maison-mère, avec un contrat d’expatriation, qui est donc payé à un niveau qui n’a rien à voir avec le niveau des contrats locaux, qui est là pour une durée déterminée, qui a de très grosses responsabilités et qui par ailleurs ne peut pas se permettre de se mêler complètement à la population tchèque. Moi, j’étais un petit soldat parmi les Tchèques. C’est ce qui m’a permis d’apprendre la langue et d’acquérir beaucoup de connaissances sur l’entreprise que les expatriés eux ne pouvaient pas acquérir. En plus, les expatriés ont cette limite due au fait de leur supériorité hiérarchique : ils ne peuvent pas se permettre de perdre la face en faisant des fautes en tchèque. Moi, je fais une faute, je rigole avec les autres et on passe à autre chose. Pour les expatriés ce n’est pas possible… surtout qu’en général ce sont des hommes. »

En 2000, vous entrez donc dans le groupe Renault à Prague. A-t-il été facile de vous faire accepter comme femme par vos collègues tchèques, dans ce domaine de l’automobile qui est par présupposé un milieu d’hommes ?

« En fait, j’ai eu une vraie chance : je suis entrée dans le milieu automobile par la porte de l’informatique. J’ai commencé chez Renault RCI en tant que chef de projet informatique et j’étais dans un service où il n’y avait que des hommes. J’ai fait une expérience intéressante lors de la première réunion de service. Mon chef était français et il a fait une blague machiste du genre : ‘On va enfin avoir quelqu’un de joli à regarder’ et j’ai vu tous les hommes du service baisser les yeux et ne plus savoir où se mettre. C’était des Tchèques. A ce moment-là, j’ai réalisé que j’allais avoir, certes une position particulière parce que j’étais une femme, mais strictement aucun problème lié à cela. »

« Par contre, cette expérience a été trompeuse pour moi, car si les Tchèques font très peu de commentaires machistes, dans les têtes la séparation hommes-femmes est très claire ici. Pas dans la sphère professionnelle, mais dans la sphère privée. Le rôle des femmes est très précis, très clair. Pour ma part, il a fallu attendre que ma fille naisse pour réaliser que j’étais coincée dans un carcan imposé par la société. »

Quand je vous ai contactée, je vous ai présenté l’idée originale de notre série : rencontrer des hommes et des femmes français ayant repris ou lancé une activité en République tchèque à partir de 1990 – ce qui n’est donc pas précisément votre cas –, ce à quoi vous m’avez répondu : ‘A mon sens, cela ne doit pas être facile d’être une femme entrepreneur ici parce que la société se prétend égalitaire alors qu’elle ne l’est pas du tout.’ Comment expliquez-vous cette contradiction ?

Photo: Commission européenne
« La première chose c’est que, à chaque fois que je dis à un Tchèque ou une Tchèque que l’égalité entre les hommes et les femmes n’existent pas ici, on me regarde avec des yeux ronds : les Tchèques ne le voient pas ou bien refusent de l’admettre. Pour eux la répartition des tâches hommes-femmes est imposée, elle est préexistante, elle est physique. A partir de ce moment-là, une femme qui veut avoir sa propre vie, elle doit d’abord et avant tout réaliser toutes les tâches qui lui incombent et, s’il lui reste du temps, si elle se débrouille bien, elle a le droit de faire autre chose. »

Connaissez-vous des femmes entrepreneurs en République tchèque ?

« Très honnêtement, pas beaucoup. J’ai lu beaucoup d’articles sur le sujet. Ils parlent de ces femmes comme des êtres d’exception et du fait qu’il semble que ce soit justement l’une des solutions pour elles d’avoir leur propre vie et avoir leur propre argent… éventuellement pour pouvoir payer une femme de ménage. Car avoir une femme de ménage aussi est très mal vu. Une femme doit être capable de tenir son foyer et d’avoir une maison en parfaite état, et c’est à elle de le faire... Je suis un peu terrifiée de ce que je vous dis (rire). »

En 2007, toujours au sein de Renault RCI, vous passez contrôleur interne puis responsable RH et IT, pour la République tchèque mais également la Slovaquie, la Hongrie et la Pologne. Travaille-t-on différemment avec les Tchèques, les Hongrois, les Slovaques et les Polonais ?

« Oui, absolument. Quelqu’un m’a fait une remarque qui me semble très claire à ce sujet – quelqu’un qui a travaillé en Hongrie et en République tchèque. Par exemple : les Tchèques sont très portés sur la compétence : on doit avoir un spécialiste, qui va bien faire son travail, qui va aller dans le détail. En Hongrie, on attache évidemment de l’importance à la compétence, mais ce qui est fondamental pour embaucher quelqu’un c’est qu’il trouve bien sa place dans l’entreprise. Quant aux Slovaques, ce sont des gens plus festifs que les Tchèques. Quelque part on peut dire qu’il y a une certaine froideur chez les Tchèques et un côté plus méridional chez les Slovaques. J’ai moins travaillé avec les Polonais. La Pologne est un grand pays et ça, ça joue un rôle très important. De ce point de vue-là, ils ont peut-être certains traits en commun avec les Français : peut-être un peu plus de confiance en eux quelque part. Bien entendu, on parle des Tchèques, des Slovaques… mais tout le monde est différent. Les généralisations, c’est intéressant, c’est risqué aussi. »

Vous travaillez depuis seize ans dans une entreprise française installée en République tchèque, où vous êtes, semble-t-il, principalement entourée de Tchèques…

« Il n’y a plus d’expatriés en République tchèque, ni en Slovaquie, ni en Hongrie. Je suis la dernière Française. »

Même au sein de la direction ?

« La direction est à Varsovie maintenant. Je n’ai pas à m’exprimer là-dessus. C’est le choix du groupe Renault de créer des groupements, qu’on appelle ‘territoires’ ou ‘clusters’, avec une direction commune. »

Avez-vous encore le sentiment de travailler dans une entreprise française ?

« Je pense que ça reste une société française parce que la culture d’une entreprise n’est pas quelque chose qui change si vite. Mais le départ des Français a beaucoup changé les relations, tout simplement parce qu’à l’époque, il y avait des gens qui ne pouvaient pas communiquer avec les dirigeants. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. »

Vous voyez-vous vivre encore longtemps en République tchèque ?

« J’envisage de demander la nationalité tchèque... C’est ma réponse (rire). Je suis ici chez moi. On est chez soi là où on vit. Vivre avec l’idée qu’un jour on va repartir, pourquoi ? L’important, c’est de vivre ici et maintenant. Au bout de vingt, vingt-cinq ou trente ans, retourner en France c’est aller dans un autre pays.

« J’ai également découvert au fil des années que je ne pouvais pas m’intégrer. Et j’utilise le mot ‘intégration’ à dessein en pensant à tous les gens, en France, à qui l’on demande de s’intégrer à la société française. On ne peut pas s’intégrer, on reste ce dans quoi on a grandi. On ne peut que vivre en bonne intelligence avec les autres cultures qui sont autour de nous. Si je demande la nationalité tchèque, cela ne sera pas pour devenir tchèque comme les autres Tchèques. Ce sera pour pouvoir voter, pour pouvoir décider de ce qu’on fait avec mes impôts, pour faire partie de la communauté… en tant que Cécile Chambolle, qui a grandi à Paris, qui a vécu en Allemagne, qui a son passé, son histoire... Donc voilà : je suis Française et je suis ici chez moi. »