CzechMarket #6 – Faites-vous partie de la génération « Prague Tribune » ?

r_2100x1400_radio_praha.png

Depuis le lancement de notre série CzechMarket il y a deux mois, nous tentons de retracer, interview après interview, la fabuleuse histoire du marché tchèque, depuis sa libéralisation dans les années 1990 après la fin du système communiste. Cette fabuleuse histoire, certains l’ont écrite au moment même où elle se faisait. C’est le cas des différentes voix du Prague Tribune, un mensuel économique anglo-tchèque publié en République tchèque de 1993 à 2005 et qui a accompagné toute une génération d’hommes et de femmes d’affaires en train de transformer ce pays. Son fondateur, un Français, Philippe Riboton, est arrivé à Prague comme beaucoup d’autres : au début des années 1990 avec le sentiment que quelque chose s’y jouait qu’il ne fallait pas rater. Vingt-cinq ans plus tard, il dirige HR Partners, un cabinet de recrutement basé à Prague. Il est aujourd’hui notre invité.

Philippe Riboton, photo: LinkedIn de Philippe Riboton
En mars 1993, vous fondiez The Prague Tribune, qui a compté une vingtaine d’employés quelques années après son lancement. Sur le réseau social LinkedIn, vous notez à propos de cette expérience : « Aventure humaine multiculturelle extraordinaire ». J’aurais envie de commencer par la fin : pourquoi avoir arrêté cette aventure en 2005 ?

« Pourquoi l’avoir arrêtée ? Il y a deux raisons principales. La première a été l’explosion de la presse gratuite, et la presse qui était payante est en fait quasiment devenue gratuite sous le coup de cette nouvelle concurrence. Le deuxième phénomène, c’est bien naturellement internet. Non seulement la gratuité du support papier s’est répandue mais les médias sont devenus gratuits parce qu’online. Donc oui, une aventure humaine extraordinaire… On pourrait y passer des heures. »

A qui s’adressait The Prague Tribune ?

« Le concept de Prague Tribune au début, c’était de cibler deux publics : un public d’expatriés, ces cadres d’entreprises internationales qui venaient s’implanter à Prague. Il y avait très peu de médias en langue non-tchèque si je puis dire. Le deuxième public, c’était celui des cadres tchèques que j’appellerais ‘de nouvelle génération’, travaillant notamment dans les entreprises internationales, et qui ne se retrouvaient pas dans les médias classiques. Notre idée c’était d’être un média moderne, ‘business & life style’ comme on l’avait surnommé à l’époque. »

Vous souvenez-vous d’une des premières couvertures ?

« Bien sûr, je me souviens presque de toutes. Une des toutes premières couvertures qui a fait un peu l’histoire d’ailleurs - c’était notre troisième numéro si je ne m’abuse – le titre était : ‘Václav Havel, le patrimoine d’un président’. On avait fait un portrait qui avait été repris à l’époque par la presse internationale et qui montrait sous un jour assez différent Václav Havel comme un héritier d’une famille assez aisée, ce qu’à l’international les gens ne savaient absolument pas puisque tout le monde aux Etats-Unis et en Europe de l’Ouest percevait Václav Havel comme quelqu’un qui sortait du cachot. On avait fait une enquête sur son patrimoine et aussi une interview avec lui. Je m’en souviens d’autant plus que le numéro a fait un peu scandale et que son porte-parole, Monsieur Špaček, nous a menacés de poursuite et m’a intimé l’ordre de retirer notre campagne d’affichage du numéro. Pour toute réponse, j’ai doublé le nombre de panneaux publicitaires. »

Je vous cite de nouveau : « Aventure humaine multiculturelle extraordinaire ». Cela dit combien cette période vous a marqué. Pourriez-vous partager avec nous des souvenirs ?

« Vous savez, j’ai encore des frissons quand j’en parle aujourd’hui. Je crois que cela a été, entre guillemets, l’aventure d’une vie. Je ne pense pas qu’on ait la possibilité de retrouver deux fois dans sa vie cette intensité-là. C’est un peu comme l’histoire d’amour qui vous a marqué et à l’aune de laquelle vous comparez toutes les autres. »

« Pour faire simple, j’étais un petit Français qui n’avait aucun historique ni aucune connexion avec l’ex-Tchécoslovaquie et qui se retrouve à Prague au début des années 1990 avec cette idée un peu saugrenue de monter un média. L’équipe était principalement composée d’étudiants, des gens qui n’avaient pas spécialement d’expérience professionnelle ni d’expérience de la presse, juste des hommes et des femmes de bonne volonté, la tête bien faite et avec une très belle énergie, et on a monté comme ça un groupe complètement incroyable, dont la plupart sont encore dans le paysage tchéco-slovaque puisqu’un certain nombre d’entre eux, notamment Américains, se sont mariés avec des Tchèques – il y a eu beaucoup de bébés Prague Tribune issus de cette histoire. Au début, le Prague Tribune était une équipe avec une grosse connexion américaine, avec un directeur financier américain, une rédactrice en chef américaine, des photographes et des journalistes américains, canadiens, d’autres originaires d’un peu partout, c’était un peu l’arche de Noé. »

Est-ce que vous travailliez aussi avec des Tchèques ?

« Oui bien sûr. On avait un certain nombre de collaborateurs tchèques. »

Eux-mêmes, était-ce leur première expérience de journalisme ?

« Oui, sauf – et j’en garde un souvenir très ému – le premier collaborateur tchèque que j’ai eu, qui était j’allais dire un ‘monsieur’ par son âge, un ancien journaliste de l’agence de presse tchèque ČTK, qui s’appelait Tomáš Runge, que je ne remercierai jamais assez. Il est décédé malheureusement il y a déjà assez longtemps, mais j’ai gardé beaucoup d’émotions pour ce monsieur, qui devait avoir 65 ans dans une équipe où la moyenne d’âge était de 25 ans. Il fumait non pas des Gitanes mais des Petra, les unes après les autres. C’était un peu notre grand-père à tous. »

Tomáš Prouza, photo: TomasP01, CC BY-SA 3.0 Unported
« On était un groupe avec une énergie extraordinaire et je crois que beaucoup de gens avaient envie de mettre leur petit grain d’énergie là-dedans. Il y avait aussi des journalistes éminents, dont certains opèrent toujours à Prague, je pense notamment à Fabrice Martin-Plichta, correspondant du journal Le Monde, et certains autres, correspondants de RFI. Je rencontre assez régulièrement d’anciens collaborateurs du Prague Tribune qui, durant cet intervalle de douze années qui nous sépare de 2005, ont pris du grade entre guillemets. Je peux en citer un : Tomáš Prouza, qui est secrétaire d’Etat européen du gouvernement de monsieur Sobotka. Il était un de mes journalistes. C’est juste un exemple, mais c’est pour vous dire qu’il y a eu une génération Prague Tribune qui est aujourd’hui à la tête d’un certain nombre d’entreprises ou de représentations de l’Etat, et ça, c’est une de mes plus grandes fiertés. »

Avant d’arriver à Prague, vous aviez travaillé quatre ans au Dauphiné Libéré…

« C’était pendant mes études à Science Po Grenoble, et j’y suis resté un peu après mes études. »

Ensuite, vous montez votre agence de communication à Paris. Puis, en même temps que vous fondez The Prague Tribune, vous développez également à Prague la première agence internationale de la société française de recrutement Synergie. En 1993, quand vous décidez de créer The Prague Tribune, était-ce le rêve du journaliste que vous étiez ou l’outil idéal du recruteur que vous alliez devenir ?

« Alors première réponse très claire : je suis et je reste au fond de moi un journaliste. C’est-à-dire que je savais que je deviendrai journaliste quand j’avais 15 ans. Adolescent, je lisais toute la presse que je pouvais. Je lisais religieusement je me souviens L’Evénement du Jeudi, comme cela s’appelait à l’époque, le magazine de Jean-François Kahn. Non, il n’y a absolument aucun lien entre le Prague Tribune et Synergie. Le premier numéro est sorti en mars 1993 et j’ai créé Synergie à la fin 1995, sans aucune logique. Il se trouve seulement que le président de Synergie était un de mes clients quand je dirigeais cette agence de communication à Paris. Je l’avais invité à Prague à l’époque, il était curieux de savoir ce que j’y faisais, et comme ça – pas entre deux bières parce que je ne suis pas un buveur de bière, mais entre deux verres de vin – je lui ai dit sous la forme d’une boutade : ‘Vous devriez monter une boîte de recrutement ici, parce qu’il y a toutes ces entreprises internationales qui arrivent à Prague et qui cherchent des financiers, des commerciaux...’, ce à quoi il a répondu : ‘Pourquoi vous ne le faites pas vous ?’, et on a décidé de le faire ensemble. »

J’ai retrouvé un post du Prague Tribune que vous avez écrit en 2002. Dans cet article vous dites que si, au début des années 1990, la majorité des entreprises étrangères implantées ici avaient à leur tête des expatriés, vers la fin des années 1990 ces mêmes postes étaient progressivement occupés par des Tchèques. Comment la vision du management et sa réalité en entreprise ont évolué en Tchéquie dans les années 1990 ?

« Très clairement, les années 1990 étaient des années d’implantation pendant lesquelles les groupes internationaux prenaient le leadership de ces créations, là où aujourd’hui on voit que les groupes tchèques, tout d’abord, ont repris le leadership de l’économie du pays, et puis sont beaucoup plus innovateurs qu’ils ne l’étaient à l’époque. Pour assurer ces implantations de filiales, les entreprises internationales envoyaient par logique des expatriés qui apportent les standards, qui communiquent les valeurs des entreprises, qui implantent une culture managériale. Après un certain nombre d’années, il est clair que les cadres tchèques, comme cela s’est passé un peu partout en Europe centrale, sont devenus eux-mêmes les vecteurs ou les moteurs de la communication de ces valeurs, et au terme de plusieurs années il n’y a plus vraiment eu d’utilité à garder des expatriés dans un contexte économique globalisé, mondialisé, standardisé. »

Avant de vous spécialiser dans le recrutement de dirigeants et cadres supérieurs en fondant HR Partners, vous développez donc Synergie dont le spectre de recrutement est beaucoup plus large. A cette époque, recrutiez-vous essentiellement des Tchèques ou également beaucoup d’étrangers ?

« C’était une grosse majorité d’employés ou cadres moyens tchèques et également slovaques. J’avais créé une filiale de Synergie à Bratislava à la fin des années 1990 pour accompagner l’implantation du groupe Carrefour. »

Concrètement parlant, comment lance-t-on une agence de recrutement dans un pays dont on ne connaît pas la langue, dont le paysage économique est en ébullition, où il y a du nouveau tout le temps ?

« J’ai lancé Synergie comme une société ‘brick and mortar’, c’est-à-dire qu’on avait des bureaux physiques, situés à Americká 17 dans le quartier de Vinohrady, un peu comme une agence de travail temporaire type Adecco ou Manpower qui à l’époque n’étaient pas présents à Prague. A côté de cela, on avait des gros annonceurs dans la presse. »

La spontanéité avec laquelle les Tchèques se sont orientés vers vous a-t-elle été…

Photo illustrative: SOMMAI / freedigitalphotos
« Immédiate, vous voulez dire ? Non pas vraiment, parce qu’il faut se souvenir qu’à cette époque – et on retrouve un peu ce contexte de plein emploi aujourd’hui – les gens ne se bousculaient pas, parce qu’il n’y avait pas de chômage structurel et qu’il y avait beaucoup d’offres, beaucoup d’entreprises qui arrivaient. Même si on sollicitait le marché, c’était à la fois difficile pour nous et pour nos clients de trouver des collaborateurs. »

Pour finir, et je me tourne de nouveau vers le journaliste, à l’époque du Prague Tribune, avez-vous eu l’impression de vivre un moment historique ?

« Oui, je pense qu’on est nombreux à Prague dans ces années-là qui avons vécu un vrai moment d’histoire, mais sans se rendre compte qu’on faisait, quelque part, l’histoire et que l’histoire s’écrivait devant nous. Un nouveau pays apparaissait, et je pense qu’aujourd’hui, il n’y a que des pays qui s’ouvrent ou des pays qui vont s’ouvrir, comme l’Iran ou Cuba, qui vont présenter ce genre d’opportunité. En comparaison, l’Europe centrale et la République tchèque sont, si je puis dire, complètement normalisées. »