Dans la Tchécoslovaquie stalinienne, le spectaculaire détournement de trois avions par des anciens de la RAF

Les avions de transport Dakota de la ČSA à l'aéroport d'Erding

Le 24 mars 1950, trois avions civils de la compagnie aérienne tchécoslovaque ČSA étaient détournés simultanément par d’anciens pilotes de la RAF qui souhaitaient fuir à l’Ouest avec leurs familles. Un événement sans précédent dans l’histoire de l’aviation et un coup de tonnerre dans la Tchécoslovaquie enserrée dans l’étau stalinien.

Le retour des pilotes de la RAF en Tchécoslovaquie,  Prague - Ruzyně,  15. 8. 1945 | Photo: VHÚ

Dans le climat de méfiance idéologique qui a suivi le Coup de Prague de février 1948, les anciens combattants ayant servi à l’Ouest sont très vite devenus suspects. Environ 450 aviateurs ont quitté le pays peu après 1948. Les projets de fuite étaient fréquents, mais sévèrement punis : le régime considérait ces tentatives comme une trahison. Mais que faire dans un Etat qui, de toute façon, réprimait ceux qui avaient combattu dans la RAF, pourtant héros de la lutte contre le nazisme, et désormais considérés comme des éléments politiquement peu fiables ?

Vít Angetter | Photo: ČT24

Car au tournant des années 1940-1950, l’armée et la compagnie aérienne nationale subissent de profondes transformations. La loyauté politique prime sur les compétences techniques, et de nombreux pilotes expérimentés sont écartés ou rétrogradés – quand ils ne subissent pas carrément des persécutions.

Au début de l’année 1950, trois pilotes de la compagnie aérienne ČSA élaborent un plan audacieux : détourner simultanément plusieurs avions de ligne pour fuir à l’Ouest. Pour Vít Angetter, Ladislav Světlík et Oldřich Doležal, tous des anciens de la RAF, l’objectif est double : jouer sur l’effet de surprise afin de mener à bien leur projet et permettre à un maximum de personnes de quitter le pays, dont leurs familles ce qui n’était pas une mince affaire, comme le souligne Luděk Navara, auteur d’un livre de récits personnels de victimes des régimes communistes :

Ladislav Světlík

« Il est vrai qu’avant que ce détournement majeure n’ait lieu, la Tchécoslovaquie avait pris certaines mesures pour empêcher les défections de pilotes ayant auparavant exercé à l’Ouest. Il existait une interdiction de vol pour les membres de la famille du pilote concerné, afin d’éliminer toute possibilité de fuite à l’étranger. »

Mais les trois pilotes avaient prévu le coup, chacun faisant monter leurs épouses et fiancées à bord des avions pilotés par leurs autres collègues. L’épouse d’Oldřich Doležal, par exemple, s’était enregistrée sous son nom de jeune fille, et son fils, Tom, âgé de six mois, voyageait également avec elle.

Oldřich Doležal | Photo: VHÚ

Pour monter leur opération, les pilotes choisissent trois avions Douglas DC-3 (Dakota), affectés à des vols intérieurs reliant Bratislava, Brno et Ostrava à Prague. La date est fixée au 24 mars 1950, mais aucun ne rejoindra la capitale.

Le matin du 24 mars, les trois appareils décollent presque simultanément de leurs aéroports respectifs. Peu après le départ, les pilotes prennent possession des commandes, modifient leur trajectoire et mettent le cap vers l’ouest. Les avions franchissent la frontière sans être interceptés, la défense aérienne tchécoslovaque étant encore insuffisamment développée pour contrer ce type d’action. Quelques heures plus tard, les trois appareils atterrissent sur la base aérienne américaine d’Erding, près de Munich, dans la zone d’occupation américaine en Allemagne.

Le détournement de trois avions de la ČSA en 1950 | Source: ČT24

Au total, plus de 80 personnes se trouvent à bord des trois avions, dont certaines n’ont pas été informés du projet. Une partie d’entre elles choisira malgré tout de retourner en Tchécoslovaquie, tandis qu’un groupe plus restreint décide de rester à l’Ouest et de demander l’asile politique. Parmi les passagers se trouvait même la mère d’une grande star du patinage tchécoslovaque qui avait fait défection quelques temps auparavant :

Liste des passagers | Photo: Archives d'ABS

« La mère d’Ája Vrzáňová se trouvait elle aussi à bord de l’un de ces avions. Elle s’est souvenue bien plus tard qu’à côté d’elle se trouvait un passager qui a fini par rentrer en Tchécoslovaquie et qui était d’humeur terriblement mélancolique. Il disait : ‘J’aimerais tellement rester à l’Ouest, j’aimerais tellement être ici, mais malheureusement, je ne savais pas, j’ai une famille qui m’attend, je dois rentrer.’ »

L’événement provoque immédiatement une onde de choc en Tchécoslovaquie. Les autorités communistes dénoncent un acte criminel et exigent le retour des avions ainsi que celui des passagers.

'Enlèvement'

Dans le même temps, le régime lance une campagne de propagande intense, présentant ce triple détournement comme une action organisée par des « traîtres » manipulés par les Etats-Unis. Un livre et un film réalisé par le duo Ján Kadár-Elmar Klos, tous deux intitulés Únos (« Enlèvement »), viennent appuyer cette version officielle des faits, alors que la période est par ailleurs marquée par des procès truqués et des purges dans de nombreux secteurs de la société.

Très vite les mesures de sécurité à bord des avions sont renforcées : présence d’agents armés, contrôle et surveillance accrus des équipages. Le coup de maître des trois pilotes aura toutefois pour conséquence d’accélérer l’exclusion des anciens de la RAF des compagnies aériennes tchécoslovaques. Ceux-ci sont progressivement licenciés ou relégués à des fonctions subalternes, ostracisés dans la nouvelle Tchécoslovaquie des lendemains qui chantent. L’événement marque ainsi la fin d’une génération de pilotes formés en Occident au sein de l’aviation tchécoslovaque, remplacés par des agents loyaux au régime communiste.

Auteur: Anna Kubišta | Source: iROZHLAS.cz
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