Des Tatras aux plus hauts sommets de l'Himalaya : l'histoire de l'alpiniste Radek Jaros

Shisha Pangma, photo: Dirk Groeger, Creative Commons 2.0

En octobre 2004, une expédition composée de quatre alpinistes tchèques a conquis le sommet du Shisha Pangma, avec ses 8046 m, le quatorzième sommet le plus haut du monde. Zdenek Hruby, Radek Jaros, Petr Masek et Martin Minarik ont escaladé en style alpin la seule montagne culminant à plus de 8000 m située entièrement sur le sol tibétain par sa face la plus périlleuse, la face sud-ouest. De retour au pays, Radek Jaros, nous avait raconté son aventure sur les parois d'une montagne dont le nom, en sanskrit, la langue des textes religieux hindoux, signifie « le lieu du saint ». En alpiniste expérimenté et respectueux de l'élément naturel, Radek Jaros avait d'abord évoqué la montagne elle-même, ce fameux Shisha Pangma à l'histoire chargée :

« Le Shisha Pangma est la seule montagne s'élevant à plus de 8000 mètres d'altitude située entièrement sur le sol tibétain. Des quatorze sommets à plus de 8000 mètres, c'est aussi celui qui est le plus bas, et le dernier à avoir été conquis par l'homme, en 1964, essentiellement à cause de l'occupation chinoise du Tibet. Pendant longtemps, les frontières du Tibet sont restées fermées, infranchissables. Aujourd'hui, par la voie dite classique, Le Shisha Pangma est l'un des 8000 mètres les plus gravis. En revanche, par la face sud-ouest que nous avons empruntée, les ascensions sont beaucoup plus rares, puisqu'il n'y en eu que six avant la nôtre. »

Rare et dangereuse, l'ascension par la face sud-ouest était d'autant plus difficile et exigeante qu'elle était effectuée en style alpin :

"Le style alpin, cela signifie charger son sac à dos pour ensuite grimper sans s'arrêter jusqu'au sommet. L'alpiniste monte son camp, sa tente lui-même, y passe la nuit, s'y repose, puis reprend sa route, tout cela sans oxygène et sans l'aide de porteurs, des sherpas. Il ne construit pas différents camps pour s'adapter à l'altitude, pour monter puis y redescendre, puis construire un nouveau camp, et ainsi de suite. Le style alpin consiste donc à toujours monter et à effectuer l'ascension d'une seule traite jusqu'au sommet. »

Shisha Pangma, photo: Dirk Groeger, Creative Commons 2.0
Avant le Shisha Pangma, Radek Jaros comptabilisait déjà à son actif quatre sommets à plus de 8000 mètres, dont le Mont Everest. Il nous explique comment se passe la préparation à ces conditions extrêmes :

"La première chose, c'est l'expérience emmagasinée depuis longtemps dans les montagnes, et la deuxième, c'est la préparation physique pour l'alpinisme. Depuis l'enfance, j'ai pratiqué beaucoup de sports différents et je n'ai commencé l'escalade qu'à vingt ans. Mais il doit y avoir un entraînement physique. Au début, j'ai commencé dans les Hautes-Tatras en Slovaquie, et c'est peut-être le fait de ne pas avoir de sommets plus élevés qui m'a poussé vers les 8000 m. Aujourd'hui, je m'entraîne en Tchéquie, dans la région de Vysocina, cela suffit. Le plus important, c'est la préparation physique que l'on peut entretenir partout, les montagnes ne sont pas forcément nécessaires pour cela. »

Au-delà de l'aspect sportif, l'alpinisme représente encore bien autre chose pour Radek Jaros :

"L'alpinisme en lui-même, c'est l'aventure. Si on ne voulait faire que du sport, on ne pratiquerait sans doute pas l'alpinisme. Bien entendu, nous avons une relation particulière avec la nature. Et puis, tous ces voyages autour du monde vous font découvrir de nouveaux horizons. [...] Bien sûr, pendant l'ascension, de temps à autre, il m'arrive de penser à autre chose qu'à l'aspect technique de la montée. Mais ça reste rare et très court, surtout cette fois-ci sur les pentes extrêmement raides du Shisha Pangma. Il fallait vraiment rester attentif à la performance, à chaque mouvement et sans cesse mesurer les risques encourus. Dans ces moments-là, il suffit d'une petite glissade, d'un instant de faiblesse et tout est fini. Donc, le degré d'attention doit rester très élevé. »

La récompense de tant d'efforts est la conquête du sommet. Pourtant, pour Radek Jaros, apprécier l'intensité du moment n'a pas toujours été le plus simple :

"Aujourd'hui, ça va mieux. C'est peut-être parce que j'ai désormais plusieurs sommets à plus de 8000 m à mon actif. J'ai notamment été sur le toit de l'Everest, mais quand j'essaie de m'en rappeler, mes souvenirs ne forment qu'une mosaïque, je dois avouer que je n'en ai pas conservé grand-chose finalement. Au sommet du Shisha Pangma, c'était différent, mais le sommet est presque un kilomètre plus bas que celui de l'Everest. Et puis je suis plus expérimenté et avec l'entraînement, je savoure mieux ces moments particuliers. J'ai fait beaucoup de photos et beaucoup filmé. C'était donc un grand plaisir. »

Malgré cette euphorie passagère, le retour sur terre, au pays et à la réalité ne constitue pas un choc trop brutal :

"Chacun d'entre nous a son sommet. Pour quelqu'un, ce sera dans les affaires, pour quelqu'un d'autre, c'est le fait de bien faire son travail, un travail qu'il aime et qui le rend heureux. Moi, c'est la montagne qui me rend heureux, mais ce n'est pas pour autant que je regarde les autres personnes différemment, que je les sous-estime. Bien entendu, lorsque vous avez la chance de voyager et de voir quelles sont les conditions de vie dans d'autres endroits de la planète, les problèmes de certaines personnes vous semblent très relatifs. Alors ça, oui, c'est l'avantage de ce que je fais : ça me fait ouvrir les yeux ! »