Deux regards sur la partition de la Tchécoslovaquie

Vingt ans se sont déroulés depuis la partition de l'Etat commun tchécoslovaque en deux pays indépendants : la République slovaque et la République tchèque. A cette occasion, les rédactions françaises de Radio Slovakia International et de Radio Prague entament une série d'articles en partenariat. Il s'agit aujourd'hui du regard croisé de deux personnes dont les destins sont liés à tout jamais à la Tchéco-slovaquie.

Début décembre 2012, le Président de la République slovaque Ivan Gašparovič a entamé une visite protocolaire de prise de congé avec son homologue tchèque Václav Klaus qui achève en mars 2013 son second mandat présidentiel consécutif prévu par la constitution. Lors de cette rencontre présidentielle, les deux présidents se sont félicités des très bonnes relations existant entre nos deux pays. Selon le Président tchèque, la partition de la Tchécoslovaquie s’est révélée plus favorable à la République slovaque. Il en a donné pour preuve les statistiques faisant ressortir qu’en 20 ans, si le PIB de la République tchèque a augmenté de 50 %, celui de la Slovaquie a progressé de 100 %.

Des citoyens slovaques ont beaucoup de liens en République tchèque et inversement, des citoyens tchèques ont des attaches similaires en Slovaquie. Dans les prochains instants, nous vous proposons d’écouter les témoignages de deux personnes représentatives de cette situation particulière au destin partagé entre deux pays qui initialement n’en formaient qu’un seul. C’est tout d’abord vers madame Olga que nous nous tournons. Elle est aujourd’hui âgée de 64 ans. Née sur le territoire de l’actuelle République tchèque, elle a épousé à 23 ans en Slovaquie un ressortissant slovaque. Elle a vécu sur le sol de l’actuelle Slovaquie durant 23 ans. En 1993, année de la naissance de la République slovaque, elle a divorcé de son mari.

Prague
« Je n’ai pas trop suivi les événements concernant la partition des Républiques tchèque et slovaque. A l’époque dominaient mes problèmes familiaux et il m’a fallu les résoudre sans me préoccuper de ce qui se passait autour de moi à une autre échelle. Dans le contexte de ma situation nouvelle, j’ai décidé de revenir vivre en République tchèque, dans ma maison natale. C’est aussi à cette époque que mon père est décédé. J’ai vécu dans ma maison natale les 19 années suivantes. »

Quel souvenir Mme Olga conserve-t-elle néanmoins de la partition de la République tchécoslovaque? Comment l’a-t-elle ressentie?

« Pour ce qui est de la partition, j’ai commencé à en ressentir les effets après mon déménagement en République tchèque. Par exemple, à la télévision tchèque, les programmes slovaques étaient sous-titrés en langue tchèque. Ce n’était pas naturel. Après, je me souviens que les deux pays ont engagé leur séparation sur le plan monétaire. Chacun a introduit sa propre monnaie dans les échanges de la vie courante. Des frontières ont été matériellement établies entre les deux pays. De l’un à l’autre, nous devions subir un contrôle douanier, montrer un passeport. A la vérité cela ne m’a pas dérangé de manière particulière. Jamais je n’ai rencontré de problèmes à l’occasion de mes fréquents déplacements en Slovaquie.»

Voici quelques semaines, Mme Olga a décidé de venir vivre sa retraite en Slovaquie, où vit sa fille et où elle a plus d’amis qu’en République tchèque. Comme elle nous l’a dit, elle n’avait jamais rencontré la moindre difficulté à vivre en Slovaquie, bien qu’elle soit native de la partie tchèque de l’état commun. Dans les premières années 1990 lorsque Mme Olga a déménagé en République tchèque pour vivre dans sa maison natale, elle ne s’est jamais heurtée à tant de problèmes qu’à l’automne dernier, quand elle a décidé de revenir en Slovaquie et y passer ses années de retraitée.

« Là, j’ai été confrontée à de nombreux problèmes, des tracasseries de toute sorte avec l’administration. Ses services m’ont même presque placé dans la catégorie des sans-abri. En République tchèque, j’ai vendu ma maison natale, ce qui m’a permis d’acheter un logement en Slovaquie, mais il m’a été refusé d’obtenir un permis de séjour permanent. Pendant des semaines, j’ai dû réunir des tonnes de documents de toute nature. J’ai dû accomplir de nombreux voyages entre la Tchéquie et la Slovaquie. Puisque voyez vous, j’y étais toujours enregistrée comme citoyenne tchécoslovaque, mais pour les Slovaques, je n’étais ni citoyenne slovaque, ni citoyenne étrangère. Bien qu’ensuite je m’y suis trouvée répertoriée en tant que Slovaque, je détenais une carte d’identité tchèque, je ne possédais aucun papier slovaque, pire encore j’ai été soupçonnée de vouloir frauder. Autrement dit, de nombreux désagréments m’ont accompagnée à mon retour en Slovaquie.»

Tout s’est finalement terminé positivement pour Mme Olga. A l’heure actuelle, lui a été délivrée une carte d’identité slovaque à titre de personne étrangère, valable cinq ans et renouvelable. Ceci fait que Mme Olga a conservé sa citoyenneté tchèque. Elle n’est bien sûr pas la seule à avoir subi des affres bureaucratiques déconcertantes et à la limite humiliantes... Mais aujourd’hui que pense Mme Olga de la partition 20 années plus tard? Quelle appréciation porte t-elle sur les relations entre Tchèques et Slovaques?

« Je pense que la partition n’était pas nécessaire, mais je ne peux pas le juger. Peut être que cette démarche était bonne, peut être que les relations entre les Tchèques et les Slovaques se sont améliorées après la partition. Dans mon entourage, je vois que certaines personnes la perçoivent très positivement, mais il en est d’autres qui la ressentent négativement. Et quant aux relations personnelles entre les Slovaques et les Tchèques, elles sont d’après moi les mêmes, elles n’ont pas changé.»

Bratislava
Des souvenirs différents sont évoqués par Monsieur Milan, âgé de 70 ans, un Slovaque qui vit aujourd’hui en République tchèque. Il est né à Bratislava et sa mère était d’origine tchèque. Il a effectué des études universitaires en relations internationales à Moscou. Après les avoir achevé, Monsieur Milan est entré dans la vie professionnelle au Ministère fédéral des Affaires étrangères à Prague. En 1966, il a été détaché en mission à l’ambassade tchécoslovaque à Berlin, où il a vécu l’année 68, c’est à dire celle du printemps de Prague qui s’est achevé par l’invasion de l’armée soviétique et les troupes du Pacte de Varsovie du territoire tchécoslovaque. Pour son attitude et ses prises de position, il avait été mis à l’index et bien sûr révoqué du ministère ainsi que de toutes ses fonctions diplomatiques et officielles. Dès lors il a rencontré plus que des difficultés pour trouver un emploi... Mais, tout a changé après la Révolution de velours en 1989.

« Début 1990, j’ai pu être réintégré au sein du Ministère fédéral des Affaires étrangères qui m’a immédiatement dépêché en qualité de conseiller pour la culture, la santé et l’enseignement à Moscou à l’ambassade tchécoslovaque. J’y ai travaillé jusqu’au 1er janvier 1993 et dans le suivi et prolongement je suis devenu conseiller auprès de la toute nouvelle ambassade de la République slovaque.»

« Il était évident de par mon parcours, que j’étais un parfait tchécoslovaque. Dans les années 90, au sein de l’ambassade tchécoslovaque à Moscou, nous avons dû accomplir et supporter une charge de travail dans l’urgence et nous n’avions pas trop de temps pour réfléchir à ce qui se passait au sein de notre pays.»

La pensée de M. Milan est que les deux nations, tchèque et slovaque, en raison de leur proximité, leur histoire commune dans les derniers temps avant la partition, auraient pu évoluer dans un seul et même État commun.

« Par contre, la réflexion me conduit aujourd’hui à prendre en considération toute l’évolution compliquée et inattendue, survenue dans les deux États à partir de 1993, et avec tous ses points forts et aussi faiblesses, estimer que cette partition s’est déroulée d’une manière heureuse, alors que tous les événements qui y ont présidé auraient pu se dérouler dans un climat de tension exacerbée. Aujourd’hui, il me faut reconnaître que la partition a été une suite logique dont les deux nations ont bénéficié chacune pour leur part.»

Photo: Archives de Radio Prague
Après la naissance de la République slovaque indépendante et jusqu’en 2003, M. Milan a travaillé au Ministère slovaque des Affaires étrangères et a achevé sa carrière professionnelle à l’Ambassade slovaque en Slovénie en qualité d’ambassadeur. Depuis, M. Milan est à la retraite. Considérant que sa famille, ses filles, ont grandi et vivent en République tchèque, M. Milan, bien que citoyen de la République slovaque, a décidé de vivre en République tchèque.