Emission Spéciale Pâques

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Vendredi, 10h55, nous sommes à l'école des Ursulines de Prague. Pour la quinzaine d'enfants qui arrivent dans la salle de classe, c'est le cours de français qui commence. Au mur, des grands panneaux qui expliquent par exemple comment dire l'heure, des images avec les mots écrits à côté, une carte de France. C'est parti pour 45 minutes de cours qu'ils vont passer avec Tana Kadlecova, leur institutrice :

« Je vous présente la classe des débutants, ils ont 8 et 9 ans à peu près. Bonjour les enfants... »

Avant le cours, je me suis entretenue quelques temps avec Tana Kadlecova, qui a été en quelque sorte mon guide dans cette école :

On se trouve devant l'école Sainte-Ursule, c'est bien ça ? Bonjour Tana !

« Bonjour, c'est bien ça. C'est une école ursuline, catholique qui rassemble le primaire et le collège, donc des enfants de 6 à 15 ans à peu près. Les enfants sont scolarisés à 6 ans, mais ils peuvent l'être à 7 ans, un peu plus tard, donc, quand les parents pensent qu'ils ne sont pas encore prêts. »

Quelle est la particularité des écoles religieuses et du système scolaire tchèque par rapport au français ?

« Il y a des écoles gratuites, et des écoles privées qui sont payées par les parents, mais les écoles religieuses ne sont pas payées par les parents, c'est l'Etat qui paient les professeurs. »

Parlez-nous un peu de votre parcours. Vous êtes professeur de français et de tchèque. Comment êtes-vous arrivée au français ? Votre intérêt pour le français, c'est un hasard ?

« Oui, c'est tout à fait par hasard parce que j'étais dans un collège spécialisé dans les maths, et puis, j'ai cherché un lycée scientifique, mais je n'ai pas réussi l'examen... Alors, j'ai dû prendre ce qui restait (rires). J'ai commencé à apprendre le français, et c'était un peu « choquant » parce que c'est une langue que je n'avais jamais rencontrée avant. Les autres, dans la classe, ils étaient déjà préparés. J'étais la pire dans la classe (rires). »

On peut aller à l'intérieur, pour se balader un peu ?

« Bien sûr »

Je crois savoir que vous étudiez encore à la faculté de pédagogie, c'est cela ?

« Oui, pour le collège et pour le lycée. Parce qu'il y a des facultés qui durent 4 ans qui ne sont que pour le collège et ceux qui veulent enseigner au lycée, ils doivent passer par la fac de philosophie, mais on peut aussi passer par la faculté de pédagogie spécialisée pour le collège et le lycée. »

Vous passez donc les deux pour pouvoir éventuellement plus tard enseigner au lycée ?

« Oui, c'est une fac de 5 ans, c'est un peu plus long, un peu plus dur, un peu plus spécialisé. »

Est-ce qu'on peut dire que c'est l'équivalent de l'IUFM en France ?

« Non, ça se passe autrement, ce sont plutôt des Ecoles normales. C'est plutôt ça, car c'est un apprentissage de 5 ans pendant lesquels on se prépare à enseigner. L'IUFM, c'est 3 ans et ça se passe autrement. »

Finalement vous avez vos cours dans l'école des Ursulines, qui est le côté pratique, et vos cours à la fac, qui sont plutôt théoriques...

« Personnellement, j'ai commencé à enseigner dès la première année de fac. Ce n'est pas un stage, je suis employée à mi-temps. A la fac, on apprend la théorie, mais aussi la pratique, la didactique, la méthodologie... »

Est-ce que vous vous souvenez de vos premières heures de cours ? Est-ce que vous étiez nerveuse, ou c'était une continuation logique ?

« Bien sûr que j'étais stressée... j'avais 19 ans. C'était après les vacances et j'avais déjà un autre travail. J'étais surchargée de travail et je me suis dit que je préférerais enseigner, parce que c'était plus proche de mes études. J'ai trouvé une petite annonce le 28 août et le 2 septembre j'ai commencé, donc c'était un grand choc et une grande surprise. Maintenant, les enfants ont 14 ans, mais à l'époque ils avaient 10 ans, ils étaient très bruyants, pas du tout concentrés. C'était le tout premier cours, sans stage auparavant... Le deuxième cours, c'était avec une autre classe, et là ils étaient si calmes ! J'ai compris que je devais être plus sévère aussi ? Maintenant ça va. »

Comment enseigne-t-on le français à des enfants de 9-10 ans ? C'est clair qu'on n'enseigne pas cette langue à des petits comme à des adolescents.

« Dans cette école, on commence avec un cours vraiment préparatoire à 7 ans, et à 8 ans, on commence à avoir des cours réguliers de langues étrangères : ils ont le choix entre l'Anglais, l'Allemand et le Français. Pendant mes cours, j'essaie de beaucoup travailler avec des questions-réponses, d'utiliser la langue dans des situations réelles avec des jeux de rôles et des mises en scène de contes. On mime ce qu'on dit aussi. Quand ils ont des images devant eux ou quand ils miment, ça peut entrer dans leur mémoire beaucoup plus facilement. Ils apprennent plutôt des phrases entières que des mots isolés. Au début, ils ne sont pas capables de créer eux-mêmes des phrases, mais ils apprennent tout ce qu'ils ont entendu et ils l'utilisent comme il faut et dans les bonnes situations... Ah voilà Soeur Thérèse ! »

Tana Kadlecova m'avait parlé de Soeur Thérèse, qui est professeur de français à l'école des Ursulines. Ayant justement terminé son cours, elle nous a rejointes, et j'ai pu m'entretenir quelques temps avec elle. Arrivée en juin 1990, juste après la Révolution de velours, elle nous raconte comment elle s'est retrouvée à Prague...

« J'étais venue ici pour trois mois parce que les soeurs voulaient avoir un enseignement en français. Puis là-dessus, on a rendu l'école aux Ursulines, et elles ont désiré d'avoir un enseignement du français dans leur école, une extension langues étrangères. Il faut savoir que dans plusieurs écoles de Prague, on peut commencer une langue étrangère à partir de ce qu'on appelle en France le CE2, à partir de 8 ans. Je collabore avec des collègues tchèques et je me consacre surtout à ce qu'on appelle ici le 2è degré, en fait ça correspond au collège. »

Est-ce que vous connaissez un peu l'histoire de l'école avec le couvent et l'église ? Leur fondation ?

« Tout cela a été fondé au XVIIè siècle, d'ailleurs cette année, avant Noël, les Ursulines ont fêté le 350è anniversaire de la fondation. C'est vraiment magnifique de voir comme ce pays a des racines historiques et culturelles très importantes. Les Ursulines sont donc arrivées ici, et ont créé encore plusieurs fondations dans le pays. Il y avait toute une tradition éducative et il y a même eu une école normale de formation des professeurs à Kutna Hora, à 60km de Prague. Et, après la Révolution de velours, l'Etat a rendu les bâtiments et les écoles ont retrouvé leurs propriétaires d'origine. Cela ne s'est pas fait sans difficultés et bien entendu, tout n'est pas si simple, mais enfin on a eu la possibilité de reprendre notre oeuvre éducative auprès des jeunes. »

Qu'a-t-on fait des bâtiments sous le communisme ?

« C'est toujours resté une école, donc pour nous c'était une chance finalement. Si c'était devenu un hôpital ou autre chose, ça aurait été beaucoup plus difficile de reprendre. »

Donc la transition s'est faite plutôt rapidement ?

« Oui, c'est-à-dire que les familles ont désiré notre retour. Si les familles n'avaient pas voulu de nous à l'école, ça aurait continué comme avant. Mais c'était vraiment un choix des familles, et je pense que c'est très important : les gens sont sensibles au fait qu'ils veulent librement choisir leur école et avoir un choix. »

Quels sont les motifs évoqués justement par les parents quand ils veulent mettre leurs enfants dans une école religieuse ? Quelles sont leurs motivations à les placer danc cette école plutôt qu'une autre ? Est-ce qu'ils expliquent leur choix ?

« Ce serait bien d'avoir des parents ici, pour les faire parler. Moi, ce que j'ai entendu plusieurs fois, donc je peux essayer de l'expliquer, c'est que les gens ne savent pas toujours ce qu'ils cherchent. Je ne veux bien sûr pas dire de choses négatives d'autres écoles qui ont aussi leurs qualités, mais peut-être qu'ils ont le sentiment que leur enfant sera plus suivi, et surtout pris personnellement : chaque enfant étant une personne qu'on doit respecter et qui a son rythme propre. Bien sûr, on doit leur apprendre aussi à vivre ensemble en société. En tout cas, les professeurs cherchent à travailler entre eux, à créer un esprit d'équipe. Il n'y a pas d'individualisme très prononcé. Chacun a sa liberté pédagogique, mais nous essayons de travailler ensemble, et je crois que ça fait un climat familial. Je pense que ça rejaillit sur les enfants et que les parents sentent que nous sommes d'accord entre nous et que nous essayons de travailler ensemble. »

Quelles sont les différences que vous avez pu sentir entre votre enseignement en France et en RT ?

« Je crois pouvoir dire que les Ursulines dont je fais partie, nous avons un projet éducatif. Et si nous respectons toutes les variétés culturelles, puisque nous avons des écoles dans le monde entier, nous avons un esprit commun. Et ce qui est très important, c'est de cheminer avec nos chefs d'établissement, qui sont souvent des laïcs, parce qu'ils y tiennent beaucoup à cet esprit des Ursulines, que ce soit en Indonésie, en Thaïlande, aux Etats-Unis, au Brésil ou en Europe... »

Et quelles sont alors les spécificités pour la RT par rapport à ce que vous avez pu connaître avant ?

« Ce qui m'a beaucoup plu, beaucoup frappée, c'est l'amour pour l'art, pour la musique. Il y a des enfants qui sont vraiment très doués, qui dessinent et qui peignent très bien. Ou alors la gymnastique, l'aérobic, la danse, le théâtre, la musique. Je peux dire qu'en général, il n'y a pas d'amateurisme quand un enfant apprend un instrument. Ils sont vraiment doués. Pas absolument tous bien sûr. Mais c'est très agréable : les gens aiment beaucoup chanter, rire, ils ont une manière assez gaie de prendre la vie. Enfin, c'est comme ça que moi je le vois ! »

J'ai remarqué qu'il y avait des programmes d'échanges avec l'étranger. Y en-a-t-il avec la France ?

« Bien sûr, parce qu'à partir du moment où on a une extension du côté des langues, il y a des échanges avec l'Allemagne, l'Angleterre (mais c'est plus compliqué, tous les professeurs d'Anglais connaissent ce problème...) et la France en ce qui nous concerne. Nous avons eu la chance que notre école de Paris, boulevard Pereire, ait tout de suite répondu présent à cet échange qui a commencé dès 1991. On le fait une année sur deux. On va probablement le faire l'année prochaine. Il y a des familles qui ont gardé contact : des familles tchèques et françaises. C'est très sympathique parce qu'ils invitent parfois les enfants pour un mois de vacances, c'est donc des jeunes qui vont commencer à vraiment bien parler le français. Nous avons plusieurs anciens élèves qui ont passé le bac en France. On a des anciens élèves qui ont été choisis par l'Institut français, qui ont eu une bourse et après ils ont intégré Sciences Po ou fait des études juridiques en Allemagne ou en France. »

Y a-t-il des projets associatifs aussi ?

« Oui, ce n'est pas pour une association, mais nous avons lancé une campagne pour récolter de l'argent pour le Pakistan. A l'école, nous avons aussi ce qui s'appelle « Adopce na dalku », c'est-à-dire une classe qui prend en charge un, deux ou trois enfants, ça dépend, et paie ses études pendant un ou deux ans. C'est bien parce que les enfants s'engagent pendant une année, il faut qu'il y ait un suivi, on ne peut pas un jour aider quelqu'un et puis après plus rien. On reçoit des lettres : il y a des échanges avec des enfants d'Inde, du Pakistan. Mais peut-être que Tania (nebo Tana ?) pourrait compléter...

- Chaque année, quand il y a le marché de Noël, les enfants fabriquent des petits produits et les parents aussi apportent quelque chose. Et ils le vendent. Cet argent on l'utilise aussi pour « adopter » un enfant. C'est un projet pour toute l'école, mais certaines classes ont choisi d'approfondir cette activité et d'adopter leur propre enfant. »

Retour dans la salle de classe de Tana Kadlecova, où les enfants, tout petits débutants en Français, qui ne l'apprennent que depuis 7 mois à peine, avaient préparé bien consciencieusement, quelques mots, pour expliquer ce qu'ils allaient faire pendant les vacances de Pâques...

Photo: www.volny.cz/zcs.ostrovni