Eva Houdová : « Mes premières impressions de Paris en 1968, ce sont les coups de matraques dans la rue » (I)

Eva Houdová, photo: YouToube

Arriver en France en 1968 de Tchécoslovaquie et se faire matraquer dans les rues de Paris par la police qui vous prend pour un autre de ces étudiants soixante-huitards. C'est un des nombreux paradoxes qu'a vécus Eva Houdova en débarquant à l'Ouest, alors même qu'elle quittait pour de bon un pays communiste. De ses nombreuses expériences d'émigrée, Eva Houdová, devenue réalisatrice et installée en Belgique, a tiré des films sur ses camarades de l'exil, comme notamment son premier opus Na Západ (A l'Ouest). Radio Prague a rencontré Eva Houdová, de passage à Prague, pour parler de ce film et de ses autres réalisations, de son expérience et de sa vie, « na západ ».

Eva Houdová, photo: YouToube
Eva Houdová, bonjour. Vous êtes réalisatrice, scénariste d'origine tchèque, voire tchécoslovaque puisque c'était encore la Tchécoslovaquie, quand vous avez quitté le pays. Vous vivez depuis 1968 en Belgique. J'ai envie de vous demander, en matière d'introduction, quels sont vos premier souvenirs d'enfance?

« (rires) J'ai eu une enfance relativement calme. Mes souvenirs d'enfance sont liés surtout à la neige puisque je vivais à Dvůr Králové nad Labem et plus tard j'ai vécu à Vrchlabí. Ils sont liés aux sports comme le ski, le patinage, à tel point qu'un de mes films, Na Západ, commence par une séance de patinage au stade de Bruxelles. On jouait avec les mots en disant "bruslíme v Bruselu" (nous faisons du patin à Bruxelles, ndlr). »

L'émigration est un tournant important dans votre vie. Auparavant, quelles études aviez-vous suivies en Tchécoslovaquie?

« J'ai suivi une école du soir à Vrchlabí. Par une suite de circonstances familiales, je me suis retrouvée à vivre chez ma sœur. J'y ai suivi une école d’électrotechnique auprès de Tesla. J'ai reçu un diplôme d'ingénieur en électrotechnique. »

C'est complètement différent de ce que vous avez fait par la suite, puisque vous êtes passée dans le monde du cinéma...

« C'était par dépit. Je voulais faire l'école de cinéma de Čimelice, mais ils ne m'ont pas prise. Je n'avais pas vraiment le choix. Ils m'ont dit : c'est soit l'industrie lourde, soit l'industrie légère, soit l'agriculture. Ma sœur avait fait un peu la même école à Vrchlabí auparavant, j'ai choisi le même parcours. »

1968 est un tournant important. C'est le Printemps de Prague. Dans quelles circonstances et pourquoi choisissez-vous de partir à l'Ouest?

« J'avais 21 ans. J'avais beaucoup d'amis, plus âgés, qui étaient très frustrés de ne pas pouvoir voyager ou lire ce qu'ils voulaient. Ils me conseillaient tout le temps de partir, en me disant : 'si ce n'est pas maintenant, tu ne le feras jamais, essaye de partir'. Mon père m'avait éduqué avec l'amour de la France, en me disant combien c'était un pays formidable. Il était très francophile, mais pas francophone. »

D'où lui venait cet amour pour la France?

« Je ne sais pas, mais c'était quelqu'un de très littéraire. Il avait probablement lu toute la littérature française qu'il m'a fait lire aussi. Et puis il me disait toujours : 'les jeunes gens devraient toujours aller 'na zkušenou', à l'essai'. C'était un peu une mode dans les années 1930 : tous les Tchèques qui se respectaient, surtout les artisans, partaient à Vienne à l'essai, soit pour perfectionner un métier ou pour découvrir le monde. Du coup, voyant que je n'étais pas la bienvenue pour faire des études de cinéma, j'ai décidé d'aller à l'essai, ailleurs, et je suis partie. »

Vous êtes d'abord arrivée à Paris?

« Je suis partie dans le cadre d'un voyage de jeunesse de 10 jours. Je suis arrivée avec tout un groupe de jeunes. Dès le premier soir, j'ai commencé à demander où je pourrais éventuellement me loger. Par hasard, dans le métro, j'ai rencontré une vieille dame : quand elle nous a entendus parler tchèque, elle nous a dit qu'elle était tchèque aussi ! Elle était chanteuse d'opéra. Je lui ai dit que je cherchais un logement et lui ai demandé si elle ne pourrait pas m'héberger. Elle m'a répondu : 'Ah, vous voulez échapper aux bolcheviques, je comprends !" Elle m'a fixé un rendez-vous le soir-même. C'était une vieille comtesse qui s'était mariée avec un Français. Elle m'a trouvé un poste de jeune fille au pair, j'ai pris ma valise et le soir-même, j'ai quitté l'hôtel. »

C'est de cette façon que vous avez pu rester à l'Ouest?

« Oui, grâce à une vieille comtesse tchèque. »

C'est une histoire incroyable !

« Oui, c'est assez incroyable. Je lui dois tout en fait. C'est elle qui a tout fait s'embrayer. Elle avait 80 ans, était propriétaire d'une firme de cosmétiques et elle a tout de suite compris que c'était vital pour moi. »

Quelles étaient vos première impressions de Paris et de la vie à l'Ouest?

Paris, 1968, photo: YouTube
« En débarquant à Paris, j'ai été d'abord estomaquée par la beauté de toutes les vitrines des magasins. J'avais presque l'impression d'être au paradis. Les mannequins avec leurs belles robes, les éclairages : je ne savais même pas que cela pouvait exister... Autre chose impressionnante : comme je suis arrivée en octobre 1968, Mai 68 continuait. Il y avait des manifestations contre De Gaulle qui a fini par démissionner quelques mois plus tard. J'allais dans les rues, boulevard Saint-Germain, boulevard Saint-Michel et je me faisais taper. J'allais au cinéma et je passais à travers les manifestations où les flics me tapaient parce qu'ils me prenaient pour une étudiante. Je trouvais cela vraiment injuste parce que je voulais échapper au système communiste et là, on me prenait pour une gauchiste ! »

C'est quand même un sacré paradoxe !

« Oui, mais je dois dire que par la suite, mes rencontres ont été davantage avec des gens de gauche. Je n'ai fréquenté que très peu des gens de droite. Peut-être qu'en effet c'était là qu'était la vérité, mais le progrès et le côté progressiste, je ne le trouvais qu'auprès des gauchistes. Mais bon, mes premières impressions, c'est le mal de dos à cause des coups de matraque ! »

En outre, vous avez quitté un pays où l'histoire était en marche et vous êtes arrivée dans un autre pays où l'histoire se jouait aussi.

« En effet, mais de manière paradoxale par rapport à la Tchécoslovaquie. »

De manière totalement différente. Les seuls points communs qu'on pourrait éventuellement entre les deux mouvements, ce n'est pas dans l'idéologie, mais dans le fait que ce sont des jeunes qui se révoltent contre les pères.

Pavel Tigrid, photo: CT
« Exactement... Sinon après trois mois de vie à Paris, j'ai rencontré les gens de l'émigration tchèque, notamment Pavel Tigrid qui tenait un bureau qui s'appelait Svědectví (Témoignage) où se retrouvaient tous les exilés tchèques. Tigrid nous donnait des conseils ou un peu d'argent. Il m'a appris qu'il existait des bourses pour aller en Belgique. Il m'a fait connaître le Père Pire, Prix Nobel de la Paix belge, un Dominicain. Nous avons été une dizaine de Tchèques à aller voir le Père Pire qui nous a reçus. »

Vous avez donc reçu une bourse pour pouvoir étudier en Belgique ?

« C'est cela. Parmi nous, il y avait Martin Petráš, Lída Vodová, les personnages que l'on retrouve dans mon film Na Západ. »

En Belgique, vous allez pouvoir suivre votre envie première qui était celle de faire du cinéma.

« Exactement. Mon idée était avant tout de faire du cinéma. La première année, je n'ai pas été reçue parce que je ne parlais absolument pas le français. Je suis allée travailler dans une banque. A un moment donné, on m'a même proposé d'y faire une carrière, en me donnant des cours du soir. J'aurais pu avoir un bon salaire, mais je voulais faire du cinéma, même si on me répétait que ce n'était pas un métier. Mais que voulez-vous, dans ces cas-là, on ne pense qu'à son objectif. »

Et j'imagine qu'après avoir franchi ce pas énorme d'aller à l'Ouest, ce n'était pas pour aller travailler dans une banque, mais plutôt pour poursuivre votre rêve...

« Pour moi, il n'était pas question de travailler dans une banque. Je l'ai fait parce que ça me permettait d'être à l'abri. »

Avez-vous gardé des contacts avec la Tchécoslovaquie à l'époque ?

« Difficilement, mais quand même. Surtout via certaines personnalités de l'émigration, c'est-à-dire Antonín Liehm, Pavel Tigrid qui nous informaient. En Belgique, c'était surtout des contacts avec des copains tchèques avec lesquels on se tenait au courant de différentes actions. Il y avait notamment le Comité du Premier mai, une association d'intellectuels de gauche belges créée pour faire pression sur le régime communiste. C'est d'ailleurs eux qui ont coproduit mon premier film. »

Suite et fin de cet entretien dans la prochaine rubrique Culture sans frontières.