« Faire un 8000m dans ce style était énorme » : Martin Zhoř, le plus savoyard des alpinistes tchèques

Martin Zhoř à Chamonix

L'alpiniste tchèque Martin Zhoř est installé en France depuis une quinzaine d'années. Chamonix, en Haute-Savoie, lui sert de base d'entraînement pour conquérir des sommets sur d'autres continents. Il y a quelques mois, il a gravi son premier 8000m, en un temps encore une fois à couper le souffle -  au sens propre du terme, ses performances en solitaire étant toujours réalisées jusqu'à présent sans oxygène. 

« Je m'appelle Martin Zhor. Je viens de Tchéquie, mais j'habite dans la vallée de Chamonix depuis déjà seize ans. »

Vous avez prononcé votre nom à la française. J'ai longtemps cru que vous étiez Martin Zhor, qui voudrait dire « Martin des montagnes », mais pas du tout en fait.

« Ouais, c’est vrai, je suis Martin Zhoř, et en tchèque ça se prononce différemment. Mais on a cherché avec ma famille, avec mes frères, l’origine de ce nom. Apparemment, ça vient quand même de la montagne, ça voudrait dire aussi "de la montagne".

Si c’est vrai, je ne sais pas, mais bon, moi, ça m’a amené en montagne en tout cas. »

Ça vous a amené ici, rien à voir avec votre Třebíč natal. Est-ce que vous pourriez nous parler - je sais que derrière nous c’est le Brévent - des sommets qu’on voit ici depuis votre balcon ?

Martin Zhoř à Chamonix | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague International

« Oui, on a une vue ici dans notre appartement côté sud-ouest à Chamonix.
Ça nous donne la vue directement sur le Mont-Blanc et l’Aiguille du Midi.
C’est l’endroit où j’ai travaillé pendant douze ans. Mais après, c’est les aiguilles de Chamonix en face et, à gauche, les Drus, Petit Dru, Grand Dru. C’est incroyable. »

Est-ce que ce sont de bons souvenirs, l’Aiguille du Midi, le téléphérique où vous avez longtemps travaillé ?

« Oui, j’ai de bons souvenirs. Après, je pense qu’il fallait trouver pour moi un emploi plus intéressant, mais pendant ces douze ans, j’ai vécu des expériences, avec la météo, la vue sur les montagnes... J’adorais aussi ce travail qui était physique, surtout en hiver. On a fait l’arête de l’Aiguille pour ceux qui connaissent, qui ont fait la Vallée Blanche par exemple. Pour moi, c’était vraiment quelque chose qui m’a enrichi et que je vais toujours apprécier. »

Qu’est-ce que vous faites maintenant que vous ne travaillez plus au téléphérique ?

Chamonix | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague International

« Je travaille comme coach sportif, surtout spécialisé en endurance, le trail, les sports d’endurance, cyclisme et course à pied, mais surtout les sports de montagne comme le trail, et aussi l’alpinisme. La plupart de mes clients vont dans des pays où les sommets sont plus hauts, 6000, 7000, 8000 mètres, surtout dans l’Himalaya. »

Étonnamment, ça se passe beaucoup par l’ordinateur posé ici sur la table. Comment ça se fait ?

« En fait, la plupart de mes clients ne sont pas à Chamonix, ils sont ailleurs, surtout des Américains. Je travaille avec une compagnie américaine qui s'appelle Uphill Athlete.
Mais j’ai aussi des clients en Côte d’Ivoire, en Tchéquie. À part la préparation physique, je fais beaucoup de plans d’entraînement en hypoxie pour l’acclimatation à l’altitude.
Tout cela est basé sur mes expériences à l’aiguille du Midi et sur mes études en physiologie d’altitude. J’apprécie vraiment beaucoup que tout cela soit mis ensemble. »

Manaslu : « pas encore fait la paix avec cette expérience tellement riche »

Votre dernière grande aventure, c’était le Manaslu (8163 m). Comment évaluez-vous cette expérience quelques mois après ?

« Oui, en fait, aujourd’hui, ça fait presque exactement sept mois que j’ai fait le sommet.
Je me trouve encore dans un contraste intérieur ; je n’ai pas encore totalement fait la paix avec cette expérience. C’était tellement riche, tellement fort. Beaucoup d’efforts aussi avant, pendant l’entraînement, financièrement aussi – ça coûte très cher. Pendant des années, j’étais motivé pour faire un 8000m dans ce style, donc oui, c'était énorme. »

Parlez-nous de ce style, car vous avez signé un temps assez incroyable, je crois, le troisième meilleur temps de l’histoire ?

« Oui, je crois que c’était le troisième temps, mais c’est un peu difficile à dire précisément. Je voulais faire l’ascension depuis le camp de base en une seule journée, sans dormir dans les camps au-dessus. C’est le style que je privilégie. J’ai réussi à faire un temps de 12h49. Ce n’est pas le record, mais c’est dans un très haut niveau. Tout cela sans oxygène supplémentaire, ce qui est important à préciser. La plupart des gens utilisent de l’oxygène au-dessus de 6500 ou 7000 mètres, mais pour moi, c’était important d’essayer sans. »

Quand on revient à Chamonix après ça, c’est un peu comme rentrer dans votre Vysocina natale, passer des montagnes aux collines ?

Martin Zhoř au sommet de l’Aconcagua | Photo: Archives de Martin Zhoř

« C’est vrai, oui. Quand on revient, tout est différent. La perception change. C’est peut-être ce qu’on appelle un petit "burnout" en français. Il faut du temps pour digérer l’expérience. Mais les montagnes ici restent belles. C’est toujours un super endroit pour s’entraîner, et peut-être pour continuer à viser des sommets encore plus hauts, si j’y arrive. »

Il faut mentionner que votre épouse, d'origine brésilienne, vit avec vous ici et s'entraîne ici beaucoup.

« Oui, Fernanda. On s’est rencontré après l’Aconcagua il y a cinq ans, parce qu’elle est athlète de haut niveau. »

L’Aconcagua, près de 7000 m, où vous aviez établi un record en 2019...

« Oui, à l’époque, c’était le record. Je pense que c’est le moment où on a parlé la dernière fois. Elle, elle a fait à l’Aconcagua le record féminin quelques années avant. Donc j’ai parlé avec elle pour savoir un peu ses méthodes, les endroits où elle a commencé son record et tout ça, et en fait, on s’est rendu compte qu’on habitait tous les deux à Chamonix. C’était l’occasion de se rencontrer. On est ensemble depuis, mariés l’année dernière. »

La montagne a dit non 

Martin, vous m'avez dit que beaucoup de vos clients étaient en ce moment sur l'Everest. Est-ce difficile pour vous de voir ces images de l’Everest avec tout ce monde ? Est-ce choquant pour vous, comme ça peut l’être pour certains, de voir autant de monde sur l'Everest ? C'est votre métier donc je suppose qu’il faut aussi que ça continue d’une certaine manière. Quel est votre sentiment par rapport à ça ?

« C’est une bonne question parce qu’il se passe beaucoup de choses sur l’Everest. Ça dure déjà depuis un moment. Peut-être que les gens ont vu le film Everest, qui est basé sur le livre de Jon Krakauer Into Thin Air. Ce n’est pas nouveau, mais ça montre bien ce qui se passe déjà depuis 1996, je pense. Le livre et le film étaient basés sur l’histoire du début des expéditions commerciales, on peut l’appeler ça comme ça. Depuis, c’est une explosion. Presque 30 ans plus tard, on voit que cette saison, je crois qu’il y aura 600 personnes qui vont essayer d’aller au sommet, mais en fait ça va être plus parce que certains clients vont avec plusieurs sherpas au sommet. Et bien sûr, il y a encore plus de monde au camp de base. Je crois qu’il est possible qu’il y ait plus de 1000 personnes dans le camp de base. C’est énorme. C’est vraiment incroyable ce qui se passe. Je ne pense pas que ce soit idéal. »

File d'attente des alpinistes vers l'Everest | Photo: YouTube/ NBC News

« Moi, je ne juge personne, ni la décision de certains de mes clients qui sont déjà là-bas et qui vont essayer de gravir l’Everest. J’apprécie beaucoup leur effort, leur motivation, leur dévouement à l’entraînement, et je crois qu’il faut accepter un peu que ça se passe comme ça.Au moins, cette face népalaise, la face sud de l’Everest, c’est un peu la même chose que la face nord, côté Tibet/Chine, mais il y a quand même un peu moins de monde. »

« C’est très très cher aussi. Le prix a vraiment explosé, il est très élevé. Je pense que ça bloque la plupart des gens. Par exemple, pour moi, je pense que ça ne va pas être possible parce que c’est vraiment très cher. »

Si ce n’était pas une question de prix, ce serait un de vos objectifs principaux ?

« Avant, j’ai beaucoup rêvé de l’Everest. Peut-être pas vraiment par rapport à ce qu’on voit là-bas — beaucoup de gens, les cordes fixes... En fait, la corde fixe, maintenant, c’est partout sur les sommets de 8000 mètres, que ce soit au Népal, au Pakistan ou en Chine côté nord. C’est devenu la norme, malheureusement. Sur l’Everest, mais aussi sur beaucoup de montagnes très connues, il y a beaucoup de monde, et beaucoup de clients qui, sans expérience, ne seraient pas capables de gravir ces montagnes sans aide. La corde fixe va du camp de base jusqu’au sommet. Il faut accepter ça. C’est un peu difficile, mais bon, ça reste toujours une performance. »

Photo: Archives de Martin Zhoř

« Du coup, pour l’Everest, oui, c’était mon rêve. Là, je crois que je l’ai un peu abandonné. Ça reste un petit rêve, mais pour moi, c’était surtout le défi ultime : monter au plus haut sommet du monde et voir comment mon corps et ma tête réagiraient. Voir ce qui est possible. C’est ce que je cherche toujours. Je l’ai trouvé un petit peu au Manaslu. »

« Pour ceux qui veulent en savoir plus sur mon histoire, j’ai écrit un peu sur mon expédition. J’ai passé seulement deux semaines sur la montagne. La météo s’est beaucoup détériorée après. Il y a eu une tempête de neige, c’était plus possible de grimper. Mais en fait, je voulais essayer encore une fois. C’était ça mon défi : grimper une fois, récupérer une semaine ou dix jours, puis peut-être essayer à nouveau, voir si je pouvais aller plus vite, faire un temps de référence. Ce n’était pas possible, la montagne a dit non. »

« Je continue à gravir le Mont-Blanc de temps en temps »

Pour les gens qui ne connaissent pas du tout la montagne et ce qu’on peut éprouver en altitude, qu'est-ce que ça fait subir au corps ? Comment décririez-vous la différence entre le sommet de l’Aconcagua et celui du Manaslu (à peu près 1000 m d’écart) ?

« C’est un autre niveau, il faut le dire. À l’Aconcagua, pour moi, en 2019, c’était vraiment un nouveau chapitre dans ma vie d’athlète. Jusqu’à ce moment-là, j’avais gravi au maximum 5400 m au Népal, lors de treks où on passe par des cols autour de 5000 à 5400 m. Donc il y avait une grande question : comment mon corps allait-il réagir à l’altitude de l’Aconcagua, presque 7000 m ? Ça s’est bien passé. J’ai pu gravir la montagne trois fois en 20 jours et, chaque fois, c’était mieux. La performance aussi. »

Martin Zhoř au sommet de l’Aconcagua | Photo: Archives de Martin Zhoř

« Il y a des plafonds : à certaines altitudes, on se sent vraiment mal. Pas forcément du mal des montagnes classique, mais une perte de performance.
On marche super lentement, on ne gagne plus d’altitude facilement. Mais c’est important pour s’acclimater. »

« La fois suivante, c’était plus vite, j’étais plus rapide, et le plafond était plus haut. Le jour du record, c’était encore un peu difficile sur les derniers 400 m, mais j’ai réussi à aller très vite et à battre le record. »

« Au Manaslu, je savais que ce serait beaucoup plus difficile. J’ai fait cinq ou six rotations depuis le camp de base. Je n’ai pas passé de nuit aux camps 1, 2, 3 (et 4 aussi), mais c’est quand même très très haut, jusqu’à 6500 m ou 6700 m selon l’année. Je suis monté assez bien, mais au-dessus de 7000 m, j’ai senti ce plafond. »

« J’étais seul, non accompagné, mais il y a toujours les sherpas qui ouvrent la voie, installent les cordes fixes ou préparent les camps. Le Manaslu est aussi très connu, très prisé par les clients qui se préparent pour l’Everest. »

Photo: Archives de Martin Zhoř

« Après ma dernière rotation à 7500 m, la météo s’est dégradée. Il fallait y aller.
Mon record jusqu’alors, c’était 7500 m. Et puis quatre ou cinq jours plus tard, je suis monté au sommet. C’était très difficile. Les 400 derniers mètres m’ont pris trois heures, ce qui est très lent pour moi. Ici à Chamonix, ce même dénivelé me prendrait 20 minutes. Mais là-bas, on est épuisé et il faut dire que mon acclimatation n’était pas terminée. Mais il fallait y aller quand même. »

Est-ce que vous continuez à gravir ici le Mont-Blanc, une fois de temps en temps ?

« Oui, de temps en temps. Je pense que je vais le faire en ski cette saison, c’est idéal. Il neige encore en altitude. Souvent avril, mai, même juin, c’est possible.
Je suis allé deux fois juste avant le Manaslu, pour m’entraîner et m’acclimater.
Depuis l’Aiguille du Midi, par la voie Trois Monts, un peu plus technique.
Et redescendu par la voie normale, par le Goûter. Des grosses journées qui m’ont permis de voir comment je réagis en altitude. La deuxième fois, c’était quatre ou cinq jours avant le départ. C’était technique, en août, souvent très sec, la glace noire commence à sortir, donc il faut se méfier. Mais je pense que le meilleur entraînement, c’est juste au-dessus de la maison. »

Mont Blanc | Photo: Petr Polák,  ČRo

« A Chamonix la chaleur en été peut désormais monter jusqu’à 37°C »

À propos, juste au-dessus de la maison, on voit ici que ça commence à fondre pas mal fin avril. Vous êtes venu ici pour la première fois avec votre père de Tchéquie dans les années 90. Ça doit être assez phénoménal et angoissant de comparer avec aujourd'hui ?

« Tout à fait. Je crois que surtout de l’Aiguille, quand je travaillais presque tous les jours pendant la saison, on voyait les glaciers reculer et disparaître devant nos yeux. C’est très triste. Il n’y a pas si longtemps, le glacier des Bossons, qu’on voit d’ici, descendait presque jusqu’à l’autoroute, la partie basse de la vallée. Maintenant, c’est incroyable. La chaleur en été monte jusqu’à 35, 37°C. »

Aiguille du Midi  | Photo: Martin Janner,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0

« Les glaciers ne supportent plus. La Mer de Glace, qui est déjà basse (1200 m), en bas ce n’est que des cailloux. On voit des images d’il y a 20, 30 ans : des dizaines de mètres de glace ont disparu. Il y a des années où dix mètres fondent en une saison. C’est énorme. Il ne reste pas beaucoup de temps avant que toute la partie basse disparaisse. Mais c’est comme ça, on ne peut pas faire grand-chose. Ici, à Chamonix où j’habite, c’est triste à voir. »

Comment voyez-vous la France après tant d’années ici ? Et les Français ? Vous êtes toujours bien accueilli, bien intégré ?

« Oui. Avec ma femme, on aime beaucoup la France et Chamonix. Chamonix, c’est un peu une bulle. Très internationale. On a des amis de partout, donc c’est un facteur aussi. »

« Il y a quelques semaines, j’ai fait un voyage en TGV — à Lyon, puis Valence, Avignon. Ça m’a donné envie de découvrir plus. Je n’ai pas encore visité beaucoup d’endroits en France. C’est incroyable, j’adore. J’aime faire du vélo de route et vais essayer d’en faire plus. D’habitude, je reste ici ou je vais souvent dans le val d’Aoste, en Italie. Mais oui, on aime toujours la France. »

Et en Tchéquie, vous repassez de temps en temps ?

« Oui. En fait, la semaine prochaine, je vais voir la famille avec ma femme, on y va tous ensemble. On va passer un peu de temps en montagne - ce ne sont pas vraiment les mêmes montagnes qu’ici, mais j’apprécie toujours. J’y vais deux fois par an. Et avec ma femme, on va souvent au Brésil aussi : deux ou trois mois par an. C’est une opportunité de découvrir un autre continent, une nature incroyable. J’adore ça. Et en Tchéquie, j’y vais surtout pour voir la famille. »