Festival de Karlovy Vary : les raisons d’un succès

Photo: Štěpánka Budková

Robert de Niro, Danny Glover et Christopher Lee cette année, Sharon Stone ou Robert Redford lors d’éditions précédentes : c’est clair, le festival de cinéma de Karlovy Vary, en République tchèque, a su se faire un nom qui attire les stars. Alors que cette année, il en était à sa 43e édition, Radio Prague vous propose ce reportage sur les recettes d’un festival qui s’est fait une place au soleil...

Photo: Štěpánka Budková
Dans la ville de Karlovy Vary, qu’on appelait autrefois Carlsbad, il y a d’abord l’eau, les sources thermales qui attirent chaque année des milliers de curistes. Mais tous les ans, début juillet, il y a le festival international du film de Karlovy Vary. Depuis la chute du communisme, il n’a cessé de croître et d’attirer un public jeune et enthousiaste et des professionnels du cinéma réputés qui considèrent ce festival comme un rendez-vous annuel désormais incontournable.

C’est ce qu’estime la réalisatrice française Marion Laine, invitée du festival pour son film Un coeur simple, adapté de Flaubert :

« Ce que j’adore à Karlovy Vary, c’est que c’est très réputé à Paris et les gens adorent ce festival. On m’avait expliqué que les gens venaient de toute la République tchèque, qu’il y a tous ces jeunes qui viennent avec leur sac à dos, que les salles sont remplies... C’est fabuleux, du coup, j’avais très envie de venir et je suis vraiment très heureuse d’être ici. »

A l’origine de ce succès un homme, Jiří Bartoška mais aussi, une femme, Eva Zaoralová, qui est l’âme même du festival, comme le souligne le critique de cinéma tchèque David Čenek :

Photo: Štěpánka Budková
« Après le changement politique en 1989, il y a eu des problèmes financiers et politiques, et il fallait quelqu’un qui donne une nouvelle image à ce festival. C’était Eva Zaoralová qui l’a beaucoup aidé afin qu’il puisse évoluer et trouver sa place parmi les autres festivals. Il y a eu une tentative pour faire un festival de la même catégorie à Prague, mais ça a été un échec. Maintenant, c’est à Karlovy Vary qu’on peut voir les nouveaux films déjà présentés avant dans d’autres festivals dans le monde, c’est aussi un point de rencontre pour les distributeurs, qu’ils soient tchèques ou étrangers. C’est là que sont présentés presque tous les films tchèques, qu’il s’agisse de fictions ou de documentaires. On se rencontre tous parce que le pays est petit, on se connait tous, qu’il s’agisse des journalistes ou des gens qui travaillent dans d’autres festivals. Celui de Karlovy Vary donne la possibilité à ces festivals de s’y présenter. »

Eva Zaoralová et le festival, c’est une histoire d’amour depuis les années 1970 où elle s’y rend alors en tant que journaliste, spécialisée dans le cinéma français et italien. Et aujourd’hui, à 76 ans, la magie du 7e art fonctionne toujours pour cette femme énergique :

Eva Zaoralová, photo: Štěpánka Budková
« Ce que j’aime beaucoup c’est faire la sélection des films. Et je dois dire que ça ne m’ennuie pas. On me pose souvent la question : comment est-ce que je peux voir tant de films et si ça n’est pas monotone. C’est vrai que c’est monotone, mais de toutes façons, c’est toujours fascinant de découvrir les qualités de certaines oeuvres. »

Le festival de Karlovy Vary est un festival dit de catégorie A, au même titre que Cannes, Locarno ou San Sebastian. Mais pour se démarquer, il s’est donné pour objectif d’offrir un panorama du cinéma d’Europe centrale et orientale, avec une section, « A l’est de l’ouest », comme l’explique le critique de cinéma britannique Phillip Bergson :

« C’est une catégorie très importante pour les professionnels, les critiques et les metteurs en scène de voir en une semaine et dans un seul endroit des films de ces pays, sous-titrés en anglais, avec la présence des réalisateurs. C’est vraiment une vitrine dans les deux sens. C’est pour promouvoir ces films-là, mais pour nous et peut-être pour les gens de ces pays, c’est aussi la possibilité de regarder ce qui se passe de l’autre côté de la frontière. »

Pensez-vous que le cinéma tchèque est bien représenté à Karlovy Vary ?

« Oui, il y a plusieurs films dans plusieurs sections. Un est en compétition, c’est le film d’une débutante dans les films de fiction. Il y aura aussi le film d’un réalisateur qui a déjà remporté le grand prix au festival. Et dans les sections parallèles, il y a une vraie richesse des films commerciaux qui sont déjà sortis. C’est intéressant de voir des films comme ça, avec des personnes du pays même dans la salle. C’est intéressant pour les étrangers de voir comment réagit le propre public du film. »

Il n’y a pas beaucoup de films tchèques projetés à l’étranger, c’est un cinéma qui reste assez confiné...

Photo: Štěpánka Budková
« Il y a un paradoxe sur la situation actuelle du cinéma tchèque. C’est un des seuls pays en Europe où on va voir des films de son propre pays. Le quota des films tchèques au box-office est assez élevé par comparaison au cinéma français en France, grâce à un ou deux films comme le film de Menzel ou celui de Svěrák qui ont connu un million d’entrées. Un million d’entrées dans un pays de dix millions, c’est quelque chose. En même temps, la plupart de ces films à succès sont destinés à une audience locale, même les comédies érotiques un peu banales. Par contre les films des années de gloire de la Tchécoslovaquie dans les années 1960 qui étaient souvent proscrits par le régime étaient connus dans le monde entier. Là réside le paradoxe. On reste toujours sur les grands noms. Récemment on a célébré le ‘non-festival de Cannes’ en 1968 qui a été suspendu au milieu. Il y avait trois films tchécoslovaques proposés en compétition en 1968 ! Ces trois films sont aujourd’hui encore des chefs d’oeuvres.

Photo: Štěpánka Budková
Aujourd’hui, on cherche en vain les chef d’oeuvres mais il y a au moins un public qui va au cinéma voir des films. Et peut-être va-t-il y avoir un cinéaste jeune ou moins jeune qui pourra capter encore cette gloire et qui pourra toucher tout le monde. Je cite le film de Jiří Menzel de l’année dernière, 'Moi qui ai servi le roi d’Angleterre' : là, il y a absolument un metteur en scène qui a suivi sa ligne, qui lui est resté fidèle, qui présente tous les caprices, les excentricités, même les perversités des Tchèques, mais qui en même temps amuse et touche tout le monde. Car on est tous faibles, on désire tous la bière, les femmes etc. Là, il faut que la génération actuelle de cinéastes tchèques apprenne comment présenter leur pays de façon à ce que d’autres personnes s’y intéressent. »

Quels sont vos coups de coeur à Karlovy Vary ?

Photo: Štěpánka Budková
« Jusqu’à présent, j’aime bien le film 'Bathory', de Juraj Jakubisko. C’est une grande fresque, le film le plus cher jamais tourné en Europe centrale. Il a eu beaucoup de problèmes financiers à voir le jour. Mais il y a beaucoup de beauté dans le film. Jakubisko, qui est slovaque, a réalisé quelque chose qui présente une histoire d’une Europe médiévale mais qui a aussi des références très pertinentes pour nos jours. »

Chaque année, le festival présente également les films présentés à Cannes, cette année, le film d’animation ‘Valse avec Bachir’ faisait partie des projections très attendues à Karlovy Vary. Un film sur la mémoire et l’oubli, témoignage intense et personnel de son réalisateur, Ari Folman, de l’époque où il était soldat dans l’armée israélienne au moment des massacres de Sabra et Chatila. Ari Folman était déjà venu dans le passé à Karlovy Vary, pour son adaptation en film, d’une pièce de l’écrivain et dramaturge tchèque Pavel Kohout, Sainte Clara :

« Quand j’ai découvert cet ouvrage, c’était une période où j’étais – étonnamment – célibataire ! Et à chaque fois que j’avais rendez-vous avec des filles, je leur achetais ce livre. J’ai remarqué qu’il avait une grande influence sur les femmes. Je me suis dit qu’il pourrait avoir une plus grande influence en film. Donc j’ai décidé de le tourner. Plus tard, j’ai fait la connaissance de Pavel Kohout, en 1991 à Jérusalem. Ce film a été présenté à Karlovy Vary et a remporté le prix du jury. C’était un grand événement pour moi. Un des meilleurs pour moi. Pavel Kohout est venu pour la projection, Václav Havel aussi, qu’il connaissait depuis l’école. C’était extraordinaire. »

Et cette année, Ari Folman était également à Karlovy Vary en tant que membre du jury :

Photo: Štěpánka Budková
« J’ai toujours refusé de participer à des jurys. Mais je voulais absolument revenir à Karlovy Vary où j’étais venu il y a douze ans avec mon premier film. Et puis j’ai vu qui était dans le jury : Ivan Passer, Paul Mazursky ! Ca ne se refuse pas. J’ai beaucoup voyagé avec mes films, et je n’ai jamais vu un public aussi jeune, la moyenne d’âge doit être de 24 ans, c’est incroyable. Vous n’aurez jamais une atmosphère comme ça à Cannes. »

Côté public, donc, l’engouement est partagé :

Etudiant : « On est là depuis le tout début. On a vu pas mal de films qu’on a tous aimés. Ca fait depuis cinq ans que je viens au festival. J’aime l’atmosphère et le fait qu’il y ait tant de jeunes et d’étudiants. »

Photo: Štěpánka Budková
Etudiante : « Ca me plait parce que c’est ouvert aux gens normaux. Ici, on peut manger et se loger pour pas cher. Et puis, vous pouvez entrer dans les salles, même si on n’a pas eu le temps de réserver un billet. Là, on est assis dans l’entrée et on attend : s’il reste des places, ils laissent entrer les gens qui ont des pass mais pas de billet. »

Une chose est sûre, le festival de Karlovy Vary est sans aucun doute le moment cinéma le plus important de l’année en République tchèque. D’ailleurs, rien qu’à la mi-festival, le nombre de pass et billets vendus était supérieur à la totalité des ventes de l’année dernière.

Retrouvez les invités français du festival dans les deux prochaines rubriques de Culture sans frontières.