Groenland, Trump et l’OTAN : « Nous sommes très inquiets », indique la consule tchèque à Nuuk
Ancienne ministre des Finances du gouvernement groenlandais, Maliina Abelsen gère aujourd’hui sa propre société de conseil et est également consule honoraire de la République tchèque au Groenland. Entretien.
Quelle est l’atmosphère en ce moment à Nuuk ? Le débat autour du Groenland n’est pas nouveau, mais il est devenu très visible en raison des récentes déclarations provenant de l’administration de Donald Trump. Quel est l’état d’esprit dans la capitale ?
Maliina Abelsen : « Pour l’instant, cela ressemble à un déjà-vu de l’année dernière. Aujourd’hui marque exactement un an depuis l’arrivée de Trump Jr. au Groenland, donc on a l’impression que l’année recommence à zéro. Nous avons commencé l’année dernière avec beaucoup de peur et d’anxiété : qu’est-ce que cela signifie, sommes-nous en danger, comment pouvons-nous nous protéger de la nation la plus grande et la plus puissante du monde, avons-nous sur quoi nous appuyer ? »
« Il y a aussi beaucoup de surprise face à la manière dont une telle situation a pu surgir, étant donné que nous sommes alliés au sein de l’OTAN, et que les États-Unis disent ouvertement qu’ils pourraient envisager d’utiliser la force militaire au Groenland pour en prendre le contrôle. C’est très inquiétant. »
Y a-t-il un grand débat parmi les Groenlandais eux-mêmes ? Y a-t-il des personnes qui défendent avec véhémence une position ou une autre ?
« Les gens sont surtout très remués par ce qu’il se passe. Quand on rencontre quelqu’un, il peut même avoir les larmes aux yeux et demander : qu’est-ce que cela signifie pour nous ? Nous sommes si peu nombreux. C’est clairement quelque chose qui préoccupe profondément les gens. »
« Il existe une toute petite minorité - peut-être autour de 5% - qui disent que cela pourrait être intéressant et que le Groenland devrait discuter directement avec les Américains sans le Danemark. Mais c’est un groupe très restreint. Nous devons aussi nous rappeler que nous faisons toujours partie du Royaume du Danemark, et tant que c’est le cas, sur le plan diplomatique, on ne peut pas simplement commencer à négocier avec les États-Unis comme si l’on était un État souverain. »
« Ce qui est le plus inquiétant avec cette administration Trump, c’est que les règles qui ont été construites pendant des décennies dans les relations internationales et la diplomatie ne semblent plus s’appliquer. On ne sait jamais ce qui va se passer ensuite, et cette incertitude est probablement la raison pour laquelle les gens sont si troublés. Si l’on regarde le Venezuela, par exemple, je ne suis pas convaincue que Trump se préoccupe réellement de la société vénézuélienne en tant que telle, mais plutôt de l’accès au pétrole et à d’autres ressources. Cela rend la situation encore plus préoccupante. »
« Une attaque contre un pays de l’OTAN est une attaque contre tous les pays de l’OTAN »
Le nouveau ministre tchèque des Affaires étrangères a proposé ce mercredi une aide diplomatique pour apaiser les tensions entre le Danemark et les États-Unis. Pensez-vous que des pays européens comme la République tchèque pourraient aider ?
« Je pense qu’il est extrêmement important que l’Europe fasse front commun maintenant. Il est crucial que chaque pays européen dise clairement qu’une attaque contre un pays européen et un pays de l’OTAN est une attaque contre tous les pays de l’OTAN. Le Danemark ne devrait pas avoir à faire face seul à cette situation avec le Groenland. »
« Il y a une raison pour laquelle nous avons l’UE et une raison pour laquelle nous avons l’OTAN, et nous devons veiller à ce que ces structures et organisations fonctionnent dans des situations comme celle-ci. Il est de la plus haute importance que les dirigeants européens soutiennent le Danemark et disent clairement : si une force militaire est utilisée au Groenland, c’est une attaque contre l’Europe. Cela signifie énormément d’avoir ce soutien de la part d’autres gouvernements. »
Vous avez fait allusion aux ressources du Groenland. Vous avez été ministre des Finances du Groenland entre 2011 et 2013. Les terres rares étaient déjà un sujet majeur à l’époque. Cet intérêt de la part d’autres pays, y compris la Chine, n’est donc pas nouveau…
« C’est vrai, mais de nombreux facteurs différents entrent en jeu dans ce désir de prendre le contrôle du Groenland. Il existe des accords de 1941 et de 1953 entre les États-Unis et le Danemark accordant aux États-Unis l’accès au territoire groenlandais à des fins militaires. Il y a ensuite, bien sûr, les ressources minérales. »
« Si les États-Unis voulaient avoir accès aux terres rares, il leur serait facile d’investir dans des projets et de construire une coopération étroite avec le Groenland. Ce que nous voyons maintenant, en revanche, c’est que les intentions de Trump et de son administration ne sont pas claires. Cela donne davantage l’impression qu’ils veulent s’approprier le pays simplement pour étendre leur territoire. Il y a des éléments en jeu qui sont difficiles à comprendre, car ils sont irrationnels et n’ont pas de sens pour le moment. »
« C’est pourquoi je rappelle qu’il est très important que les parties européenne, danoise et groenlandaise essaient de comprendre ce que Trump veut réellement. S’il veut prendre le contrôle du pays purement et simplement, c’est extrêmement grave. S’il s’agit d’un accès aux minerais, c’est une autre discussion. »
Situation de “grenouille ébouillantée”
Par rapport à l’année dernière, ressentez-vous personnellement la même chose ou votre perception a-t-elle changé ?
« Je dirais que je ne suis pas surprise, et mes sentiments n’ont pas changé. Je pense que nous sommes dans une situation de “grenouille ébouillantée”, où la température augmente petit à petit. Dès le tout début, j’étais convaincue que cela ne disparaîtrait pas simplement tant que Trump serait impliqué. »
« Nous devons prendre cela au sérieux. Nous avons des raisons d’être inquiets, mais nous devons espérer que tout pourra être résolu de manière diplomatique et ordonnée, dans le plein respect de la souveraineté de tous les pays. »
Qu’est-ce qui vous a amenée à devenir consule honoraire tchèque à Nuuk ?
« Cela a été le résultat de longues discussions avec l’ancien ambassadeur et l’ambassadeur actuel. L’idée était de voir si je pouvais être une bonne représentante pour la République tchèque et si nous pouvions bien coopérer ensemble. Il n’y a pas beaucoup de citoyens tchèques vivant au Groenland, et lorsqu’il n’y a pas de contact local, cela peut être difficile. C’est beaucoup plus simple lorsqu’il existe un lien avec le Groenland, ainsi qu’un moyen d’élargir la coopération et de sensibiliser et de mieux faire connaître la République tchèque.
Cela a donc été un long processus avant que je décide que c’était quelque chose que je pouvais faire, d’autant plus que je ne suis pas tchèque du tout. Au tout début, j’ai dit que je ne pouvais pas le faire parce que je ne suis pas tchèque. Mais ils ont répondu que ce n’était pas le plus important — ce qui comptait, c’était de savoir si je pouvais aider. »
Êtes-vous déjà allée à Prague vous-même ?
« Oui, je m’y suis rendue. Pour moi, il était très important qu’avant d’accepter le poste, je me rende en République tchèque afin d’acquérir un contexte historique. Je leur ai dit que je pouvais le faire, mais que j’avais d’abord besoin d’y aller. Je suis donc allée apprendre l’histoire, le contexte, comprendre le profil économique du pays, ce qui est important pour la République tchèque, son rapport au tourisme, et s’il existe des domaines dans lesquels nous pourrions tirer profit les uns des autres. »
Vous avez mentionné qu’il n’y a pas beaucoup de Tchèques au Groenland. Avons-nous une idée du nombre exact ?
« Je ne peux pas vous le dire précisément, car ils ne me contactent que s’il y a un problème ou s’ils ont besoin de mon aide. Le seul endroit où l’on pourrait trouver des chiffres serait dans les statistiques groenlandaises, où ils seraient très probablement simplement comptabilisés comme Européens. Les citoyens tchèques ne sont enregistrés que s’ils se présentent officiellement à la municipalité - par exemple s’ils travaillent ici et doivent être inscrits dans le système. S’ils voyagent simplement pendant six mois environ, ils n’apparaîtront pas dans les statistiques. Ils ne sont enregistrés que s’ils ont besoin de quelque chose de la municipalité ou du gouvernement, comme un permis de travail. Il y a quelques Tchèques qui travaillent ou ont travaillé ici. »






