Aux origines de Nuuk : l’aventure des Frères moraves au cœur du Groenland

Neu Hernnhut au Groenland

On n’a jamais autant parlé du Groenland ces derniers temps, alors que le président américain Donald Trump a affirmé de manière explicite son intérêt d’acquérir ou d’annexer ce territoire de l’Arctique qu’il considère comme hautement stratégique. Bien avant de susciter ces convoitises géopolitiques, le Groenland a été l’objet d’autres ambitions motivées par une volonté évangélisatrice : au XVIIIᵉ siècle, des Frères moraves y ont été envoyés en mission avec l’objectif de convertir les populations inuites.  

Pasteur et pédagogue originaire de Moravie, Jan Amos Komenský (Comenius) est mort en exil à Amsterdam en 1670. D’autres coreligionnaires restés fidèles à la tradition de l’Unité des Frères, inspirée par la prédication réformiste de Jan Hus, et ce malgré les persécutions, ont également dû prendre la route de l’exil, quittant leur terre natale pour la Saxe, sous la protection du comte Zinzendorf.

Herrnhut en Lusace | Photo: public domain

C’est là, dans cette région de Lusace où l’on parle aussi un dérivé de langue slave, qu’ils créent en 1722 la ville d’Ochranov, Hernnhut en allemand. De cette nouvelle cité où ils peuvent vivre leur foi en toute liberté vont partir les grandes missions des Frères moraves vers des destinations lointaines comme les Caraïbes, l’Amérique du Nord… et le Groenland.

Jáchym Pantálek est président de la société d’histoire Moravian, à Suchdol nad Odrou, où un petit musée rappelle l’histoire de ces Frères moraves :

Jáchym Pantálek | Photo: Moravian

« Ce sont en quelque sorte les fils spirituels de Jan Amos Komenský. Après son départ de Fulnek, les gens qui avaient suivi ses sermons ou ses cours, ont réussi à préserver leur foi pendant un siècle, même sans guide pastoral. Cent ans plus tard, il y a eu une sorte de renaissance de cette foi ce qui a conduit à de nouvelles persécutions et à leur départ pour la Saxe. »

1733 : cap vers le Grand nord

Le comte Zinzendorf | Source: Het Utrechts Archief/Wikimedia Commons,  public domain

Dans les années 1730, le roi du Danemark cherche à relancer l’évangélisation du Groenland après les résultats limités obtenus par le pasteur luthérien Hans Egede, originaire de Norvège. C’est le comte Zinzendorf qui propose les services des Frères moraves, parmi lesquels se trouve un certain Matouš Štach (Matthäus Stach) :

« Matouš Štach a grandi à Mankovice, un petit village près de la rivière Oder. Il y avait là une communauté cachée de non-catholiques, et il a grandi dans cet environnement. Il a décidé de quitter Mankovice avec son cousin Kristián et ses parents. Ils sont arrivés à Hernnhut dans les années 1730. Mais il n’est pas resté longtemps, car il était attiré par d’autres horizons. A ce moment-là, le comte Zinzendorf s’est mis d’accord avec le roi du Danemark pour une mission des Frères moraves au Groenland. Matouš Štach s’est porté volontaire et a été sélectionné avec deux autres Frères moraves. »

Matouš Stach | Photo: Site officiel de la ville de Mankovice/Archives de Ulf Bro_mann

A leur arrivée, c’est le choc. Rien ne se passe comme prévu sur ce territoire hostile où vivent les Inuits dont ils ne parlent évidemment pas la langue. La méfiance mutuelle prévaut, même si les Frères moraves sont poussés par l’espoir de leur mission qu’ils considèrent comme divine. Jáchym Pantálek :

« Ils avaient emporté des haches et des sacs de céréales, pensant qu’ils pourraient cultiver quelque chose. Ils espéraient pouvoir abattre des arbres pour se construire des maisons. Mais quand ils sont arrivés, ils ont bien sûr découvert qu’il était impossible de faire tout ça au Groenland. Le moment de surprise passé, ils sont parvenus à entrer en contact avec des locaux qui les ont aidés à survivre à leur tout premier hiver. Au cours de ce premier hiver, ils ont plusieurs fois songé à tout abandonner, mais ils ont survécu et ont ensuite commencé à apprendre la langue, car pour pouvoir transmettre leur foi, il était important connaître la langue inuite. »

Les Inuits au Groenland | Source: David Cranz,  Matthäus Stach,  'Historie von Grönland enthaltend die Beschreibung des Landes und der Einwohner,  Heinrich Detlef Ebers/Biodiversity Heritage Library

Il n’en reste pas moins que la situation sanitaire est dramatique. Les missionnaires souffrent de la faim et du scorbut tandis qu’un autre fléau, possiblement arrivé dans leurs bagages, décime une partie de la population locale suite à leur arrivée : la variole. Même si les missionnaires s’efforcent de soigner les malades, leur présence est donc pour le moins mal perçue au départ.

Apprendre la langue, s’immerger dans la culture… avant de convertir

Les Frères moraves persévèrent malgré tout. Contrairement à d’autres missions coloniales, ils adoptent une stratégie d’immersion totale. Ils apprennent la langue, observent les coutumes, partagent le quotidien des Inuits, comme le rappelle Jáchym Pantálek :

« Les Moraves avaient une approche différente de celle de Hans Egede dans cette mission : ils ont essayé de se rapprocher de ces gens, en apprenant leur mode de vie, avant de leur transmettre leur foi. Et cela s’est avéré être une approche bien plus fructueuse. »

Le baptême des Groenlandais dans l'Église fraternelle,  1762 | Source: David Cranz,  Universitätsbibliothek Göttingen/Wikimedia Commons,  public domain

Il leur faudra quand même six ou sept ans avant de baptiser le premier Inuit, Kajrak, devenu « Samuel ». Touché par le récit du Christ au mont des Oliviers, il s’identifie à la figure du condamné menacé de mort car il a lui-même une expérience similaire et transmet à son tour le message chrétien à son clan.

De Neu Herrnhut à Nuuk

Neu Herrnhut | Source: Jacques-Nicolas Bellin,  'Histoire générale des Voyages',  1746-1759/Wikimedia Commons,  public domain

En arrivant en territoire groenlandais, les Frères moraves fondent une colonie baptisée Neu Herrnhut, du nom de la ville de Saxe qu’ils ont laissée derrière eux. Aujourd’hui, c’est un quartier – le plus ancien – de la capitale Nuuk. Ils y construisent des maisons en bois de style européen, parmi les premières de ce type dans la région, dont certaines subsistent encore. L’un des bâtiments historiques abrite aujourd’hui la bibliothèque nationale groenlandaise.

Herrnhut Huset,  bâtiment historique de la mission des Frères moraves au Groenland,  situé sur les rives du Nuup Kangerlua à Nuuk,  capitale du Groenland | Photo: Algkalv,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0
Samuel Kleinschmidt | Photo: J. A. D. Jensen,  Lisbeth Valgreen,  Danish Arctic Institute/Wikimedia Commons,  public domain

Mais l’un des apports majeurs des Frères moraves est linguistique. A force d’apprentissage et de systématisation, ce sont eux qui élaborent le tout premier dictionnaire groenlandais-allemand, jetant les bases d’une norme écrite. Au XIXᵉ siècle, un autre missionnaire morave, Samuel Kleinschmidt, perfectionne cette œuvre en créant une grammaire et une orthographe qui marqueront durablement la langue groenlandaise.

Jáchym Pantálek souligne encore que ce fameux Kleinschmidt est pour les Groenlandais « un peu ce que Comenius représente pour les Tchèques », une figure fondatrice du savoir linguistique.

Les petites perles des montagnes de Bohême à la banquise

L’influence morave est aussi matérielle et esthétique. Les missionnaires importent des instruments de musique et surtout des petites perles en verre venues de la région de Jablonec en Bohême du Nord. Jusqu’à aujourd’hui, ces perles sont caractéristiques du costume traditionnel groenlandais et témoignent d’une mondialisation inattendue reliant l’Arctique aux montagnes de Bohême.

La mission morave au Groenland se poursuivra jusqu’au début du XXᵉ siècle, avant que progressivement, les communautés et les églises ne s’intègrent à l’Eglise luthérienne danoise. Aujourd’hui, environ 90 % des Groenlandais se rattachent au luthéranisme, héritage à la fois de la présence danoise et du travail missionnaire initial mené par les Frères moraves.

« Ils ont quitté le Groenland au début du XXe siècle et se sont ensuite concentrés sur les régions du monde où ils estimaient être plus utiles. Au Groenland, ils avaient accompli leur mission : ils y avaient introduit le christianisme, appris aux gens à lire et à écrire. Donc ils sont partis en Australie, où ils estimaient avoir encore beaucoup à faire. »

La colonie Lichtenfels fondéé par Matouš Stach | Source: Meyer’s Universum,  Bibliographisches Institut,  Hildburghausen/Wikimedia Commons,  public domain

Matouš Štach, figure de proue de la toute première mission au Groenland, a pour sa part passé près de trente ans au Groenland, avec quelques retours à Herrnhut, notamment pour se marier. Personnalité forte, parfois en conflit avec ses collègues, il a même fondé une autre colonie appelée Lichtenfels qui finira par disparaître.

Bethabara en Caroline du Nord | Source: The Moravian Archives,  Winston-Salem

De retour en Saxe en 1771 avec sa femme Rosina, il est envoyé l’année suivante en Caroline du Nord, dans la colonie morave de Bethabara où le couple dirige une école de garçons. Aujourd’hui, les vestiges de ce petit village sont intégrés à la ville de Winston-Salem qui permet des visites historiques des bâtiments qui ont subsisté depuis cette époque. Le parcours de Matouš Štach est emblématique du caractère transnational du réseau des Frères moraves, exilés en pays germaniques puis envoyés sur tous les continents pour diffuser une foi interdite dans leur Moravie natale.

L’église morave à Bethabara,  Winston-Salem en Caroline du Nord | Photo: Upstateherd,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0