Inspirées de l’art de Vojtěch Preissig, les tenues olympiques tchèques ne laissent personne indifférent
Critiqués par certains politiques avant l’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina, les uniformes de la délégation tchèque portés par les athlètes lors de la cérémonie d’ouverture de vendredi dernier n’en ont pas moins frappé les esprits. Entre style rétro et modernité, les tenues ont été inspirées notamment par un graphiste tchécoslovaque de talent, mort à Dachau en 1944, Vojtěch Preissig. C’est à cet artiste et résistant qu’a voulu rendre hommage le graphiste Milan Jaroš, auteur du design d’origine de la collection qui a ensuite été adapté et décliné sur les tenues officielles.
Milan Jaroš, la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques est toujours un grand moment avec le défilé des délégations. Cette année, à Milan-Cortina, la Tchéquie a la plus importante délégation olympique de son histoire avec 114 athlètes. Vous êtes l’auteur du design des uniformes de cette délégation. Quelle était votre impression, vendredi, en voyant les sportifs tchèques défiler dans ces uniformes ?
« Je pense que tout le monde était un peu tendu et attendait de voir quelles seraient les réactions, tout en observant aussi les autres délégations. Je dois dire que ma première impression de la cérémonie n’était pas un simple enthousiasme naïf : quand j’ai vu l’énième tenue, l’énième défilé d’athlètes, j’ai eu le sentiment que la plupart des pays semblaient avoir acheté leurs vestes pendant les soldes. Beaucoup avaient misé sur le fait de faire confectionner leurs tenues par une marque réputée, ce qui faisait qu’elles ne se distinguaient finalement que par la couleur et un logo placé verticalement sur la veste, sans rien de vraiment très intéressant. Bien sûr, il y avait quelques éléments plus exotiques et certains moments marquants : par exemple, la collection américaine reposait sur des matériaux de qualité et une coupe soigneusement choisie. Quant à la nôtre, je l’ai trouvée excellente, notamment parce que les athlètes s’y sentaient bien ; du coup, pendant le défilé, ils se sont permis des petits gestes ou clins d’œil destinés à divertir le public et à créer une ambiance joyeuse. »
Vojtěch Preissig, un graphiste tchèque engagé au destin tragique
Pour cette collection, vous avez puisé votre inspiration chez un artiste et graphiste tchèque, Vojtěch Preissig que certains de nos auditeurs connaîtront probablement puisqu’il a un lien avec la France. Rappelez-nous en quelques mots son histoire.
« Vojtěch Preissig est mon chouchou depuis mes années secondaires. A cette époque, lors d’un devoir de création de couverture, j’ai découvert son univers à travers un grand tableau de caractères typographiques accroché au mur. Cette rencontre m’a profondément marqué et continue de m’habiter aujourd’hui encore. Je me suis ensuite intéressé à l’ensemble de son œuvre. Son parcours est particulièrement fascinant et on peut dire qu’il a dédié son travail à la patrie. Après ses études en Bohême, il a travaillé en France comme assistant d’Alfons Mucha, avant de s’installer aux Etats-Unis, où il a enseigné dans plusieurs universités prestigieuses. Perfectionniste, il publiait ses propres livres, parfois voués à l’échec, mais il a toujours su rebondir. Cette ténacité, sans doute renforcée par son expérience américaine, a été pour moi une source d’inspiration. Son destin reflète aussi l’histoire du jeune Etat tchécoslovaque. Aux Etats-Unis, il s’est engagé dans la résistance contre l’Autriche, notamment à travers des affiches et des campagnes de recrutement pour les légions tchèques en Russie, en France et en Italie. Il a ensuite participé au recrutement de soldats tchèques pour l’armée américaine. »
Vojtěch Preissig s’est d’ailleurs lui-même engagé dans les légions tchécoslovaques en France…
« Oui, mais il n’a pas été accepté, ce qui l’a profondément blessé. Pourtant, par son travail artistique, la création de cartes postales et d’affiches, il a sans doute été plus utile que s’il avait combattu directement, peut-être aurait-il été un mauvais soldat. C’est une première facette de sa vie. La seconde est plus amère. Après ses années américaines, il est revenu à plusieurs reprises en Tchécoslovaquie, où un poste important lui avait été promis : la direction d’une imprimerie et d’une école de graphisme, mais ça n’a pas abouti. Après l’occupation du pays, et malgré son âge, il s’est engagé dans la résistance contre le nazisme. Avec sa fille, il publiait une revue clandestine intitulée ‘V boj’. Ils ont été dénoncés, sa fille a été exécutée, et lui-même est mort en déportation, au camp de Dachau. Fait révélateur de son importance, même pour les nazis : il a été affecté à un atelier de contrefaçon où étaient fabriqués de faux dollars ou des francs destinés à déstabiliser les monnaies occidentales. Il y a travaillé jusqu’à ce qu’il succombe à la maladie. Mais son destin ne s’arrête pas là. Après la prise de pouvoir des communistes, le nom de Preissig a été systématiquement effacé, non seulement comme graphiste, mais aussi de la mémoire collective. Sa famille, chargée de son héritage, a été intimidée par la menace d’une lourde taxe successorale, si bien que de nombreuses œuvres ont été détruites ou jetées. Il n’en subsiste aujourd’hui que peu d’exemplaires. »
Quel type de design créé par Vojtěch Preissig vous a servi et inspiré pour ces uniformes ?
« Au départ, je voulais que le motif s’inspire de Preissig, ou qu’il soit d’une manière ou d’une autre influencé par son travail. Cela s’est toutefois révélé assez difficile, car la plupart de ses œuvres, notamment ses illustrations, étaient très marquées par l’esthétique Art nouveau. Je me suis alors souvenu du tableau typographique de mon lycée et du fait que, lorsque Preissig concevait ses caractères, ses alphabets comprenaient toujours de petits signes décoratifs, autrefois utilisés en typographie comme ornements, entre les lignes ou en début de paragraphe. En cherchant un motif de base pour la collection et pour l’identité visuelle de l’équipe olympique tchèque, j’ai sélectionné environ cinq de ces éléments, très discrets à l’origine. En les agrandissant chacun, je me suis rendu compte qu’ils étaient de véritables signes artistiques autonomes, parfaitement utilisables à grande échelle. J’ai alors réalisé plusieurs propositions. C’est à partir de là que le travail a réellement pris forme. Mais je tiens à citer Anežka Berecková de la société Alpine Pro, qui a conçu les vêtements et qui s’est emparée de ces éléments avec un naturel remarquable – et sans doute avec une audace liée à sa génération. C’est ainsi qu’est née la collection finale. »
En amont des Jeux olympiques de Milan-Cortina, des critiques avaient fusé dans les rangs du public mais aussi et surtout de certains partis, comme les Automobilistes notamment, qui avaient reproché le choix des couleurs notamment qui rappelleraient trop celles du drapeau allemand (en réalité, le noir est un bleu marine très foncé). Qu’avez-vous pensé de ces critiques ?
« Les premières critiques sont surtout venues de personnes issues du milieu sportif. L’élément le plus controversé était clairement le short court. Avec le reste, ça passait plutôt bien, mais le short posait problème. J’ai toujours répondu que des millions de personnes regardent le hockey sur glace, où quelques joueurs évoluent en short et dans des tenues proches de collants, et que, finalement, c’est exactement la même chose. Cet argument a fait mouche. Quant aux critiques venant des politiques, je les ai prises avec recul : on ne peut pas plaire à tout le monde. En revanche, ce qui m’a davantage surpris, ce sont les formules du type ‘quand ce sera moi qui serai aux manettes, ce sera complètement différent’. Cela m’a un peu rappelé une époque passée, dans laquelle j’ai vécu la majeure partie de ma vie. »
Des tenues olympiques parmi les cinq plus réussies selon Vanity Fair
En réalité, dès après la cérémonie, de nombreux magazines étrangers dont Vanity Fair ont été enthousiasmés par les tenues des athlètes tchèques – même si c’est la tenue la Mongolie qui a remporté les suffrages. Certains commentaires sur les réseaux sociaux s’apparentaient aussi à des mea culpa, des internautes reconnaissant qu’ils n’avaient pas été convaincus par le design au premier abord, mais qui disaient avoir changé d’avis après le défilé. Ces réactions vous ont-elles fait plaisir ?
« Les retours ont été très positifs et ce que j’avais imaginé s’est confirmé : la force de la collection se révèle surtout lorsque plusieurs athlètes la portent ensemble. Beaucoup de critiques semblaient confondre cet uniforme avec la tenue de compétition, ce qui n’est pas le cas : il s’agit d’un vêtement représentatif, conçu principalement pour le défilé. Pour le sport, les athlètes portent la plupart du temps des équipements fournis par leurs sponsors ou des marques spécialisées, où le motif n’apparaît quasiment pas. Cela dit, quand je regarde certaines des collections, je ne comprends pas toujours les critères des critiques de mode. Prenons par exemple la Mongolie, qui présente aux JO la même tenue pour la deuxième fois consécutive, inspirée de motifs traditionnels : c’est sans doute un effort pour introduire un aspect folklorique ou exotique, mais ce n’est pas vraiment ma tasse de thé. »
Ce n’est pas la première fois que vous avez travaillé sur une collection de tenues olympiques. Avec le recul, comment jugez-vous votre travail ?
« Je ne crée pas directement les collections : je conçois le motif qui peut ensuite se décliner sur différents objets, et ce sont des spécialistes qui réalisent la collection. J’essaie toujours d’y mettre un sous-texte. Par exemple, pour le Brésil, j’avais intégré une figurine d’Emil Zátopek pour célébrer son anniversaire. La première collection que j’ai faite sur le motif du tableau de Kupka, Fugue à deux couleurs qui se trouve à la Galerie nationale, est née spontanément, le tableau lui-même étant en mouvement. Présentée aux Jeux de Londres et marquant le début de motifs inspirés par l’art tchèque ou d’histoires tchèques comme celle d’Emil Zátopek, elle a été une des mieux reçues. Je ne sais pas si je vais travailler sur la prochaine collection : c’est un processus très exigeant. Je me consacre actuellement à un livre sur les Jeux olympiques, qui doit être prêt dans les trois jours après la clôture, ce qui implique de passer en revue des centaines de photos et de suivre les performances de nos athlètes, car le livre sera principalement consacré aux sportifs tchèques. »






