Insulté, pisté et calomnié : en Slovaquie, un eurodéputé tchèque dans le collimateur du gouvernement
Début juin, une délégation d’eurodéputés, menée par le Tchèque Tomáš Zdechovský, a été envoyée en Slovaquie pour évaluer l’utilisation des fonds de l’Union européenne dans le pays. Une visite qui a déclenché la colère de Bratislava. Depuis, les passes d’armes à distance se poursuivent entre l’eurodéputé tchèque et le gouvernement slovaque. Et elles ne semblent pas prêtes de s’arrêter.
Visiblement, il ne fait pas bon enquêter sur l’utilisation des fonds européens en Slovaquie. Du moins si l'on s'en tient à l’accueil réservé à l’eurodéputé tchèque Tomáš Zdechovský (Parti populaire européen) lors de sa visite de deux jours début juin et aux invectives dont, depuis, il est la cible de la part du gouvernement slovaque.
Tout commence fin mai, lorsque la Commission du contrôle budgétaire du Parlement européen (CONT) dépêche en Slovaquie une délégation d’eurodéputés pour évaluer l’utilisation des fonds de l’Union européenne (UE) dans le pays, notamment dans le milieu agricole. Dans cette mission dont il a été placé à la tête, Tomáš Zdechovský est accompagné de trois autres eurodéputés : le Tchèque Ondřej Knotek (Patriotes pour l’Europe), le Slovaque Michal Wiezik (Renew Europe) et l’Allemand Daniel Freund (Verts).
« L’objectif de cette visite est de clarifier avec les fonctionnaires slovaques certaines des questions controversées qui affectent actuellement la société slovaque, confiait Zdechovský au micro de Radiožurnal, une station de la Radio tchèque, avant son départ. Il s’agit de subventions qui étaient à l’origine destinées aux agriculteurs. Ces cas montrent que l’argent est allé soit à des groupes organisés, soit à des individus qui ne l’ont pas utilisé comme il aurait dû l’être. »
« Ces deux dernières années, nous avons reçu des informations sur des soupçons de détournement de fonds européens. À l’automne, nous disposions déjà de données analytiques suffisamment nombreuses pour décider d’effectuer une première mission en Slovaquie afin d’aborder ces sujets. »
« Un tueur à gages politique »
Mais la délégation n’est même pas encore arrivée à Bratislava que le Premier ministre slovaque, Robert Fico, invective déjà violemment Zdechovský. À deux reprises, devant la presse, le chef du gouvernement qualifie l’eurodéputé de « tueur à gages politique » tout en l’accusant « de se livrer au sale travail de l’opposition » et de participer à la destruction des relations tchéco-slovaques. Des accusations qui sont immédiatement rejetées par le principal intéressé. Sur son compte X, celui-ci dénonce « des mensonges répugnants destinés à discréditer la mission de la CONT » et qui n’« aident en rien la Slovaquie ».
Quelques jours auparavant, c’était un autre membre du gouvernement slovaque, le ministre de l’Intérieur, qui s’en était pris verbalement à l’eurodéputé tchèque. « Un groupe soigneusement sélectionné vient ici dans le but de présenter la Slovaquie à Bruxelles comme un trou noir sur la carte de l’Europe. C’est le résultat du dénigrement de la Slovaquie à l’étranger par l’opposition », avait déclaré Matúš Šutaj Eštok, qui avait également qualifié la mission des députés européens d’« expédition punitive de Bruxelles », dont le but était de trouver un prétexte pour que la Slovaquie perde des fonds européens.
Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Dans une lettre adressée à la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, datée du 2 juin, Tomáš Zdechovský, en plus de dénoncer les propos injurieux tenus par le Premier ministre slovaque, suggère avoir été pisté durant sa mission. « Ce qui est particulièrement alarmant, c’est qu’au cours d’une réunion nocturne avec des lanceurs d’alerte - y compris des membres des services de sécurité slovaques - nous avons eu de fortes raisons de croire que nos activités étaient délibérément surveillées », indique l’eurodéputé. Et d’ajouter : « De telles actions sont inacceptables et contredisent les principes de coopération entre les États membres et les institutions de l’UE. »
Le 27 juin, dans une lettre obtenue par l’agence de presse tchèque ČTK, la présidente réagit en qualifiant les attaques visant la délégation d’inacceptables et d'injustifiées.
330 plaintes concernant des soupçons de détournement de fonds européens
Au même moment, l’eurodéputé remet à l’Office européen de lutte antifraude (OLAF), au Parquet européen et à la Commission européenne 330 plaintes concernant des soupçons de détournement de fonds européens en Slovaquie. Dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux, Tomáš Zdechovský livre les premiers détails de l’enquête :
« [Nos informateurs] sont d’anciens commissaires aux comptes, des gens de l’Agence slovaque de paiement agricole (PPA), des ministères, d’anciens officiers de police, mais aussi des citoyens ordinaires qui ont remarqué des irrégularités et qui, malheureusement, ont eu raison dans la plupart des cas. »
L’eurodéputé tchèque précise que sur 79 districts, sa délégation « n’a trouvé d’irrégularités ou de fraudes que dans trois districts ».
Selon Zdechovský, les conclusions de l’enquête devraient être définitivement approuvées autour de la mi-juillet et feront ensuite l’objet d’une étude approfondie par les institutions européennes compétentes.
De son côté, le ministre de l’Agriculture slovaque, Richard Takáč, a d’ores et déjà déploré, le 30 juin, la perte de 4,2 milliards de couronnes (170 millions d'euros) de fonds européens destinés à soutenir les agriculteurs, les producteurs et les sylviculteurs en raison de la lenteur des versements. Ce à quoi Zdechovský a rétorqué que la responsabilité incombait au ministre lui-même, et non à Bruxelles ou à l’opposition.
Des échanges à distance encore houleux qui ne devraient pas contribuer au rapprochement entre Prague et Bratislava, alors que les relations entre les deux voisins sont au plus bas depuis le retour de Robert Fico au pouvoir. Depuis mars 2024, les consultations intergouvernementales autrefois régulières restent suspendues en raison, notamment, des divergences d’opinion en matière de politique étrangère.






