Jacques Derrida : de l'autre côté du penseur

Jacques Derrida
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Prague a accueilli une conférence consacrée à Jacques Derrida la semaine dernière. Derrière le philosophe, qui était l'homme qui s'est éteint à l'âge de 74 ans, des suites d'un cancer en octobre dernier ?

Jacques Derrida correspondait à la définition de l'intellectuel engagé : avec le philosophe et historien Jean-Pierre Vernant, il avait fondé la section française de l'association Jan Hus, pour la défense des dissidents emprisonnés en Tchécoslovaquie. En 1981, il se rend à Prague pour donner des conférences dans ces universités clandestines organisées par les dissidents : arrêté par la StB, la police politique, il faudra l'intervention de François Mitterrand pour qu'il soit relâché. Nathalie Roussarie, secrétaire générale de l'association :

« Je pense qu'il s'est engagé politiquement dans bien d'autres causes. En 1981, je crois savoir qu'il s'était engagé pour les pays d'Amérique latine, par des écrits, par des déclarations, juste avant sa venue à Prague, précisément. En ce qui concerne les Tchèques, c'est vrai qu'il a à la fois des liens familiaux, donc des liens affectifs avec Prague, sa femme étant d'origine tchèque. Evidemment il est peut-être attaché d'une façon particulière à ce pays et à cette ville. »

« Je n'étais pas philosophe, j'étais plus jeune à l'époque, j'étais un peu intimidée par le personnage Derrida. Dans un premier temps, j'ai eu des rapports de convenance. J'étais la secrétaire générale, je faisais fonctionner l'association, et lui en était le président. Et puis petit à petit, évidemment, j'ai été beaucoup plus libre avec lui, et j'ai souvent découvert au hasard d'une conversation ou d'une confidence qu'il faisait sur son angoisse avant de prendre la parole, comment dire ? Une espèce de fragilité chez le personnage que je trouvais formidablement sympathique... »

Marc Crépon, lui aussi présent à la conférence organisée par l'Académie des sciences, est professeur de philosophie à l'Ecole Normale Supérieure :

« Je l'ai un peu connu. Pas beaucoup. Un peu tardivement. Je l'ai connu parce que je l'avais invité à l'Ecole Normale à participer à un colloque. Et si je devais donner un souvenir de l'homme, personnel, c'est d'abord de sa très grande disponibilité, de sa très grande générosité et de son attention : attention à la pensée des autres, attention à la parole d'autrui. Et aussi de l'absence totale de concession et de compromis dans ses réponses. »

Derrière l'oeuvre philosophique et peut-être aussi une de ses sources, un destin aux prises avec les événements du XXè siècle. Marc Crépon :

« C'est une identité complexe, il l'a revendiquée comme telle. Elle est complexe de par son parcours, de par son origine - mais ce n'est pas un mot qu'il aimait beaucoup - en tout cas par le lieu d'où il vient : l'Algérie française avant la guerre et aussi pendant la guerre, avec le sort particulier qui a été fait aux Juifs dans l'Algérie française. C'est ensuite une identité complexe parce que c'était un grand voyageur : c'était à la fois un Européen, mais c'est un Européen qui a beaucoup travaillé aux Etats-Unis ; un Européen, mais qui en même temps venait de l'autre rive de l'Europe. Une identité complexe et une identité qui est certainement, d'abord, une source de questionnements infinis, dans son rapport au judaïsme qui est aussi très complexe. Et il y a aussi probablement un principe de très grande vigilance par rapport à tout ce qui concerne l'identité, tous les termes qui servent à la définir. »