Kratom : « Réglementer la vente est une excellente intiative du gouvernement tchèque »
Le kratom (Mitragyna speciosa) est une plante originaire d’Asie du Sud-Est, traditionnellement utilisée comme stimulant ou antidouleur. Ces dernières années, son usage s’est étendu dans plusieurs pays européens dont la Tchéquie, provoquant débats et préoccupations sanitaires.
Le mois dernier, le gouvernement tchèque a introduit une réforme majeure en la matière : le kratom est désormais classé parmi les substances psychomodulatrices. Sa vente doit devenir strictement réglementée et d’abord interdite aux mineurs, avec des points de vente spécialisés, la publicité interdite, et des normes de qualité, d’étiquetage et de contrôle sanitaire imposées. Ces mesures, qui devraient entrer en vigueur à partir de 2026, visent à protéger les jeunes et à encadrer un marché jusque-là largement non réglementé.
Le kratom est le sujet de thèse de Neshalatha Govarthnapany, originaire de Malaisie et actuellement à l’Université Charles de Prague.
Neshalatha Govarthnapany : « Je fais mon doctorat ici à Prague, au département d’addictologie de la Première faculté de médecine de l’Université Charles. Et mon sujet de thèse porte sur le kratom, parce qu’il me semble que c’est le moment opportun, car on observe actuellement une forte prévalence de l’usage du kratom en Tchéquie. Et comme il y a aussi un manque d’études sur le sujet ici, cela me paraît pertinent. Le kratom est originaire d’Asie du Sud-Est - cela inclut la Thaïlande, la Malaisie et l’Indonésie. En Malaisie, nous collaborons actuellement avec une université là-bas. Nous avons établi un partenariat entre l’Université Charles et l’Université des sciences de Malaisie à Penang, dans le nord de la Malaisie, où l’usage du kratom est très répandu. »
« En Malaisie, dans mon travail dans le système de santé publique, beaucoup de patients dépendants à la méthamphétamine ou à l’héroïne utilisaient le kratom pour soulager leurs symptômes de manque, en automédication, lorsqu’ils n’avaient pas accès à la méthadone. Nous pensions que cela pourrait être pareil ici, en Tchéquie, mais ce n’est pas le cas. L’usage du kratom est très différent dans son contexte d’origine et en Europe. »
Pourquoi avoir choisi Prague pour vos études ?
« Parce que je suis passionnée par le domaine des addictions. Et le système de soins tchèques est fascinant : leurs politiques de drogues, la diversité de leurs services, y compris les centres de réduction des risques - c’est impressionnant. »
Vous aviez entendu parler du système tchèque en Malaisie ?
« En fait, je voyageais et j’ai décidé de faire un stage de trois mois ici pendant mon master en Malaisie. C’est là que j’ai découvert leurs politiques en matière de drogues, et ensuite j’ai choisi d’y faire mon doctorat. Il y a eu un léger retard à cause du Covid, mais je pense toujours que la Tchèque est remarquable : avec une méthode très fondée sur les preuves scientifiques. »
Arbre tropical utilisé depuis des siècles en Thaïlande, Indonésie et Malaisie
Pouvez-vous expliquer ce qu’est exactement le kratom ?
« Le kratom, aussi connu sous le nom de Mitragyna speciosa, est un arbre tropical de la famille du caféier, originaire d’Asie du Sud-Est. Il est utilisé depuis des siècles dans ces pays — comme je l’ai dit, en Thaïlande, en Malaisie et en Indonésie — pour plusieurs raisons, notamment comme remède traditionnel : contre la diarrhée, la fièvre, ou encore pour le bien-être général, comme un tonique. Quand on se sent fatigué, on boit une décoction de kratom et on se sent mieux. C’est aussi utilisé comme stimulant, notamment pour les travailleurs manuels, afin d’augmenter leur énergie, et aussi comme antidouleur. »
En Malaisie, quand vous étiez jeune, voyiez-vous des gens en consommer ? Était-ce courant ?
« Oui, tout à fait. C’est très courant chez les Malais ethniques, mais pas vraiment chez les autres groupes. Je suis issue d’une famille d’origine indienne, donc ce n’est pas courant dans ma communauté, mais oui, chez les Malais, c’est courant. »
Est-ce que vous en avez déjà consommé ?
« Oui, j’en ai déjà pris, par curiosité, il y a dix ou quinze ans. C’est très amer. Vraiment très, très amer. Et ça ne m’a donné aucune sensation d’euphorie, je ne me suis pas senti “high”. J’étais simplement très détendue. En Malaisie, on le fait bouillir, et on le consomme frais. Une fois bouilli, il faut le boire dans les 24 heures. Ici, en revanche, il est transformé en poudre et sous d’autres formes. Moi, je l’ai pris sous forme de décoction. »
« On trouve même des distributeurs automatiques de kratom ici ! »
Comment s’explique sa popularité soudaine parmi les jeunes ici en Tchéquie ?
« Les plus grands exportateurs sont les Indonésiens. Et j’ai été très surprise, en arrivant ici, de voir à quel point il est populaire en Tchéquie. On trouve même des distributeurs automatiques de kratom aujourd’hui ! Et ça m’a vraiment choquée, car en Malaisie, ça n’existe pas. Ici, il existe différentes variétés et souches, alors qu’en Malaisie, il n’y en a qu’une seule : on fait bouillir les feuilles et on boit. »
Quelles sont les variétés qu’on trouve ici ?
« Elles sont classées selon la couleur des nervures : rouge, blanche, jaune. Et à l’intérieur de ces catégories, on trouve des noms commerciaux comme “Super Malay”. Je pense que c’est juste pour la commercialisation. »
Sur quoi portent précisément vos recherches ?
« Je travaille sur plusieurs aspects, car je viens du domaine de la santé - j’étais pharmacienne en Malaisie, dans le système de santé publique. Nous nous concentrons sur le traitement : comment les personnes dépendantes au kratom sont prises en charge ici, et s’il existe des protocoles cliniques clairs. Ces personnes sont soignées dans des centres de traitement des addictions - à l’hôpital ou en clinique privée. »
Dépendance sévère et cas d'épilepsie
Les symptômes de cette dépendance sont-ils similaires à d’autres drogues ?
« Oui, c’est une dépendance : on en a besoin pour fonctionner, et si on arrête, il y a un syndrome de sevrage. »
Le 3 septembre, le gouvernement tchèque a placé le kratom sur la nouvelle liste des substances psychoactives réglementées. Qu’en pensez-vous ?
« C’est une excellente initiative. Ce n’est pas une décision prise du jour au lendemain : il y a eu une évaluation des risques, des études, et c’est basé sur des preuves scientifiques. C’est bien, car cela ne l’interdit pas complètement, mais le régule. Avant, on pouvait en acheter partout, même les mineurs y avaient accès. Désormais, il ne sera vendu qu’aux personnes de plus de 18 ans, avec d’autres conditions. Et je trouve cela positif, car les autorités reconnaissent aussi le potentiel de cette plante, utilisée pour différentes raisons — antidouleur, concentration, énergie, exercice physique, etc. »
Quels effets sur la santé avez-vous observés à Prague ?
« Jusqu’ici, surtout des cas de dépendance sévère. Mais il existe des études de cas évoquant l’épilepsie. »
Des scientifiques d’Ostrava ont d’ailleurs mis en garde contre un risque accru de crises d’épilepsie.
« Oui, mais dans ces cas-là, on trouve souvent une consommation multiple — le kratom est pris avec d’autres substances. En Malaisie, dans un usage traditionnel, certains en consomment depuis plus de trente ans sans aucun problème. C’est sûr. Mais aujourd’hui, la tendance évolue : on observe aussi de la polyconsommation, y compris en Malaisie, avec du sirop contre la toux ou des benzodiazépines, pour renforcer les effets et atteindre l’euphorie. »
Avez-vous déjà constaté des changements sur le marché tchèque depuis début septembre et la décision du gouvernement tchèque ?
« Pas beaucoup dans les magasins, mais en ligne, oui, on voit déjà des adaptations. »






