« La lecture contre l’insomnie » : les bibliothécaires ont élu la plus grande lectrice de l’année

Vlasta Špačková

Deux grands événements littéraires marquent traditionnellement le printemps en Tchéquie : tout d’abord, le Salon du livre « Svět knihy » dont la 30e édition se déroule actuellement à Prague, précédé, au mois d’avril, de la remise des prestigieux prix littéraires Magnesia Litera. Ce concours récompense non seulement les meilleurs auteurs tchèques, mais également les plus grands lecteurs sélectionnés par plus de 6 000 bibliothèques municipales du pays – soit le réseau d’établissements de lecture le plus dense au monde.

La bibliothèque de Klánovice | Photo: Portál pražských knihoven

295 livres empruntés (et à quelques rares exceptions tous lus !) en un an : ce chiffre impressionnant a valu à Vlasta Špačková, 78 ans, le prix de la Lectrice tchèque de 2025. Cette ancienne infirmière fréquente assidûment la bibliothèque de Klánovice, en banlieue de Prague, qui l’a fait participer au concours. D’abord élue plus grande lectrice de la capitale, Vlasta Špačková a ensuite gagné le concours au niveau national.

Vlasta Špačková | Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.

Si elle aime les livres depuis son enfance, ce n’est que ces douze dernières années qu’elle en dévore des dizaines chaque mois. Comme elle l’explique, c’est une expérience douloureuse qui a été, pour elle, le moment déclencheur :

« Il se trouve que je dors très mal. Lorsque mon mari est tombé grièvement malade et que j’ai dû m’occuper de lui, et ensuite, quand je l’ai perdu, je n’arrivais pas à m’endormir sans somnifères. Mais je ne me sentais pas bien, j’étais très fatiguée dans la journée. Alors je suis passée aux plantes médicinales et à la lecture… Cela m’aide beaucoup. Je m’installe avec mon livre vers 22 heures et je lis jusqu’à 2 ou 3 heures du matin. Cela peut paraître long, mais en réalité, le temps passe vite : j’arrive à lire deux bouquins, pas très épais, en une soirée. Quand c’est une lecture captivante ou même amusante, tant mieux ! »

Michaela Klevisová,  'Les pas de l'assassin' | Photo: Motto

« Je lis un peu de tout ! J’aime beaucoup les livres biographiques et historiques, ainsi que les polars, notamment les œuvres de l’auteure britannique Ann Granger ou encore les romans policiers et psychologiques de l’écrivaine tchèque Michaela Klevisová. Sinon, une de mes autrices préférées, c’est Kateřina Tučková que j’ai eu le plaisir de rencontrer à l’occasion de la cérémonie des prix Magnesia Litera. J’aime aussi la littérature irlandaise : elle me permet de découvrir ce beau pays où vit ma petite-fille. J’apprécie, de manière générale, les récits de voyage : sans doute parce que je ne bouge plus trop de chez moi ! Si je devais recommander aux autres un livre en particulier, ce serait le récit ‘10 000 kilomètres à pied à travers l’Amérique du Sud’ de l’écrivain et voyageur Jan Rendl. »

Non seulement les goûts littéraires de Vlasta Špačková ont évolué au fil du temps, mais ils ont également été influencés par le contexte historique et politique dans son pays :

« Mon frère aîné avait beaucoup de romans d’aventure, parus avant la guerre. Ces westerns de poche étaient les premiers livres que j’ai lus. J’adorais ces histoires de cow-boys en jean, sans savoir ce qu’était qu’un jean ! Plus tard, sous le régime communiste, les nouveaux livres paraissaient le jeudi. On se précipitait alors à la librairie pour avoir les livres qui nous intéressaient. Et puis, quand je ne travaillais plus à l’hôpital, mais dans l’entreprise Art centrum qui s’occupait de la présentation de l’art tchécoslovaque à l’étranger, j’avais aussi accès aux livres interdits par la censure communiste, autoédités donc grâce au système appelé samizdat. »

Samizdat | Photo: Juan Pablo Bertazza,  Radio Prague Int.

« Je me souviens avoir lu des œuvres de Josef Škvorecký, devenu mon auteur préféré, de Milan Kundera ou de Pavel Tigrid. Ce n’étaient pas des livres proprement dits, mais des copies dactylographiées d’ouvrages qui circulaient ainsi parmi nous. Nous étions un groupe de personnes qui se connaissaient bien. Mais on n’en parlait pas évidemment, ni même entre nous. Quelqu’un me passait la copie, je la lisais assez rapidement et je la passais à cette même personne qui me l’avait prêtée, sans demander plus de détails. C’était une époque particulière, oui. »

La bibliothèque de Klánovice | Photo: Portál pražských knihoven

Si Vlasta Špačková était habituée à acheter des livres, depuis plusieurs années, elle les emprunte seulement à la bibliothèque municipale. Le prix qu’elle vient de recevoir a également pour objectif de promouvoir encore davantage les multiples activités des bibliothèques tchèques, institutions dont la réputation n’est plus à faire : en plus du prêt des livres, elles offrent un espace dédié à la lecture et aux ressources documentaires, organisent des rencontres avec les auteurs et d’autres événements culturels encore, de sorte qu’elles sont devenues de véritables centres communautaires.

Il faut savoir que la popularité des bibliothèques publiques en Tchéquie a des racines historiques, puisqu’en 1919, une loi a obligé chaque grande ville mais également chaque petit village à avoir son propre établissement de lecture. Une tradition qui a persisté jusqu’à nos jours et qui fait que le pays possède actuellement le réseau de bibliothèques publiques le plus dense au monde, avec un lieu de lecture par environ 1 900 habitant, soit quatre fois plus que la moyenne européenne et dix fois plus que la moyenne des États-Unis.

Photo: Olga Vasinkevich,  Radio Prague Int.