A Prague, une exposition met en valeur la « chata », ce phénomène de villégiature typiquement tchèque
La « chata » n’est pas une simple résidence secondaire : c’est un véritable art de vivre qui occupe une place à part dans la société tchèque. Une exposition présentée au Musée des Arts décoratifs de Prague retrace l’histoire de cet habitat, à la fois phénomène architectural, mode de vie voire élément de l’identité nationale. A travers une centaine d’exemples tchèques mais aussi étrangers, elle montre comment ces modestes refuges sont aussi devenus un terrain d’expérimentation architecturale et un symbole de liberté.
Tous les Tchèques n’ont pas une « chata » mais tous ont sans aucun doute séjourné un jour au moins dans celle d’un ami ou d’un membre de la famille. Pour de nombreux Tchèques, la « chata » représente bien davantage qu’un simple lieu de villégiature. Selon les organisateurs de l’exposition « Chata. Un phénomène dans le monde de l’architecture », au Musée des Arts décoratifs de Prague, ce type d’habitat récréatif est profondément ancré dans la culture du pays depuis la fin du XIXe siècle – et pas seulement lié à l’époque communiste avec laquelle il est souvent associé. Improprement traduit en français comme « chalet » qui évoque irrémédiablement et exclusivement la montagne, la « chata » est au contraire le plus souvent dans les plaines, à distance raisonnable de la ville de résidence, parfois dans des zones où des dizaines de ces petites maisons ont été construites côte à côte, mais pas toujours.
Le phénomène s’est tout particulièrement développé au XXe siècle, lorsque les habitants des villes ont commencé à rechercher un contact plus étroit avec la nature, comme le souligne l’architecte Adam Štěch, un des commissaires de l’exposition :
« L’essor de la ‘chata’ accompagne l’émancipation de la société tchécoslovaque dans l’entre-deux-guerres. Avec l’industrialisation, l’augmentation du niveau de vie et du temps libre, de plus en plus de citadins se tournent vers la nature. Dans les années 1920, les classes populaires développent le mouvement du ‘tramping’ et construisent elles-mêmes de simples cabanes. La décennie suivante, les classes moyennes et aisées suivent le mouvement en édifiant des résidences de week-end. Les architectes modernistes s’emparent alors de la ‘chata’, qu’ils voient comme une forme d’habitat minimal en pleine nature, en accord avec leurs idéaux de modernité et de progrès social. »
La culture de la « chata » devient ainsi une partie importante de l’identité tchécoslovaque moderne : elle est liée à l’idée de liberté, d’évasion hors de la ville et à la possibilité de créer son propre espace à soi.
L’exposition en plein cœur de Prague présente plus d’une centaine de bâtiments et projets, depuis les toutes premières maisonnettes inspirées du mouvement scout ou des clubs de randonnée jusqu’aux réalisations contemporaines signées par des architectes renommés. Maquettes, plans, photographies, films, mobilier et objets du quotidien permettent de suivre l’évolution de ces constructions, souvent conçues comme des petits laboratoires d’idées architecturales.
La spécificité tchèque réside aussi dans la forte dimension sociale du phénomène. En France, la résidence secondaire est très vite associée dans l’esprit des gens à un patrimoine immobilier qui suppose d’être détenteur d’une certaine fortune. Ce n’est pas le cas en Tchéquie où la ‘chata’ n’est pas un privilège réservé aux classes les plus aisées : ouvriers, employés, enseignants ou cadres ont ainsi partagé pendant des décennies le même rêve d’un petit chez-soi à la campagne, un refuge loin du fracas de la grande ville toujours accessible en train, en bus ou en voiture. Ce caractère démocratique est vraiment ce qui distingue la ‘chata’ de la maison de vacances ou de week-end à la française. Un personnage connu et reconnu comme l’écrivain Bohumil Hrabal se réfugiait également dans sa ‘chata’ dans la région de Kersko, pour se reposer ou pour écrire : datant des années 1940, elle a été récemment rénovée et ouverte au public.
Dans le cadre de l’exposition, Adam Štěch et les organisateurs se sont toutefois efforcés de monter comment ces petites maisons spécifiques ont également eu des cousines ailleurs en Europe :
« Dans notre exposition, nous n’essayons pas de définir la ‘chata’ tchèque comme un phénomène isolé, mais de la replacer dans un contexte international. Dans l’architecture de l’avant-garde des années 1920-1930, on retrouve partout en Europe des projets de petites constructions minimalistes : une pièce, une véranda, un toit simple. Ce modèle apparaît aussi bien sur les plages de Catalogne que dans les Alpes italiennes ou sur les rives de la Sázava. La spécificité tchèque tient davantage au ‘chatařství’, ce mode de vie consistant à entretenir sa cabane, son jardin et à y consacrer son temps libre. Ailleurs, une petite résidence de vacances est plutôt un lieu où l’on vient simplement se reposer et profiter de la nature. »
Sous le régime communiste, la ‘chata’ va d’autant plus se transformer en îlot de liberté, loin du contrôle politique et social. Faute de pouvoir voyager hors des frontières du bloc de l’Est, les Tchèques et les Slovaques se réfugient dans leur ‘chata’ (quand ils ne vont pas à la mer en Croatie ou Bulgarie l’été), y consacre une grande partie grande partie de leur temps libre, et y mettent en œuvre très concrètement leur talent de bricolage, en faisant leurs travaux et aménagements eux-mêmes.
Parfois, ils construisent eux-mêmes leur petite maison de villégiature – et profitent du terrain pour y récolter les fruits des arbres et les légumes du potager qui viennent souvent compenser ce qui manque dans les étals des magasins d’Etat. Ce côté « amateur » transforme profondément la « chata » au niveau architectural, comme le souligne Adam Štěch.
« Dans les années 1970 et 1980, l’élan créatif s’essouffle et prolonge surtout l’esprit de liberté de la fin des années 1960. Les réalisations les plus intéressantes sont alors souvent des cabanes conçues par des architectes pour leur propre usage. Les exemples les plus marquants datent plutôt de l’entre-deux-guerres et des années 1960. Parmi eux figurent les projets de l’architecte Jaroslav Vaculík, qui avait travaillé chez Le Corbusier à Paris. Après un séjour en France qui lui valut même la prison sous le régime communiste, il a conçu une série de cabanes standardisées destinées à être produites en série. Le projet n’a jamais vu vraiment le jour, mais quelques exemplaires subsistent encore aujourd’hui autour du barrage de Slapy. »
Le regain d’intérêt pour les résidences de loisirs après la pandémie de Covid-19 constitue un autre fil conducteur de l’exposition. Les confinements et les restrictions de déplacement ont conduit de nombreux Tchèques à redécouvrir les avantages d’un refuge en pleine nature. Cette tendance a stimulé les rénovations de cabanes et maisonnettes familiales et favorisé l’émergence de nouvelles formes d’habitat récréatif, souvent plus écologiques et plus compactes, commandées auprès de designers de renom.
L’exposition au Musée des arts décoratifs dure jusqu’au 13 septembre et s’efforce de montrer que si la ‘chata’ a bel et bien un caractère universel, nuls autres que les Tchèques (et leurs voisins slovaques) n’ont donné à ce type d’habitat une telle importance dans leur vie, transformant de simples séjours hors de la ville en véritable culture à part entière.













