La nostalgie s'appelle Bergman et Antonioni

Ingmar Bergman

Le public culturel et plus particulièrement les cinéphiles ont retenu les départs successifs de deux grands cinéastes qui ont marqué plus d'une génération de spectateurs : le Suédois Ingmar Bergman et l'Italien Michelangelo Antonioni. Nous avons lu la presse qui a réservé une grande place à ces deux grandes figures du cinéma mondial, ainsi qu'aux confessions faites à leur adresse par des cinéastes tchèques.

Ingmar Bergman, photo: CTK
Cela peut paraître assez paradoxal : sous le communisme, le public tchèque a eu l'occasion de voir une grande partie des films d'Ingmar Bergman. Dans les pages du journal Mlada fronta Dnes, le critique Josef Chuchma donne une explication :

« Non seulement dans les années soixante qui étaient des années relativement libérales, mais aussi dans les années de « normalisation » (les années 70 et 80) qui étaient beaucoup plus rigides, les principales oeuvres de Bergman ont été présentées en Tchécoslovaquie dans la distribution courante ou, tout au moins, dans des ciné-clubs. C'était une grande chance pour les spectateurs tchécoslovaques que les films de Bergman n'étaient pas idéologiques.... Le fait que la Suède soit un pays neutre et que Bergman soit donc, à priori, moins « nocif » que les créateurs du camp des pays impérialistes carrément hostiles, a joué également un certain rôle. »

Le journal Pravo écrit : « Le départ d'Ingmar Bergman signifie la perte de l'une des dernières grandes figures du cinéma et, à la fois, de l'un derniers romantiques de cet art du XXe siècle ».

Lidove noviny est un des rares journaux à rappeler aux lecteurs que Bergman était non seulement un cinéaste, mais aussi un grand metteur en scène. Il évoque ses débuts sur des scènes de théâtre, dans les années quarante et cinquante, pour dire que ce n'est que dans les années soixante qu'il a commencé à se consacrer entièrement au film. « Au total, Bergman a mis en scène plus d'une centaine de pièces, parmi lesquelles on trouve des oeuvres des plus grands dramaturges mondiaux et scandinaves », peut-on lire dans les pages du journal.

Citons ce qu'a écrit à la fin de son article consacré au réalisateur suédois Hospodarske noviny : « Les films de Bergman sont devenus synonyme de ce que l'on appelle un film d'art... Le réalisateur a réussi à créer un style cinématographique spécifique, son langage inédit a donné naissance à une image unique du monde. Le « pays Bergman », un pays qui est digne d'admiration, fera pour toujours partie de l'histoire du cinéma. Il est vrai que certains spectateurs ne pourront pas pénétrer dans ce monde, trop compliqué et trop sophistiqué. Mais ce ne sera pas la faute de Bergman et de ses dons artistiques».

Michelangelo Antonioni, photo: CTK
Les journaux consacrent la même attention, aussi, au départ de Michelangelo Antonioni, le présentant surtout comme l'auteur de Blow-Up. Pourtant, beaucoup d'autres de ses oeuvres sont connues du public tchèque, notamment ses célèbres films des années soixante avec Monica Vitti comme vedette. Lidove noviny a interrogé une nouvelle fois plusieurs personnalités liées au cinéma. Anna Kareninova est traductrice :

'Blow-Up'
« J'ai traduit huit de ses films, dont son premier long métrage, Chronique d'un amour, et son dernier film de 1995, Par delà les nuages... C'était un cinéaste qui a su admirablement saisir une liaison, sans sentiment, sans paroles et sans pathos, avec une incroyable profondeur. C'est ce qui rend uniques ses films et n'a pas d'égal sous cette forme. »

Le jeune réalisateur Filip Renc tient à souligner qu'Antonioni et Bergman ont servi de modèles à plusieurs générations de cinéastes. « Nous avons souvent regardé et analysé leurs films pendants nos études à la FAMU, Ecole supérieure de cinéma. C'était une grande source d'inspiration pour nous. »

Le critique Jan Rejzek se confie, lui aussi, dans les pages de ce journal :

Michelangelo Antonioni, photo: CTK
« Les films d'Antonioni et de Bergman demeurent éternels, hors du temps. Tous les deux ont créé leurs meilleurs films dans les années cinquante et soixante, il est vrai. Mais quand on les voit aujourd'hui sur le petit écran ou bien dans le cadre d'un festival, on est amené à constater qu'ils sont toujours révélateurs, notamment pour la jeune génération. Bref, des films de génies... Beaucoup de leurs épigones sont apparus depuis, surtout dans le monde. Je pense que cela ne concerne pas les cinéastes tchèques, car ils ne cherchaient pas à «imiter » Antonioni. Mais force est d'un autre côté de constater que l'atmosphère de ses films était proche de celle qui émanait des films de cinéastes tchèques de la Nouvelle vague des années 60. »

L'écrivain tchèque Arnost Lustig était lié à Michelangelo Antonioni par des attaches professionnelles et aussi, d'après ce qu'il raconte dans un article publié dans l'édition de ce mercredi du journal Lidove noviny, par des attaches personnelles.

« Nous avons voulu tourner un film d'après mon livre Dita Saxova. On a même mené des négociations dans ce sens avec la direction des studios de Barrandov qui ont proposé à Antonioni un honoraire sans précédent dans la Tchécoslovaquie d'alors. Mais Antonioni a ri en disant qu'avec cela il ne pourrait même pas s'acheter une très petite Fiat... C'est donc finalement le Tchèque Antonin Moskalyk qui a tourné le film ».

Plus loin, Arnost Lustig écrit :

« Antonioni aimait bien les Tchèques et leur faisait des compliments. Il disait que nous sommes un peuple parmi les plus doués d'Europe. Pour un Italien, c'était effectivement un grand compliment... Je l'ai beaucoup aimé et je m'amusais parfaitement avec lui. »

La presse tchèque a aussi retenu le récent décès de Michel Serrault, rappelant sa riche filmographie et sa collaboration avec les grands réalisateurs français... Les spectateurs tchèques ont pu voir Serrault dans plusieurs films, dont on citera Nelly et Monsieur Arnaud ou Belphégor et le Fantôme du Louvre.