La passion littéraire d’Ema Destinnová

Ema Destinnová

Au début du XXe siècle, il était difficile de trouver en Europe et aux Etats-Unis une cantatrice plus célèbre qu’Ema Destinnová, connue dans le monde d’abord sous le nom d’Emmy Destinn. Interprète inégalée des héroïnes de Puccini, elle excellait dans les opéras de Verdi, de Bizet, de Wagner, de Leoncavallo, mais elle était aussi une excellente interprète des opéras de Bedřich Smetana. Si nous parlons d’elle aujourd’hui dans cette émission, c’est pour vous faire découvrir une facette moins connue du talent de la célèbre cantatrice. Ema Destinnová était aussi une femme de lettres et l’écriture était une des plus grandes passions de sa vie.

Ema Destinnová,  photo: E.F. Foley,  N.Y./Library of Congress,  public domain

Ema Destinnová dans le rôle d’Aïda,  photo: Bain News Service/Library of Congress,  public domain
Ema est née à Prague en 1878. Elle est prédestinée pour l’opéra, car sa mère, elle aussi, a chanté à l’opéra à Paris, mais a fini par renoncer au chant pour pouvoir s’occuper de sa famille. A l’âge de 20 ans, Ema signe un contrat avec l’Opéra impérial de Berlin. Elle chantera sur cette scène dans 66 rôles et sa carrière deviendra bientôt internationale. Bayreuth, Paris, Londres, Bruxelles, Vienne, Budapest et d’autres capitales applaudissent sa voix phénoménale et son talent dramatique tout à fait exceptionnel. Son art inspire des peintres, des poètes et bien sûr des musiciens. C’est pour elle que Richard Strauss compose sa Salomé. En 1909, elle entre au Metropolitan Opera de New York. Son premier rôle est Aïda. Elle a pour partenaire Enrico Caruso et l’ensemble est dirigé par le chef d’orchestre Arturo Toscanini.

Malgré ses grands succès, elle veut rester chanteuse tchèque ; elle aime profondément sa patrie, sa culture et sa musique et déploie une activité considérable pour imposer la musique tchèque dans les grandes maisons d’opéra où elle chante. Sa carrière internationale sera cependant brisée par la Première Guerre mondiale. Soupçonnée d’espionnage par les autorités autrichiennes, ce qui d’ailleurs n’est pas tout à fait dépourvu de fondement, elle ne peut quitter son pays et reprendre sa carrière qu’après la fin de la guerre et elle ne réussit pas à renouer avec ses succès précédents. Elle se réfugie donc au château de Stráž en Bohême du Sud. Elle mourra en 1930, à l’âge de 52 ans.


František Fürbach avec les carte d'Ema Destinnová,  photo: CTK
Il est très probable qu’Ema Destinnová ait voulu se consacrer d’abord à la littérature. Au début de sa carrière elle fait inscrire « cantatrice et écrivain » dans la rubrique « profession » de son passeport. Citons dans ce contexte l’historien, František Fürbach :

« Ses débuts artistiques n’ont pas été le début d’une carrière de chant, qui ne devait avoir lieu qu’en 1898 à Berlin. Déjà en 1896, de novembre à décembre, on a présenté à Prague trois pièces de théâtre de sa plume. Sa première pièce a fait beaucoup parler d’elle car elle dépeignait des scènes de la vie de bohème à Prague et c’était une atteinte à la morale bourgeoise, puisqu’on y parlait de l’avortement et du suicide. C’était donc un véritable exploit et le dramaturge et metteur en scène, Jaroslav Kvapil, qui y assistait, allait écrire un beau texte sur cet événement. »

A cette époque déjà, Ema Destinnová écrit de la poésie et ses vers de jeunesse, des vers de jeune fille, se conserveront jusqu’à nos jours. En tant que poétesse, elle débute à Berlin en 1902. Elle écrit en allemand un recueil « Sturm und Ruhe » (L’orage et le calme), traduit en tchèque et publié par le Club Ema Destinnová en 1997. A Berlin, elle publie aussi une petite pièce de théâtre intitulée « Un abbé galant ». Selon l’historien František Fürbach, le chef-d’œuvre littéraire de la cantatrice est un roman en trois époques et quatre volumes inspiré par le château de Stráž où Ema a passé la fin de sa vie, roman intitulé « A l’ombre de la rose bleue » :

'A l’ombre de la rose bleue'
« La rose bleue figurait dans les armoiries des seigneurs de Stráž et Ema s’intéressait vivement au destin des derniers propriétaires aristocratiques du château de Stráž, la famille Leonhardi. Elle a pu connaître, grâce au chroniqueur de Stráž, l’histoire des Leonhardi et elle s’en est inspirée dans son roman qu’elle a appelé ‘Roman des passions révolues’. Mais ce n’était pas tout. A la même époque, elle écrivait pour le théâtre et faisait représenter ses pièces dans sa propre mise en scène. C’est à Stráž nad Nežárkou, qu’a eu lieu, en 1929, la première de sa pièce intitulée ‘La crône’ on a rejoué la pièce aussi à Jindřichův Hradec. C’était le dernier travail d’Ema Destinnová pour le théâtre. Elle ne se présentait plus comme cantatrice, mais comme dramaturge et metteuse en scène. On peut constater donc qu’Ema Destinnová a commencé et terminé sa carrière par la littérature et entre les deux, il y a eu sa fulgurante carrière de vedette de l’opéra. »


Ema Destinnová avec son épouse en 1919,  photo: Bain News Service/Library of Congress,  public domain
Entre les années 1905 et 1915, Ema Destinnová écrit le roman « Docteur Casanova ». Elle ne l’achèvera jamais mais grâce à son caractère autobiographique ce fragment restera une des sources d’informations les plus importantes non seulement sur le début de sa carrière de cantatrice à l’opéra, mais aussi sur sa vie intime. Quant à ses pièces de théâtre, elles ne s’imposeront pas sur les scènes tchèques. On ne peut pas dire cependant qu’il s’agit d’une littérature sans qualités et sans succès. D’ailleurs sept pièces de sa plume seront jouées au théâtre ce qui peut être considéré comme une réussite. La majorité de ses pièces ont cependant un défaut. Ema pèche par la longueur. Elle refuse de raccourcir ses œuvres, malgré les conseils dans ce sens donnés par des écrivains renommés qui apprécient son travail, dont par exemple Karel Čapek-Chod. D’après l’historien František Fürbach, c’est l’amour qui n’arrive pas à s’accomplir qui est le thème principal de ses œuvres dramatiques et ce thème apparaît, avec une plus grande force encore, dans ses poésies :

Ema Destinnová,  photo: Herman Mishkin/Librery of Congress,  public domain
« La vie sentimentale d’Ema Destinnová n’a jamais été heureuse. Elle ne s’est mariée qu’à l’âge de 45 ans. Elle a épousé Josef Halbach, un aviateur, et c’était un mariage raté. C’est pourquoi sans doute elle parlait tellement dans ses œuvres de l’échec amoureux. Dans sa pièce de théâtre intitulée Rachel, une jeune fille déçue de l’amour se suicide. C’est autobiographique, car elle aussi a failli se suicider à cause de la déception amoureuse. »


On peut regretter, aujourd’hui, que malgré son talent littéraire indéniable, Ema Destinnová ne nous ait pas laissé ses Mémoires. Un tel travail pourrait nous renseigner non seulement sur la vie d’une grande diva au début de notre siècle, mais nous donner aussi un tableau riche en couleurs de toute une époque de l’art lyrique. L’art littéraire d’Ema Destinnová ne peut pas égaler, bien entendu, son chant. Ses écrits nous restent cependant comme des documents précieux, indispensables pour tous ceux qui cherchent à comprendre vraiment sa personnalité et les sources de son art.

Ema Destinnová,  photo: A. Dupont/Library of Congress,  public domain