La Tchéquie plus épargnée que les autres par la pauvreté ? Pas tout à fait, selon un nouveau rapport

La pénurie de logements abordables et les bas salaires tendent à aggraver la pauvreté en Tchéquie. Et ce, bien davantage que ne le laissent penser certaines statistiques, comme le démontre le dernier rapport de l’antenne tchèque du Réseau européen de lutte contre la pauvreté.

On a coutume de penser, et de dire, que la Tchéquie fait partie des pays en Europe qui sont les moins touchés par la pauvreté. Et ce, même si, comme nous l’écrivions en août dernier, par exemple, un nombre croissant de familles monoparentales, très majoritairement des femmes élevant seules leur(s) enfant(s), y vivent sous son seuil. Néanmoins, selon des données publiées par Eurostat en mai dernier, et portant sur l’année 2024, seulement un peu plus de 11 % de la population tchèque aurait été menacée de pauvreté ou d’exclusion sociale ; soit un chiffre très en dessous des 21 % de moyenne pour l’ensemble de l’Union européenne.

Si la Tchéquie afficherait même le pourcentage le plus bas parmi les Vingt-sept, toujours selon l’office européen des statistiques, cette comparaison est souvent trompeuse, voire même « absurde » selon certains sociologues tchèques, tant vouloir mettre côte à côté des pays aux niveaux de vie aussi disparates que le Luxembourg ou les Pays-Bas et la Bulgarie ou la Roumanie peut apparaître comme un non-sens. C’est d’ailleurs ce qu’explique Eliška Halaštová, analyste sociale au sein de l’organisation Caritas République tchèque :

« Le problème réside dans le fait que l’indicateur d’Eurostat ne tient pas compte de ce qu’il est possible de faire avec un revenu dans un pays donné. Il n’est donc pas adapté à une comparaison internationale. Les politiques s’en servent cependant, car cette interprétation leur permet de minimiser les problèmes des personnes qui vivent réellement dans la pauvreté. C’est pourquoi nous saluons le fait que PAQ Research, par exemple, qui est une organisation qui se concentre sur l’analyse des inégalités en Tchéquie, ait ajusté son indicateur de manière à calculer une pauvreté monétaire qui permet d’appréhender le phénomène de manière plus juste à l’échelle européenne. Et celle-ci montre alors que c’est un problème qui peut concerner jusqu’à 20 % des Tchèques. »

Malgré ces précisions sur un indicateur qui replacerait donc la Tchéquie dans la moyenne européenne, le rapport annuel présenté, lundi 20 octobre, par l’antenne tchèque du Réseau européen de lutte contre la pauvreté (EAPN), qui regroupe plusieurs organisations et associations du secteur de la solidarité, a pu surprendre certains observateurs.

Concrètement, les principales conclusions de ce document reposant sur les travaux menés par les chercheurs et les diverses institutions tchèques s’intéressant au phénomène de la pauvreté, sont les suivantes : si l’accès toujours plus difficile au logement, devenu financièrement inabordable quel que soit sa forme (achat ou loyer) pour un nombre croissant de Tchèques, ne constitue pas une nouveauté, pas plus que le problème récurrent des bas salaires dans de nombreuses branches professionnelles et régions, il convient également de s’intéresser davantage à l’évolution de données comme le pouvoir d’achat et le salaire minimum décent, à la part des dépenses consacrées au logement ou encore à l’exclusion sociale pour pouvoir décrire plus précisément la réalité sociale et économique dans le pays. Eliška Halaštová :

Photo illustrative: Štěpánka Budková,  Radio Prague Int.

« On peut résumer la situation en disant qu’une partie importante de la population tchèque souffre d’une forme de pauvreté ou d’exclusion sociale. Selon PAQ Research, jusqu’à un cinquième de la population est concerné. L’inflation a affecté de manière disproportionnée différents groupes. Elle a davantage frappé les groupes vulnérables, tels que les familles pauvres ou les mères célibataires, dont les revenus réels ont diminué. »

« Le logement est également un problème majeur. Nous savons que 1,6 million de personnes sont confrontées à des difficultés en la matière. Elles sont soit en situation d’urgence, soit menacées de perdre leur logement. La Tchéquie et certaines communes ont certes des plans pour lutter contre la crise du logement, mais nous estimons qu’il y a encore matière à amélioration. »

Photo illustrative: Michaela Danelová,  ČRo

Le rapport souligne également la nécessité de porter attention au salaire minimum décent. Selon les derniers calculs présentés en avril dernier et réalisés par une équipe composée d’une vingtaine d’experts (économistes, sociologues, politologues) de l’organisation appelée « Plateforme pour un salaire minimum décent », 45 865  couronnes (soit environ 1 835 euros) étaient le montant du salaire minimum  permettant de vivre « décemment » en Tchéquie en 2024. Un chiffre qui est une estimation de ce que devrait être le niveau moyen d’un salaire brut en échange d’un travail à temps plein (40 heures hebdomadaires) de manière à ce que les Tchèques puissent subvenir correctement à leurs besoins.

Selon la Plateforme, ce seuil de revenu permettait, en théorie, de couvrir les besoins de base d’un adulte vivant avec un enfant (eau, alimentation, habillement, logement, éducation, tansports, soins de santé...), les frais de loisirs et de se constituer une petite épargne de précaution. Or, selon l’étude de EAPN, jusqu’à 2,5 millions de travailleurs en Tchéquie, soit près d’un quart de la population, gagnent moins que ce minimun décent.