Les écrivains tchèques dans les années 60, passeurs de la littérature occidentale

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Le 21 juin, la Fête de la Musique battra son plein dans les rues de France, mais aussi - phénomène nouveau - dans certains cafés pragois. L'occasion de revenir sur les années 60 en Tchécoslovaquie, où la musique rock joua un rôle prépondérant. Aujourd'hui, ce n'est cependant pas de rock dont nous parlerons, mais des écrivains et dramaturges durant la décennie. Ou : comment vivait-on à l'heure de l'ouest en plein communisme ?

Dans les années 60, la Tchécoslovaquie réintègre - culturellement du moins - l'Europe, alors que depuis 1948, elle vivait à l'heure stricte et réglée du Bloc de l'Est. Et dans ce bloc, la culture occidentale était fustigée comme impérialiste et décadente.

Nous l'avons déjà évoqué, une libéralisation politique, certes relative, s'opère dans le pays à partir de 1963, après une déstalinisation tardive. Mais en haut, dans les sphères du Parti, les débats portent sur les modalités du socialisme à appliquer. A «visage humain» pour les réformistes et sous la botte de Moscou pour les conservateurs.

Les artistes et écrivains hors du Parti, quant à eux, déconnectés des débats politique, s'occupent, plus ou moins consciemment, du retour de la société dans la culture occidentale.

Au théâtre sur la Balustrade (Na Zabradli), un jeune dramaturge nommé Vaclav Havel fait revivre la tradition de l'humour libéré et de l'absurde. Entre 1963 et 1966, on se croirait presque sous la première République entre ses murs ! On y joue ainsi une reprise du roi Ubu d'Alfred Jarry mais aussi «En attendant Godot» de Beckett et des pièces de Ionesco. Des choix littéraires qui ne sont sans doute pas dus au hasard. En effet, le langage et sa déformation sont au coeur des pièces de ces auteurs et ce thème est cher à Havel dans le cadre du régime communiste et de sa langue de bois idéologique. Ionesco avait inventé certains mots bâtards, qu'il devait nommer «monomonstre». Havel fera de même dans «Le Rapport dont vous êtes l'objet», en inventant la langue synthétique.

Havel a déjà évoqué son attirance pour l'humour anglais, fait de mystère et d'animalité, expliquant qu'il l'attirait plus que l'humour français, d'une rationalité un peu trop sèche selon ses propres termes. Ce à quoi Havel devait rajouter que se sentant lui-même plus proche du modèle français, il en percevait plus facilement les pièges.

Le Nouveau Roman aura aussi de grandes répercussions sur les écrivains tchécoslovaques et sera l'une des plus grandes sources d'inspiration venue de France. On peut dater sa naissance au roman de Sarraute, «Tropismes», écrit en 1939.

De quoi s'agit-il ? D'un retour au quotidien dans le Roman. Il ne s'agit plus de raconter une histoire romanesque comme Victor Hugo, sociale comme Emile Zola ou même philosophique comme Jean-Paul Sartre. Désormais, l'histoire doit faire vivre des gens réels dans une réalité vraie et dénuée d'artifices. L'écriture, quant à elle, peut se faire expérimentale.

Citons un passage du «Camarade Joueur de Jazz», de Josef Skvorecky, qui illustre bien l'influence des écrivains de l'absurde et du Nouveau Roman dans les années 60 :

«Tout à coup, les pages des magazines furent envahies par les noms des ex-victime du tabou réaliste-socialiste. Beckett, Robbe-Grillet, Butor, Barthes (...). Subitement, de gros quartiers de ces fruits défendus étaient en vente dans les librairies (...) Ce furent peut-être moins les lecteurs que les trop nombreux critiques, qui devinrent des drogués de la modernité retrouvée.»

Comment être surpris que le Nouveau Roman soit immédiatement adopté par les écrivains tchèques ? Dans un autre contexte, ceux-ci s'opposent également au roman idéologique, de type socialiste. Abreuvée de littérature réaliste-socialiste, en un mot de propagande, la nouvelle génération veut se libérer des cultes du héros.

C'est aussi sous cet angle que l'on peut expliquer les sujets de nombreux films tchèques de l'époque, centrés sur le quotidien. A nouveau Roman, nouvelle Vague.

Avec l'écrivain Josef Skvorecky, que nous venons de citer, c'est l'atmosphère des romans d'Outre-Atlantique qui revient en terres tchèques. Il traduit plusieurs ouvrages d'Hemingway, Fitzgerald et Faulkner mais il s'intéresse aussi à la tradition du roman Noir américain et écrira trois livres dans cette veine. Nous le citons à nouveau : «En Tchécoslovaquie (communiste), les ventes de mes romans dépassèrent facilement les cent mille exemplaires. Les lettres des lecteurs me convainquirent d'une chose : la fiction, aussi peu intellectuelle soit-elle, fait beaucoup de bien aux gens.»

Soulignons le rôle charnière des traducteurs à l'époque, seuls ponts entre la littérature occidentale et la Tchécoslovaquie. D'ailleurs, malgré le Rideau de fer, les contacts arrivent à dépasser la seule influence littéraire ou artistique. En 1967, Antonin Liehm présente à l'éditeur Gallimard un manuscrit de la Plaisanterie de Kundera. Un Roman explicite, qui raconte l'histoire d'un jeune homme qui connaîtra les travaux forcés pour une simple blague sur le Parti. D'autres écrivains de l'Union des Ecrivains voient leurs romans paraître en France entre 1964 et 1969, tels Vaculik ou Kohout.