Le 17 novembre 1989

Prague, novembre 1989

Prague, novembre 1989
Les pays de l'ancien bloc communiste connaissent une date à partir de laquelle commence à s'écrire un chapitre tout neuf de leur histoire. Pour la République tchèque, c'est le 17 novembre. Douze ans se seront écoulés depuis les événements ayant entraîné la chute du communisme en Tchécoslovaquie au pouvoir pendant plus de 40 ans. Les mois précédents de cette année 1989 ont déjà été marqués par des manifestations de résistance civique accrue: « la semaine Jan Palach », en janvier, les protestations au mois d'août contre l'occupation soviétique de 1968, puis la manifestation massive à l'occasion du 28 octobre, date de la fondation de la Tchécoslovaquie, dispersée par des canons à eau. Toute cette atmosphère tendue a culminé l'après-midi mémorable du 17 novembre 1989. Quelque 15 mille jeunes, mais aussi des dignitaires académiques, se sont rassemblés l'après-midi du 17 novembre dans l'aire du complexe universitaire à Prague 2 - Albertov, pour commémorer le 50e anniversaire d'une autre manifestation estudiantine: celle de 1939 contre l'occupant nazi, lors de laquelle un étudiant, Jan Opletal, a été mortellement blessé. Ses obsèques ont alors servi de prétexte à la fermeture des écoles supérieures pour une période de 6 ans. Des parallèles entre les deux événements ont pris une valeur de symbole: dans les deux cas, on exprimait un non au régime totalitaire. Dans les deux cas, la force est intervenue.

Police, novembre 1989
Le rassemblement des étudiants, le 17 novembre 1989, dans l'aire du complexe universitaire, ne s'est pas arrêté là. Il a été décidé de se déplacer à un endroit de piété national, au cimetière de Vysehrad, où l'hymne national a été chanté et des milliers de bougies allumées. De là-bas, en dépit de l'interdiction formelle des autorités, des manifestants ont continué au centre-ville. La route a été pour la première fois barrée par des corps de sécurité nationale à la rue Vysehradska. Il était pourtant possible de continuer jusqu'à la rue Narodni. Ici, presque 1600 membres de la police et des brigades mobiles spéciales du ministère de l'Intérieur, appelés bérets rouges, attendaient déjà... Après avoir encerclé toutes les rues avoisinantes, les forces spéciales ont violemment serré les rangs de plus de deux mille manifestants. Elles les ont privés de la moindre possibilité de se disperser, tout en les invitant, paradoxalement, à le faire. Les étudiants, gardant pourtant toujours le calme, assis par terre, des bougies à la main, se sont mis à scander: "Nous avons les mains nues"... Pas un mot, pas un geste d'agression de leur part, au contraire, des fleurs tendues jusqu'aux boucliers de protection des hommes spécialement armés... En dépit du calme qui régnait parmi les étudiants, une intervention brutale allait se produire. La foule toujours plus serrée commençait à subir des attaques violentes des unités d'intervention. La seule issue de cet enfer conduisait à travers un cordon de policiers. Au prix des coups de poing, de pied et de matraques, ces derniers "relâchaient" les gens désarmés. D'après les données de la commission indépendante des médecins, 592 personnes ont été blessées, dont certains grièvement. Des informations fournies sur l'événement par les médias tchèques ont été mensongères et déformées. Personne, sauf les participants à la manifestation, ne sait exactement ce qui s'est passé. Le lendemain, Radio Europe libre a diffusé l'information selon laquelle un étudiant, Martin Smid, est mort lors de l'intervention de la veille. Cette information, bien qu'elle se soit avérée, plus tard, comme non fondée, a provoqué des émotions et déclenché une avalanche de protestations que personne ne pouvait plus arrêter. Une affaire au départ estudiantine, est devenue une affaire de toute la nation. La résistance générale s'est tournée contre les dirigeants communistes de l'Etat. A partir de samedi, 18 novembre, les acteurs pragois se sont mis en grève en signe de solidarité avec les étudiants. Le lendemain, les acteurs ont rencontré, dans un petit théâtre de Prague, les représentants des mouvements d'opposition: ceux de la Charte 77, du comité tchécoslovaque d'Helsinki, du mouvement pour la liberté civique, et de certains autres encore. Tard dans la nuit, cette coalition des représentants de l'opposition, qui s'appellera désormais le Forum civique, va formuler un programme déjà concret: la démission du CC du PCT, du président de la République, la libération des prisonniers de la conscience et le respect de la liberté de la presse. Au cas où ces revendications ne sont pas acceptées, une grève générale aura lieu, le 27 novembre.

Vaclav Havel, novembre 1989
Durant les jours suivants, toute la nation s'est mise à manifester perpétuellement, sur la place Venceslas, pour multiplier la pression sur les organes dirigeants. La journée du 24 novembre a été celle de la victoire: 7 jours seulement après le début de la révolution, le secrétaire général du parti, Milous Jakes, a démissionné. L'euphorie de la nation a culminé pendant le week-end des 25 - 26 novembre, sur l'esplanade de Letna. Plus de 700 mille personnes sont venues écouter les symboles de la liberté retrouvée - Vaclav Havel, Alexander Dubcek, le prêtre Vaclav Maly, le chanteur Jaroslav Hutka, et la chanteuse Marta Kubisova.

Ce dimanche, 26 novembre, ce sont aussi les premières poignées de main de Vaclav Havel et de Ladislav Adamec, Premier ministre d'alors. Le geste de ce dernier trahissait l'espoir d'établir un dialogue avec ceux qui jouissent de l'appui de toute la nation et de se maintenir dans le nouveau gouvernement. Un espoir, pourtant, impossible. Lundi, le 27, à midi, les sirènes sonnent la grève générale. La pression culmine. Résultat: une promesse que le nouveau gouvernement sera composé dans 8 jours. Mercredi, le 29 novembre, est une date historique. Le parlement tchécoslovaque approuve la modification de la Constitution stipulant le rôle dirigeant du PCT. Cette clause est désormais annulée. Lundi, le 4 décembre, une nouvelle victoire est enregistrée: l'ouverture des frontières tchécoslovaques. Pour voyager en dehors du pays, on n'a plus besoin d'autorisation injurieuse - la dite "vyjezdni dolozka", terme intraduisible puisque n'ayant pas d'équivalent en langues de pays démocratiques... Finalement, le 10 décembre, le nouveau cabinet d'Entente nationale est nommé. La victoire de la démocratie est achevée le 29 décembre 1989, où le Parlement élit à l'unanimité Vaclav Havel président de la République.